Chaque matin, lorsque j’arrivais en classe, tout au long de ma carrière d’instituteur, il me fallait m’adapter au concours de révélations ou d’apports effectué par les élèves. La séquence de l’entretien leur permettant d’exprimer les événements de leur vie quotidienne ou de puiser dans la lecture du quotidien régional mis à leur disposition constituait le terreau des apprentissages mis en œuvre. Pas toujours facile mais toujours enrichissant ! Peu à peu les enfants tiraient de leur quotidien des moments ordinaires mais qui, par leur présentation à la classe, devenait exceptionnel.

Ce jour-là l’un d’entre eux arriva un ballon de belle taille dégonflé avec accroché à sa base une carte postale sans illustration où figuraient des inscriptions manuscrites. « Je l’ai trouvé accroché à un arbre en me promenant » expliqua fièrement à ses copains l’auteur de la découverte « mais je ne sais pas ce que c’est. Mon père dit que c’est un ballon sonde qui vient d’Allemagne . » Le principe est simple : toute la classe devait alors mener l’enquête à partir des premiers éléments qu’elle décodait.

Les questions pleuvent ! Je me revois alors dans cette classe aux larges baies donnant sur la cour du groupe scolaire du Bourg à Sadirac, comme élève ! Je suis aussi heureux que ces gamins échafaudant des théories ouvrant des pistes pédagogiques sur la base d’une méthode simple inspirée du journalisme : Où ? Qui ? Quand ? Comment ? Pourquoi ?

Il faut préciser que les élèves écrivaient, éditaient et distribuaient un journal bimensuel d’information locale « Le Sadiracais’ et qu’ils avaient acquis des réflexes indispensables pour mener une enquête. Une rapide répartition en groupe s s’effectua sur ces questions auxquelles s’ajouta celle du ballon lui-même dont il fallait comprendre le fonctionnement. Il y avait matière à construire des savoirs en géographie, en sciences en histoire, en français et en mathématiques… Au maître à exploiter!

La ruche avait ses habitudes. Le maître ne constituait que la roue de secours ou l’éclaireur des pistes conduisant aux solutions. La collecte du pollen du savoir ne pouvant recouvrer la journée chacun partait avec ses interrogations. La classe finit après deux semaines par avoir un véritable scénario !

Le ballon était parti de Heildeberg en Allemagne. Il avait été lancé, comme le veut la tradition là-bas, le jour d’un anniversaire par un gamin ayant inscrit son nom et son adresse de telle manière que l’on puisse lui retourner la carte avec le lieu d’arrivée. Un sacré périple que les spécialistes de la station météo de Mérignac permirent d’expliquer techniquement ce voyage: hauteur du vol, vitesse moyenne, direction…

En lecture on dénicha la belles histoire du « ballon rouge » et les recherches furent élargies à la présence de l’Europe dans le village (quelles nationalités y vivaient ? Vers quels pays partait le vin ? Où allait-on en vacances?). Il en découla une édition spéciale du « Sadiracais » qui fut destinée à participer… au concours européen des journaux scolaires.

La classe passa à autre chose jusqu’au jour où un courrier adressé au Président de la coopérative nous annonça que non seulement nous avions obtenu le Premier Prix mais qu’il nous fallait aller le chercher au Ministère de l’Education Nationale à Paris le 2 mai 1984 !

Une expédition à préparer ! D’abord il nous fallait financer le déplacement ce qui fut fait grâce au soutien de Jean-Pierre Spirlet journaliste en charge de la presse à l’école à Sud-Ouest. La désignation de la délégation qui se fit le plus démocratiquement possible : Frédéric, le Président conduirait un trio qui serait complété par Laure et Damien élus par les copines et les copians pour les représenter.

Le programme de la journée passerait par le studios d’ Antenne 2, la maison de la radio et évidemment le lieu de remise des prix. L’émerveillement de cette délégation et plus encore leur décontraction absolue sur le parquet ciré et les lambris dorés du Ministère constituèrent la plus belle des récompenses pour l’instit. Le Président lut sans trac son discours et remit à Roger-Gérard Schwartzenberg secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Éducation nationale une…. cruche sadiracaise avec un brin d’humour.

A la télé outre un repas pantagruélique effectué au self-service des Buttes-Chaumont il s’offrit le luxe de s’asseoir dans le fauteuil du présentateur du Journal télévisé et de ramener des supports magnétiques oubliés sur le carte servant à la météo… Une journée mémorable complétée par la découverte du métro ! Ils étaient peu impressionnés !

Au retour il fut décidé de monter une grande exposition dans feu la salle des fêtes de Sadirac qui raconterait la vie de notre journal… Que j’étais heureux ! Que du bonheur donné par ces élèves passionnés et passionnants.