Les rives décharnées de la Garonne laissent voir les débris des remblais que les hommes ont entassés pour tenter d’enrayer une gangrène menaçante. Actuellement son débit ne peut en aucun cas inquiéter les centaines de personnes massées sur la médiocre bande de terre qui sépare la route du vaste plan d’eau s’étalant sous un ciel mouvementé. Toutes les nuances de gris se mêlent jusqu’à l’horizon sans que l’on sache si c’est le fleuve qui souhaite rejoindre les cieux ou si ces derniers sont tentés de se jeter dans ses bras.

Tout est paisible en cette soirée qui marque la fin des vacances scolaires surtout après que la fureur enthousiasmante d’un ensemble de rock se soit arrêtée. La foule attend un invité récurrent mais toujours changeant. De là-bas, en aval, à la sortie de la division en deux bras provoqué par l’île d’Arcins doit arriver le rouleau compresseur du mascaret.

Les habitué.e.s scrutent les rides de cette Garonne réduite au statut de rivière par la rareté de cette eau plombée traduisant l’absence d’orages sur les bassins versants de ses affluents. La langueur de son courant inquiète sur son état de santé. Elle n’offrira guère de résistance à l’envahisseur venu armé par un océan toujours désireux de démontrer sa force. Un morceau de bois navigue tellement paisiblement que l’on s’interroge sur sa faculté à arriver un jour à bon port sur la lune bordelaise. L’été devient pénible pour dame Garonne ! Claude Nougaro en perdrait ses mots. Apathique elle-aussi, attend l’agression comme résignée.

Une tache ocre clair se propage dans le fleuve en provenance de l’aval. Elle s’étale discrètement comme un anesthésiant supplémentaire dont peu de gens se rendent compte obnubilés qu’ils sont par le seul espoir de voir surgir là-bas au bout de ce miroir pour nuages grisonnants une vague spectaculaire. Elle tarde. L’horaire annoncé est vite dépassé sans que l’on puisse en donner l’explication.

Un jet-ski joue les guêpes en décrivant des arabesques imprévisibles afin d’annoncer, au confins de plan d’eau, le fruit des espoirs de ces impatient.e.s en train de deviser. Chacun.e y va de son commentaire incrédule ou de son explication lui conférant le statut de licencié.e ex-mascaret.

Des bateaux garnis de passagers agitent la surface paresseuse du fleuve, donnant un sujet de discussion sur les vagues artificielles qu’ils provoquent. Ils se rendent sur un ligne stratégique où l’on suppose que naîtra le phénomène dont on ne connaît pas véritablement la cause.

Ce phénomène naturel n’existe en effet que dans quelques dizaines de fleuves ou de rivières et dans quelques baies sur la planète. Une brutale surélévation de l’eau provoquée par la marée montante lors des grandes marées contrarie le courant descendant du lieu où elle s’engouffre. Souvent très discret il s’amplifie lors des nouvelles et pleines lunes se donnant alors en spectacle.

Les supputations vont bon train dès que le jet-ski s’agite et que les barques se mettent en route. Les rives éclaboussées font le régal des vigies aux regard perçant. Ils annoncent que le flot produit par l’océan aura fière allure.

Les parasites flottants avancent avec précaution devant lui alors que l’engin plus léger s’amuse à monter ou descendre comme pour démontrer son agilité et sa capacité à agacer le monstre. Inexorablement la nouvelle vague impose sa loi. Elle dodeline, elle fulmine, elle roule, elle écrase sans qu’une réplique soit perceptible.

Le mascaret amène une eau de moins en moins saumâtre refoulant celle trop douce venue d’à travers la montagne. Les appréciations claquent et elles témoignent d’une certaine déception : « il n’est pas terrible ! » ; « il était mieux l’an passé ! » ; « il est plus puissant sur la Dordogne » ; « attendre pour ça… on aurait mieux fait d’aller manger et de revenir ! » ; « Au moins dans les repas quand ils en parleront on saura ce que c’est ! » ; «  c’est plus ce que c’était ! ».

La société de l’extra…ordinaire tourne les talons et quitte les rives désormais agitées et vite couvertes de la Garonne. Les autres peu nombreux attendent que la surface du fleuve s’étire et s’apaise. Ils constatent avec inquiétude que pour un moment clé de la marée montante l’étiage demeure extrêmement faible.

Les berges ne s’en plaignent pas elles qui sont chaque année martyrisées et dévorées crue après crue par cette « dame » aux accents rocailleux d’oc. Elle se laissent lécher sans trop de dégâts par les débordements de sieur mascaret qui se contentent de les caresser. La nuit tombe. Au dessus de Bordeaux le ciel et l’eau font maison commune. La fête cambaise s’achève.

Toute la journée des flots de musique ont permis de patienter. Ils sont oubliés. Les amoureux.euses de la Garonne reviendront pour vivre encore plus intensément la « vague impression » laissée par le mystérieux mascaret.

Une réponse

  1. Bernadette

    Bonjour,
    Comme l’océan Atlantique, les grosses vagues déferlantes provoquent l’érosion des berges et des côtes pour l’océan Atlantique.
    Les habitats de proximité ont besoin d’être protégés.

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