Le premier hommage rendu le 11 novembre 1919 à la signature de l’armistice mettant provisoirement un terme à l’hécatombe humaine de ce qui restera pour toujours la première Guerre mondiale, est très discret. Une simple minute de silence est organisée en l’honneur des personnes tombées au combat pendant la Grande Guerre.

La cérémonie se déroule dans la chapelle des Invalides en présence du maréchal Foch. L’année suivante, la cérémonie prend une dimension nationale avec la volonté d’honorer tous les soldats morts aux combats. Par la suite, le 24 octobre, les anciens combattants insistent pour que le Parlement déclare le 11 novembre comme fête nationale.

En fait si le 11 novembre à 5h45 du matin, l’armistice est signé dans les conditions demandées. Les hostilités sont suspendues le même jour à 11 heures par une sonnerie de clairon sur la ligne de front ! Il ne s’agissait rappelons-le que d’une suspension provisoire des combats dans le but de négocier une fin des hostilités.

Le texte signé ce jour-là est seulement d’une durée de 36 jours et il est reconduit à plusieurs reprises. Ce n’est qu’au moment de la signature des traités de paix à Versailles, le… 28 juin 1919, que la sortie de guerre est actée. Il faudra donc 7 mois pour que ceux que l’on appelait alors les plénipotentiaires se mettent d’accord sur la paix. L’histoire ne retiendra que la première étape.

Devant ces monuments aux morts on égrènera des noms gravés sur des plaques de marbre ou directement dans une pierre plus ou moins grise qui n’ont pas eu le privilège d’entendre le signal de la fin des combats. Les Françaises et les Français sont de moins en moins nombreux à avoir dans leurs mémoires ces veuves (pour la génération des arrières-grands-mères) habillées de noir hantant les cimetières, ces gueules cassées, ces mutilés, ces têtes blanches portant fièrement des drapeaux et des médailles dans les rues de tous les villages de France.

Eux avaient dans leur chair et leur esprit les traces de leur dévouement à ce que l’on appelait alors d’un qualificatif désuet la patrie ! C’est vrai que commémorer le 11 novembre 1918 paraît donc désormais à beaucoup comme dérisoire dans une société bassement matérialiste, dénuée de tout idéal et résolument tournée vers l’individualisme et le profit !

Qui a conscience à part celles et ceux qui seront présents silencieusement de l’importance de la présence devant aux monument aux morts de générations n’ayant pas la mémoire courte ?

Qui a conscience de ce qu’a pu représenter pour des millions de jeunes hommes d’aller faire le devoir que leur demandait cette République qu’ils ne connaissaient que par les cours d’histoire d’instituteurs fidèles aux valeurs d’une école publique solide, respectée et omniprésente dans la vie locale ? Ils n’avaient souvent pas dépassé les limites de leur département et me^me celles de leur commune !

Qui sait réellement ce qu’a pu générer le déchirement résultant du fait de quitter son clocher, sa famille, son travail, pour aller se battre face à un envahisseur lointain et inconnu ?

Dans une période dangereuse où montent partout la haine, la défiance, la désillusion il faudrait que ces cérémonies soient surtout celles de la solidarité, de la tolérance, de l’opiniâtreté et l’exemplarité alors que s’accentue un « plongeon » vers l’individualisme forcené, la fragilité des engagements et surtout la médiocrité.

Quel(le) citoyen(ne) conscient(e)s peut assurer aux jeunes que dans le contexte actuel de crise sociale, morale, financière, comme le soulignait Maurice Genevoix : « ce que nous avons fait, c’est plus que ce que l’on pouvait demander à des hommes et nous l’avons fait » ?

Face à des détails de la vie, face à la mise en cause de certains éléments minimes et subalternes de confort, face à la tentation des pires instincts endormis, le pays aurait-il suffisamment de forces pour dépasser ses corporatisme, ses exigences de nantis, ses partis pris comme l’ont alors fait des millions de soldats, de médecins, d’infirmières pour aller défendre l’intérêt général des autres ?

En ce jour, devant les listes impressionnantes des morts pour la France combien ont conscience que tout concourt à étouffer la démocratie que d’autres ont défendue au péril de leur vie ?

Les armes tuent encore dans le monde et notamment en Syrie au Mali. La nature tue encore et toujours dans un déchaînement provoqué par l’aveuglement des destructeurs de la planète. La guerre économique ou sociale martyrise des peuples. 

Des femmes et des hommes meurent à chaque instant pour les mêmes raisons que celles qui ont tué durant cinq ans ces soldats de toutes origines, de toutes convictions, de toutes religions. Des otages meurent. Des journalistes sont assassinés. Eux aussi sont morts pour la France selon la formule consacrée mais surtout pour la liberté, pour l’égalité et la fraternité ces mots parfois gravé dans la pierre qui sont méprisés chaque jour par indifférence ou par ignorance.

Les cérémonies devant le Monument doivent être profondément laïques le fondement du vivre ensemble. Les musulmans broyés dans les tranchées, les catholiques implorant sous les obus leur dieu impuissant, les athées mourant sous les balles d’un mitrailleuse ou les croyants en d’autres religions. Peu des soldats migrants forcés verront malheureusement leur nom lu puisqu’ils venaient d’ailleurs et ont sombré dans l’oubli… comme tant d’autres noyés dans la Méditerranée, morts de froid dans les rues ou sur des chantiers, enfermés pour avoir simplement voulu rejoindre la terre réputé libre grâce au sang versé par leurs ancêtres.