J’avais perdu l’habitude de partir à Paris pour aller chercher des improbables informations sur la gestion des collectivités locales. Il y eut des semaines où, quand je fréquentais le bureau de l’association des Maires de France je quittais Créon avant l’aube deux voire trois jours par semaine…

Ce matin au départ, Créon est désert car la place attend le marché. Même pas un aboiement de chien ou un bruit lointain de vélomoteur. Les arcades autour de la place de la Prévôté ressemblent à des corridors voués à une bise hivernale précoce. Les lumières dorées des lanternes éclairent le vide. Il n’est pas encore 5 heures, et Créon ne s’éveille donc pas.

Il faut aller voir si Paris, là, en haut, sera plus actif au bout du long chemin rectiligne du TGV. L’air humide et frais hâte pourtant l’entrée dans la journée. Impossible de ne pas regretter le cocon de la maison, dont on referme les volets sur celle que l’on a laissée. Il faut filer pour s’installer dans une place de ce TGV réputé dévorer les distances et donner encore plus de temps au temps de travail.

Il y a beaucoup de places vides. Le wagon respire d’ailleurs le calme, faute de lève-tôt. Le sommeil triomphe de toutes les volontés d’ouvrir un agenda ou de se pencher sur des notes techniques… La bonne volonté ne suffit pas pour lutter avec cet ami qui veut du bien à celles et ceux qui se laissent aller dans ses bras. On est certain de ne pas manquer le terminus…

Pour les éveillés du petit matin sur l’écran noir des vitres, le paysage défile comme un théâtre ambulant d’ombres chinoises, les lumières pâlichonnes des villages traversés accentuent le caractère confus de ce monde qui attend son heure.

La France qui ne compte guère, monte vers ce Paris pour une grand messe, et plus on approche du terminus, plus les langues se délient pour parler affaires, dépouiller des textes avec un sérieux de bon élève, se pencher sur son téléphone mobile pour capter un message venu de cette société immobile attendant le lever du Roi soleil.

Montparnasse a ses airs de fourmilière en travaux. Les cheminements sont les mêmes. Les visages se ferment. Le pas se veut efficace. Il faut foncer vers les soucis ou les retrouvailles dans une irrésistible concurrence entre gens forcément sérieux puisque pressés.

Les chemins se croisent, se recroisent, se décroisent mais finissent dans des goulets d’étranglement conduisant vers les entrailles d’une terre obnubilée par la vitesse. Le métro qui ne veut pas être accusé de ne pas en faire une rame, absorbe les cohortes de ces endormis fuyant l’air libre pour entrer dans l’artificialité de la vie. Les portes claquent.

Le signal lugubre annonce l’embarquement pour sous terre. Un regard inquiet regarde furtivement le plan pour vérifier qu’il n’a pas perdu le bon sens. Des gens baissent la tête, encore ensuqués dans des nuits câlines ou cauchemardesques. Pas un mot. Ici on chuchote, on se parle des yeux et on se cramponne à ce que les autres vous laissent comme espace.

Aucune nouvelle puisée dans ces journaux de pacotille qui transforment l’information en succédané pour consommateurs peu curieux, puisque n’y figurent que les femmes et des hommes qui ne se lèvent jamais à l’aube, et qui, surtout, ne vivent jamais les stations du chemin de croix du quotidien.

Ici, on s’ignore. On se côtoie sans se voir, pour se concentrer sur les sanglots longs de ce métro martyrisé par les courbures des rails. Ailleurs. On est ailleurs. On se croit ailleurs, mais on conserve un zeste d’angoisse quand à la destination finale… La porte s’ouvre dans un claquement sec. Elle libère les sprinteuses et les sprinteurs de la machine à pointer.

Le parcours n’a plus aucun secret pour eux, car ce sont des initiés de la fourmilière, arpentant inlassablement les sentiers de l’humilité. Escaliers, couloirs, escaliers, couloirs…et l’air frais qui n’a ni la même odeur, ni la même texture que celui du départ. Il est gris, épais, agressif, et le chant du merle matinal appartient au rêve.

Paris est éveillé et ne tolère pas les flâneurs. Personne ne lève la tête, comme frappé d’une malédiction, celle du boulot conduisant à la fuite finale. Les écouteurs sur les oreilles rendent les êtres n’ayant pas quitté leur bain musical encore plus hermétiques. Les regards se vident dans l’nfini d’une réflexion.

Leur monde du silence repose sur le bruit qui parfois se perçoit dans un croisement. Il faut, avant de lancer la réunion à laquelle on se doit de participer, pousser la porte du bistrot. L’un de ceux où se mêlent les odeurs de graillon et celle des cafés. Le comptoir est désert et les tables tout juste lavées, attendent les clients.

La patronne lance un bonjour mécanique, comme elle frappe son filtre sur le bois d’une caisse, elle le sert avec tout autant d’automatisme, et elle annonce d’une voix lasse : « deux euros cinquante » ! Le fameux petit noir à des goûts abstraits, mais sa chaleur réconforte tout de même. Paris s’est éveillé. Les tables se garnissent, le filtre reçoit toujours autant de coups, la vapeur fait fumer le percolateur, les tasses s’entrechoquent… dans l’improbable eau de l’évier. La caisse enregistreuse travaille au petit noir.

Je suis bien arrivé. Je me sens toujours aussi gauche que l’albatros sur le pont du navire. J’ai l’impression que tout le monde remarque mon mal être, ma maladresse, mon manque d’aisance dans cette cité de l’anonymat dérangeant. Le silence des gens contraste avec le bruit lancinant des rues, transformées en pistes d’autodromes. Ils aspirent au silence, mais semblent le craindre. Ils adorent la vie, mais semblent la redouter. Il leur tarde que Paris s’endorme pour faire des songes verts ou pour s’imaginer des lendemains bleus.

Seuls les gamins, sac sur le dos, déambulent sur les trottoirs en parlant d’avenir. Pour eux, la seule lucarne sur cet ailleurs passe par une étrange lucarne qui les persuade que leurs rues sont plus belles que celles des autres villes du monde. Ici, de rares pavés leur servent de plage, et le bitume, de terre pour grandir. Je me sens seul au milieu de tous. Il me faudrait un autre café… à 2,50€ !