Le départ pour Paris le 20 mars 1974 avait été entouré de mille précautions médicales. Certes il me fallait accompagner la délégation du Syndicat national des Instituteurs de la Gironde à son congrès de remise en ordre prévu à La Mutualité mais surtout « abandonner » mon épouse enceinte.

Comme l’échéance approchait, nous étions allés consulter le médecin accoucheur la semaine précédant le jour J afin de savoir dans quel délai pouvait se dérouler l’heureux événement. « Vous pouvez partir tranquille me dit-il il y en a encore pour quelques temps ! » Ce verdict me rassura même s’il ne me parut pas d’une exactitude absolue. Il ne me restait plus qu’à confier Marie-Claude à ses parents afin qu’elle soit en sécurité pour quitter la Gironde pour mes aventure syndicales.

Bien évidemment il fut convenu que j’appellerai tous les soirs afin de m’enquérir de l’état de la famille. Un engagement que je tins scrupuleusement depuis l’hôtel puisque le téléphone mobile n’existait pas. Aucune alerte particulière et la venue au monde d’Hélène ne se profilait pas.

Le congrès fut moins intense qu’annoncé. Nous pouvions profiter un peu plus que quelques mois auparavant de la capitale. Joueur de foot au sein de la Jeunesse Sportive de Saint Christophe des Bardes je bâtis une stratégie pour ne rentrer que le dimanche. En effet était annoncé dans le Parc des Princes encore neuf une rencontre alléchante entre la France et la Roumanie le 23 mars à 20 h 30. Une occasion unique de découvrir les Verts stéphanois qui montent en puissance.

Je séchais une matinée à la Mutualité pour aller me chercher un billet avant d’organiser mon week-end. Je resterai à mes frais dans un autre hôtel que celui de la délégation le samedi soir après le match et je ne rentrerai à Bordeaux que le dimanche dans la soirée. Personne dans la délégation ne voulut m’accompagner. Tant pis. Le coup de fil du vendredi soir me permit de me rassurer : tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible !

L’équipe de France n’était pas au mieux de sa forme. La rencontre avait une saveur particulière puisque les Bleus étaient placés depuis quelques mois sous la houlette du roumain Stefan Kovacs. Il avait composé une sélection assez éclectique et l’Équipe doutait déjà un peu de l’efficacité du sélectionneur. Installé dans les travées du stade où j’imaginais que j’aurais pu évoluer un jour j’étais heureux comme un prince. Mon premier match international comme spectateur et pas n’importe lequel. Je ne pensais qu’à cette rencontre..

Le Pauillacais Bertrand-Demanes est dans les buts. Marius Trésor et Jean-Pierre Adams forment la fameuse doublette au centre de la défense. L’artiste Jean-Marc Guillou associé au lutin aux pieds agiles Serge Chiesa doit mettre en position idéale le duo vert Hervé Revelli et Georges Beretta. Sur le papier la sélection avait belle allure mais dans les faits elle ne parvint pas à convaincre de son efficacité jusqu’à l’heure de jeu. Un coup franc sur François Bracci à l’angle droit de la surface face à Raducanu

Jean-Marc Guillou récupérait le ballon, D’une pichenette il le décale pour le pistolero Beretta qui décochait une balle mortelle pour le grand portier roumain ! Un missile alla se figer dans la lucarne sur la droite du gardien visiteur impuissant ! Un éclair dans la grisaille qui suffit aux Bleus pour l’emporter mais qui n’effaça pas les doutes.

Retournant un peu déçu à l’hôtel je préparais ma valise pour filer le plus rapidement possible à Bordeaux. En fait les horaires ne me permirent qu’une arrivée gare Saint Jean en fin de soirée du dimanche 24 mars ! Me préparant à retrouver mon père qui devait venir me récupérer je tombais sur… mon beau-père. J’étais un peu décontenancé :

« Que faites vous là… il y a un problème ?

Rien de grave au contraire. Ne t’inquiète pas… suis moi ! En fait tu as une seconde fille car Marie-Claude a accouché ce matin de très bonne heure. Je l’ai emmenée à la maternité dans la nuit ! On ne pouvait pas te joindre !

Mais l’accouchement était pour plus tard ? Le docteur l’avait dit …

Tu vois c’est aussi incertain qu’au football ! » lâcha mon beau-père.

Il me fallut une autorisation spéciale de la surveillante de la maternité pour qu’en dehors des horaires de visite je puisse accéder avec un mélange de culpabilité et de bonheur à la mère et l’enfant pour quelques minutes.

Ma princesse aux cheveux roux, la belle Hélène, était bizarrement jaune : je n’ai jamais su si la jaunisse qu’elle avait eue n’était pas un carton « jaune » décerné à son père qui avait manquait son entrée sur le terrain de la vie.