En France, le dernier cas de torture et d’exécution au motif de blasphème est celui du Chevalier de La Barre (1746-1766), décapité et brûlé pour ne pas avoir salué une procession religieuse. Il fut mis en avant par Voltaire pour dénoncer l’obscurantisme des lois religieuses et prôner la liberté de pensée.

Le matin du 9 août 1765, deux actes de profanation avaient été signalés à Abbeville : des entailles à l’arme blanche sur le crucifix du pont d’Abbeville, et un dépôt d’immondices sur une représentation du Christ dans un cimetière d’Abbeville. Des faits jugés gravissimes.

Alerté par la rumeur publique le procureur du roi, se rend sur les lieux et dresse un procès-verbal. Des appels à la dénonciation ordonnés par les magistrats sont lus dans les églises. Une plainte pour impiété est déposée et une enquête lancée.

Les soupçons se portent sur quelques membres de la jeunesse aisée de la ville connus pour leurs frasques et leurs provocations. Figurent parmi ceux-ci le chevalier de La Barre. Il était de ces jeunes gens qui s’étaient auparavant, elon la rumeur, fait remarquer en chantant des chansons peu respectueuses de la religion. Ils se seraient même vantés d’être passés devant la procession du Saint-Sacrement sans se découvrir.

La Barre, sans grand appui familial âgé de quinze ans, confiant et pensant pouvoir bénéficier de la clémence du système judiciaire grâce au prestigieux passé de ses aïeux ne croit pas en une accusation aussi incertaine et dérisoire. Il attend alors que tous ses copains se sont enfuis à l’étranger. Il fallait un coupable : il l’avait !

Plus qu’un blasphème en paroles il est accusé de sacrilège car il aurait « profané ce qui était sacré ». D’autant qu’on découvre chez lui un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire et trois livres licencieux, ce qui aggrave les soupçons aux yeux de l’accusation.

Le Chevalier malgré de multiples appuis et après avoir été torturé et supplicié au nom de la religion va finir par être condamné Le 28 février 1766, pour « impiété, blasphèmes, sacrilèges exécrables et abominables » à faire amende honorable, à avoir la langue tranchée, à être décapité et brûlé. Rien que ça.

Les trois principaux « attendus » du jugement mentionnent qu’il a été « atteint et convaincu d’avoir passé à vingt-cinq pas d’une procession sans ôter son chapeau qu’il avait sur sa tête, sans se mettre à genoux, d’avoir chanté une chanson impie, d’avoir rendu le respect à des livres infâmes au nombre desquels se trouvait le dictionnaire philosophique du sieur Voltaire ».

Conduit, à Abbevile, sur le lieu de l’exécution en charrette, en chemise, la corde au cou. Il porte dans le dos une pancarte sur laquelle est écrit « impie, blasphémateur et sacrilège exécrable ». Le courage du condamné est tel qu’on renonce à lui arracher la langue. Le bourreau le décapite d’un coup de sabre. Son corps est ensuite jeté au bûcher, ainsi qu’un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire qui lui a été cloué sur le torse. Il était âgé de vingt ans.

Tout le monde sait que ce n’est pas dans notre période moderne dans une République libre, égalitaire, fraternelle et laïque que des jeunes ayant simplement mis en doute une religion puissent être inquiétés par la justice. Sauf que depuis plusieurs jours une polémique bien inutile a rempli les cases médiatiques sur des propos tenus par une lycéenne via les réseaux sociaux qui ont provoqué une déchaînement inimaginable. L’affaire, est allée jusque dans les plus hautes sphères de l’État.

La Ministre de la justice s’est fendue d’une déclaration pour le moins discutable : « dans une démocratie, la menace de mort est inacceptable (…). L’insulte à la religion c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave, mais ça n’a pas à voir avec la menace (de mort) ».

Elle ne savait pas qu’il n’existe plus de délit de blasphème depuis 1791 et qu’une loi de 1881 l’a totalement aboli. Tant sur le fond que sur la forme elle a ressuscité le souvenir d’une époque que l’on pensait révolue. D’ailleurs elle a vite effectué son mea-culpa dans les temples médiatiques.

Mais quand va-t-on enfin dans cette France des Lumières redonner sa valeur à la vraie laïcité, celle qui accorde la liberté individuelle de croire mais qui permet de rejeter aussi toutes les religions quels qu’en soient les fondements. Voltaire revient…