Les « vedettes » du salon de l’Agriculture n’ont plus à espérer des têtes à têtes admiratifs ! Leurs défenseures « me too » ou « # balancetavache » sont enfin rassurées car il n’y aura plus de tapes amicales concupissantes sur leurs croupes avantageuses. Jacques Chirac a abandonné le salon des arts premiers de la terre, ceux de la culture agricole à laquelle il était attaché et attendu. Les bruits et les odeurs de l’étable appartenaient à son monde corrézien qui l’avait accueilli comme on le fait de ces vacanciers sympas s’accoudant au café de la Marie pour partager les humeurs du village. Il aimait les autres. Il aimait sincèrement la vie au milieu des autres.

Chacune de ses escapades était un défi : manger, bouffer et boire, picoler au moins autant, si ce n’est plus que ceux qui lui tendaient la main. Il sortait inévitablement vainqueur de ces joutes d’avaleurs de boudin noir, de tête de veau ravigote, de pâté de campagne pas forcément toujours électorale, de potée auvergnate ou de soupe aux choux. Il ne trichait pas davantage devant une quille de rouge rapeux ou une bouteille respectable d’un grand cru… et il plongeait, sans barguigner, dans une Corona ou une 1664 de Kronenbourg avec la délectation de ceux qui adorent caresser un col de douce hermine.

Le Chirac public se retenait, se dissimulait, se construisait une image populiste pour pouvoir demeurer dans ses secrets personnels très éloignés de ceux de la politique. Dans le fond cet homme de montagnes « ruses » avait du mal à ne pas être lui-même dès qu’il pouvait échapper aux contraintes officielles. Les mains dans les poches de son large pantalon tenu par des bretelles, son « marcel » blanc il s’inscrivait chez lui dans la lignée des clichés venus de 1936 mais oubliés dès qu’il franchissait les portes des palais de la République.

Il a usé et abusé des ors de la République mais dans le fond il était plus heureux, plus libre, plus authentique dans la simplicité d’un bon bistrot avec les tables aux toiles cirées décolorées au fin fond de la Corrèze. Un tantinet radical mais peu socialiste tout terrain, le Chirac s’engageait dans n’importe quel chemin pourvu qu’il le conduise ou le maintienne au pouvoir que sa femme aimait tant.

Comme les éleveurs des cochons qu’ils chouchoutent durant des mois avant de les égorger sans une larme, il avait une réputation de ne reculer devant aucun sacrifice pour parvenir à ses fins. « Chirac ? Ne lui tournez jamais le dos car vous terminerez avec un poignard entre les deux omoplates » m’a confié un jour de mars 1982 Jacques Chaban Delmas. « Il n’a ni foi, ni loi. Il est du coté de ce qui l’arrange au moment qui l’arrange ! (1) ». Un resentiment? Sûrement. Une vérité ? Certainement! 

Chaban savait ce que cette formule recouvrait : une adaptabilité politique impitoyable  que celui qui l’avait « oublié »  en 1974? pratiquait avec autant de talent que le lever de coude. Jamais de vraies trahisons mais des abandons de « navires » en perdition, des confections discrètes de trous dans la coque, de changement de cap opportunistes, de discrets sabordages ou de vionets abordages.

Il avait la froideur du chirurgien ayant le même nom que lui, pour amputer ou abandonner sur le champ de bataille les « soldats » sans intérêt. Il dissimulait derrière un sourire avenant des dents de crocodile acérées n’apparaissant jamais au grand jour. Elles étaient bel et bien présentes au moment opportun pour dévorer autre chose que des plats se mangeant froids comme des vengeances. Le « pote » qui adorait faire le Guignol cohabitait en permanence avec celui qui préférait distribuer des pignes que des pommes.

Le premier des Corréziens de Paris adorait en effet le combat rapproché celui durant lequel une réplique acérée met à mal l’adversaire. Il excellait dans l’art du sumo politique consistant à éjecter, de force ou par ruse, du cœur du terrain de jeu politique les poids lourds trop sûrs de leur puissance. Chirac était l’un des derniers représentants de l’art premier de l’après de Gaulle. Il a traversé à la hussarde ce monde obscur de la V° République où il vaut mieux prévenir en distribuer des coups plutôt que de les recevoir, avec habileté et cynisme.

Son vrai talent consistait à transformer ses faiblesses en atouts pour mieux estourbir les moins méfiants de ses ennemis potentiels. Même ses erreurs l’ont servi. Il en avait une vraie passion : il adorait dormir. Ses matinées plus ou moins grasses ou ses siestes oniriques désespéraient les gens chargés de son emploi du temps mais elles étaient indispensables à son équilibre (1). « Les anciens savaient que la clé des songes est aussi celle de l’équilibre et du bonheur, et recommandaient la pratique de la sieste. » a-t-il affirmé. Il n’a pas choisi celle de l’éternité qui s’ouvre devant lui. Elle lui est imposée. Il va cependant la savourer.

Elle le délivre en effet probablement de ses hantises familiales, de son affaiblissement physique et mental, des rares remords qu’il pouvait entretenir, de cette absence lourde d’exercice du pouvoir. la sagesse forcée renforce l’amertume.  Sa sieste, dans un mausolée d’hommages parfois sirupeux, lui permet de bien se marrer. Où vivent les « forces de l’esprit » s’il entend les hagiographies déversées sur une carrière politique plus en obscur qu’en clair dont on ne conservera que des moments furtifs de résistance ou de lucidité, il doit bien se marrer. Chirac a vraiment fini de faire le Jacques.

(1) Extrait du livre  « Le jour où… » Editions le Bord de l’Eau