Il va devenir extrêmement difficile en France de penser, de concrétiser, de construire et de faire vivre n’importe quel équipement d’intérêt général. Les délais d’instruction s’allongent considérablement, les études techniques s’accumulent sans pour autant effacer la contestation, les contraintes normatives s’entassent et à la fin le résultat est toujours le même puisque le maître d’œuvre se trouve accusé de mettre en péril l’environnement, la santé, ou la tranquillité. Si l’on ajoute des semaines, des mois ou des années de concertation et les reproches récurrents sur le coût il faut bien avouer que tout aménagement relève de l’aventure.

La société actuelle se nourrit de fortes contradictions voulant que quand les un.e.s réclament les autres refusent, que quand les un.e.s exigent rapidement les autres ralentissent sciemment, que quand on répond aux besoins des un.e.s les autres en nient l’intérêt. Il n’y a absolument aucune règle en matière d’aménagement qui puisse garantir la sérénité de la puissance publique. Maintenant beaucoup plus qu’il y a seulement quelques décennies.

En matière d’urbanisme les partisan.e.s de la lutte contre l’étalement urbain se plaisent à dénoncer farouchement la densification urbaine…générant une pénurie en matière de logement, accentuant la hausse vertigineuse du prix du m² constructible et empêchant les classes populaires ou moyennes de se loger ou de construire.

Plus personne ne veut de voisins surtout si leurs origines ou leurs revenus dérangent. Eux-mêmes ont consommé de l’espace, on installé leur demeure près des arrivants antérieurs mais ils estiment avoir acheté avec leur parcelle le droit à l’exclusivité. Et alors pour peu que ce soit un équipement collectif (école, collège, lieu de travail, stade, logements sociaux, établissements d’accueil pour enfants…) la colère gronde.

Les plans locaux d’urbanisme deviennent alors des documents de régression…donnant lieu à de sévères empoignades entre services de l’État, propriétaires fonciers, professionnels de tous les secteurs, habitant.e.s contestataires et… élus locaux conscients que sans développement maîtrisé leur collectivité est condamnée à terme. Fermeture de services publics sous-fréquentés, activités économiques menacées, vie sociale restreinte font naître un sentiment d’abandon des « installé.e .s braqués contre les « arrivants ».

La mobilité s’installe comme la priorité essentielle surtout quand elle est liée au trajet domicile-travail. Le temps des déplacements automobiles s’accroît mais toute infrastructure routière même résultante d’études poussées, de précautions accumulées, de mesures sophistiquées est désormais proscrite. Les solutions alternatives avec des espaces dédiés aux transports collectifs sont refusées ou vilipendées. Les exemples ne manquent pas… et démontrent amplement que tout projet demande plusieurs décennies pour espérer voir le jour suscitant des réclamations impatientes et des protestations véhémentes.

Le système actuel de l’accompagnement d’une initiative d’intérêt général devient obsolète. La fameuse enquête publique qui devrait offrir toutes les garanties se révèle sans aucune efficacité. Il faut « bâtir » sous contrôle préalable d’autres procédures de validation de la réalisation programmée de telle manière qu’elle soit le moins attaquable possible. Les collectivités locales intègrent désormais dans leurs délais les recours des tiers légaux et les suites possibles à des réponses… favorables au projet.

L’acceptabilité sociétale devient la préoccupation essentielle des élu.e.s soucieux.ses de construire ou de réaménager. Il n’existe aucun espoir d’éviter la mise en cause d’une construction ou d’un aménagement quel qu’en soit la taille, le lieu et la destination. Tous les arguments ou même parfois toutes les arguties sont alors déballés pour discréditer une initiative mettant en difficulté le décideur politique. Ne rien faire c’est se condamner… agir concrètement c’est être condamné.

Il est donc probable que, dans la prochaine décennie le secteur du bâtiment, des travaux publics, des maîtres d’œuvre, souffre beaucoup plus qu’au cours des dernières années. Baisse de la construction de logements sociaux, arrêt de chantiers importants, retard dans les plans d’investissements, augmentation constante des coûts en raison de la raréfaction des matériaux, abus environnementaux antérieurs  : la France s’essouffle faute de vraies réformes de sa vie sociale et surtout de son manque d’ambition citoyenne.