L’époque a bien changé puisque maintenant la démultiplication des supports médiatiques donne à la moindre erreur journalistique un retentissement exceptionnel. C’est l’effet « papillon » voulant que d’une ride sur l’eau on puisse terminer avec un tsunami désastreux pour la vérité. La pression de la concurrence est telle que personne, sur n’importe quel support, peut s’offrir le luxe de ne pas reprendre une information aussi mince soit-elle si les autres médias l’ont lancée. C’est pire quand elle peut générer un « scoop » pour les uns ou un « ratage » pour les autres.

Il devient alors indispensable de paraître au moins être aussi bien informé que les initiateurs de la « nouvelle » comme on disait autrefois. Cette course effréné au « moi je sais mieux que les autres » alors que l’on a vraiment aucune certitude sur ce que l’on sait a été renforcé par le recours aux fameux « consultants » payés pour conforter la vision développée à l’antenne. Ils ne sont jamais envahi par le doute.

Entre 1982 et 2002, de manière continue, j’ai travaillé dans une rédaction n’ayant vraiment aucune similitude avec celles de notre époque. Aucune pression réelle même s’il y avait une volonté permanente de sortir une info le plus souvent possible. Même si ma mémoire flanche j’ai quelques moments particulièrement épiques sur ce sujet. Certes ils feront sourire en ce monde où le passé n’a vraiment aucune valeur didactique.

Il m’est arrivé par exemple de devoir prouver matériellement les affirmations d’un « papier ». Ainsi je suis allé un soir, dans une voiture du journal, les yeus bandés, présenter les documents écrits que je possédais sur un sujet sensible chez un avocat du journal très célèbre sur la place bordelaise pour qu’il les examine et donne le feu vert pour leur exploitation journalistique. Cette vérification nuisait à la rapidité de la publication mais elle paraissait incontournable. J’ai dû à plusieurs reprises prendre des précautions comme faire prendre des photos de mes entretiens avec des personnalités pouvant contester ce qu’elles annonçaient.

Fernando Chalana, célèbre joueur portugais de passage dans les rangs des Girondins fut ainsi de ceux-là. J’ai conservé mes notes, le cliché où nous sommes face à face… avec son épouse sur la terrasse de leur domicile et l’article. Il annonçait sa blessure durable qui lui fit quitter ensuite le club. j’aavis obtenu l’entretien après une semaine de patience et « lapins ».  Il y en a bien d’autres que je conte dans mon livre « le jour où… » (1) mais je voudrais vous en livrer une savoureuse.

Un après-midi d’été, un collègue du « service général » responsable de la une du journal déboule, mystérieux, au service des Sports. Il vient nous annoncer qu’il a besoin d’une photo du tennisman Ivan Lendl au faite de sa gloire. Étonnement de ma part car à priori aucune actualité tennistique justifie que « le joyeux drille » qu’était le Tchèque s’étale en première page.

Les clichés arrivant, en ce temps là, sur papier, sont classés dans des enveloppes que les stagiaires rangent en permanence sous le regard des « anciens » goguenards. Les tiroirs des casiers en fer tiennent lieu de photothèque.

Le collègue en charge de la une a des exigences particulières dont une qui me paraît étonnante : «  je veux un portrait de Lendl souriant ! » Une demande irréaliste puisque, de mémoire de photographe de presse, saisir un sourire sur le visage de celui qui n’aurait pas déparé dans une entreprise de Pompes funèbres relevait de l’exploit. Comme il commençait sérieusement à m’agacer en me faisant éplucher en vain des dizaines de portraits, le chef du service vint à mon secours.

« C’est pourquoi cette photo ? Que voulez-vous en faire ? » lança-t-il bougon .

  • Monsieur nous avons un info de première bourre : Lendl va épouser une serveuse d’un restaurant de Bergerac. C’est le patron qui nous a donné le tuyau… il sera là lundi pour officialiser cette liaison !

  • C’est une vaste fumisterie, une connerie ! J’espère que vous n’allez pas me mettre ça à la une ! » tonna le chef

  • Si, si… il me faut une photo ! Dépêche toi à m’en trouver une ! »

  • Vous êtes malade. Vous voyez Lendl épouser une serveuse d’un restaurant perdu en Dordogne où il n’a jamais foutu les pieds ? Prenez votre photo et barrez vous !

  • Moi je fais ce qu’on me dit ! On l’annonce toutes éditions 

  • C’est débile ! Vous allez être ridiciules ! Ce journal marche sur la tête! » vitupérait celui qui avait au moins un doute.

J’assistais à cette algarade exceptionnelle avec un brin d’inquiétude. Mais dans le fond ce n’était pas mon affaire.

Le lendemain le mariage prochain de Lendl était en première page. L’info fut reprise par les radios comme une certitude et donc amplifiée de manière qausiment internationale. Dans la matinée on apprenait que l’entourage du tennisman tombait des nues et démentait formellement ce scoop !

En fait une rapide enquête permit de découvrir que els restaurant traversait une mauvaise période et qu’il manquait de clientèle. Le patron avait besoin de pub et avait inventé il y a plus de trente ans le buzz. Il avait aussi déjà soigné sa publicité en prétendant en 1984 avoir livré à la Maison Blanche le repas d’investiture de Ronald Reagan… Il avait réussi son coup et avait déjà trompé tout le monde. Dans les deux cas l’info était bien difficile à vérifier depuis la France ! J’en ris encore! 

(1) LE JOUR OU…. Editions Le Bord de l’Eau