taxi

Tous les Ministres de l’Éducation nationale du plus éphémère ou plus durable ont la même obsession : marquer leur passage rue de Grenelle pour une réforme ! Ils demandent aux grands penseurs technocrates de l’enseignement de dénicher un créneau sur lequel ils pourraient accoler leur nom à une nouveauté totalement déconnectée de l’intérêt des élèves. Et le pire c’est qu’ils y parviennent. C’est ainsi que René Monory a « pondu » un nouveau statut des directeurs des écoles. Une trouvaille qui va lui valoir une révolte carabinée qui le conduira à ranger le dossier sur un étagère du Ministère…

En décembre 1987 au plus fort de la contestation, alors que je suis pas directeur et que j’ai abandonné mes fonctions syndicales, une invitation me parvient par l’intermédiaire d’un ami journaliste parisien : « veux tu participer à la Marche du siècle ? ». Cette émission emblématique d’Antenne 2 produite par Jean Marie Cavada a une audience exceptionnelle selon les sujets traités.

Il se propose d’aborder la réforme Monory après un reportage dans une école de Mérignac et souhaite avoir sur le plateau un instituteur. Je serai celui-là représentant de la base !

L’invitation officielle me parvient. Je me rapproche de l’inspecteur d’Académie d’alors pour solliciter son conseil et surtout son approbation pour une participation à une telle émission où est annoncée la présence du Ministre lui-même. « Pas de problème. Allez-y et j’ai confiance en vous. Soyez indépendant mais respectueux… Je vous couvre ! » Les temps ont bien changé…et nul n’imagine que une telle liberté soit accordée à un instituteur.

Je dois regagner Paris et les studios au plus tard le jour de l’émission à 19 h après un entretien téléphonique avec un assistant de Cavada. En raison de problèmes familiaux lourds je ne quitte Mérignac qu’avec l’avion de la fin d’après-midi. Le stress est à son comble. Peur du retard. Peur de me rater ! Peur des conséquences de ma présence…

J’ai été préparé par une copine de FR3 qui m’a à la hâte distillé quelques conseil : « tu mets un haut de vêtement très coloré car les autres seront en gris ou en bleu. Tu te rases avant le maquillage pour que tu sois bien présentable. Tu essaies de récupérer le déroulé de l’émission comme ça tu verras à quel moment tu parles. Sois direct et basique ! » OK mais ça ne modifie guère la tension.

Dès l’arrivée à Orly un taxi m’emmène à l’hôtel. Un immense Novotel en bordure du périphérique. « Attendez-moi. Je prends ma chambre. Je me prépare et je repars très vite aux studios» dis-je au chauffeur. « Pas de problème monsieur. Je sais où c’est ! ». je fonce à l’accueil où sans problème on me donne ma clé. « Bonjour. Oui j’ai une réservation à votre nom…Chambre 1117 ! Au onzième étage » me lance l’hôtesse au sourire absent. Je file vers l’ascenseur avec mon imperméable grand ouvert et je me glisse dans le flot des candidat.e.s à la montée. « 1117 ? 1117 ? 1117 » J’arpente le couloir d’un bout à l’autre mais le numéro est introuvable. L’heure tourne… Je redescends tout penaud.

« Excusez moi Madame mais je ne trouve pas ma chambre ». Elle me regarde comme si elle voyait un extra-terrestre. « monsieur si on vous donne une clé c’est que la chambre existe. Vous ne vous êtes pas trompé d’étage… Allez revoir mais je vous assure que votre numéro est exact ! » Retour à l’ascenseur. Les secondes me paraissent interminables…Je finis par dénicher dans un recoin la porte idoine. Je jette mon imper sur le lit et je file à la salle de bains. Quelques passages du rasoir. J’enfile un pull jaune citron du meilleur effet et je cours vers le taxi dont le compteur a tourné.

Sur le périphérique voyant la sommes à régler qui défile je cherche mon porte-monnaie pour vérifier que j’ai bien la sommes nécessaire. Toutes les poches sont passées en revue : rien ! Plus rien ! Pas un franc vaillant. La panique m’envahit. « Vous pouvez revenir à l’hôtel ? » Le chauffeur me regarde interloqué « Il faut que je quitte le périphérique et on va finir par être en retard… » Je le sens inquiet mais pas autant que moi. Je reprends ce foutu ascenseur. Je fouille la chambre. Rien pas de trace du porte-monnaie. Il faut me résoudre à trouver une autre solution.

Je vais au comptoir et « sœur sourire » me voit encore débouler. Je lui conte ma mésaventure et je lui demande si contre un versement carte bancaire elle me peut me fournir une somme équivalente pour le taxi.. Refus total. Trop compliqué pour sa caisse ! « Mais je dois vous dire qu’il y a un pickpocket dans notre hôtel. Il monte et descend dans l’ascenseur ! On va finir par le prendre ! » Je lui avoue que je m’en fiche. Je suis excédé. Le taxi est toujours là.

« Je n’ai rien trouvé. Désolé, il faut me trouver un distributeur automatique. » Le chauffeur patient en diable accepte le challenge. Le premier qu’il déniche est hors service. Le second est bon. Il se gare. Je glisse ma carte et compose le code. Refus. Je tente sous le regard de plus en plus éberlué de mon accompagnateur. Nouveau refus… A la troisième et dernière tentative, j’inverse les blocs de 2 chiffres : ça marche. J’aurais embrassé les billets. Le chauffeur dopé par la perspective d’une prime fonce sans trop se soucier du code de la route…

Arrivé au studio, je suis accueilli par la script qui commençait à se demander si j’allais venir. Très vite elle me donne le programme. Le temps est restreint. Je lui raconte mes aventures « Mais monsieur vous seriez venu avec le taxi ici, je l’aurai payé puisque de toutes façons on va vous le rembourser… » Je deviens invincible ! Rien ne me sera épargné… « Allez vite, vous passez voir Monsieur Cavada qui veut vous voir… »

(à suivre)