14 juillet 2000

L’invitation était arrivée. Des lettres dorées sur un bristol blanc. Le Président du Sénat m’invitait à un grand 14 juillet des maires de France lors de l’arrivée du XXI° siècle. Une participation au défilé sur les Champs-Élysées et à une réception qui suivrait dans les jardins du Palais du Luxembourg. L’an 2000 devait se fêter dignement !

Comment refuser une telle proposition quand d’habitude on ne voit défiler l’armée française que dans l’écran de la télévision ? J’acceptais donc de répondre à l’invitation venant de Paris en considérant qu’elle avait un caractère républicain

Le Sénat organisait une réédition de la fameuse « Fête de la Fédération » à laquelle des représentants des communes avaient participé. Dans les archives j’avais trouvé que Créon avait été représentée lors de ce rassemblement par leurs édiles. Une raison de plus pour y monter à mes frais.

Nous étions plus treize mille a avoir répondu présent . Cet énorme rassemblement avait un seul exemple précédent : en 1900, le président Emile Loubet avait réuni onze mille élus au Grand Palais, à l’occasion de l’Exposition universelle. Mais la date choisie était le 22 septembre. Il avait choisi de laisser les maires célébrer la Fête nationale avec leurs administrés.

Là le pari était osé mais plus de 12 000 d’entre eux devaient réponde positivement. Il faut dire que l’opération avait été montée au bénéfice de Jacques Chirac qui attendait son heure,e n 2002, après la bourde de la dissolution ayant ramené la gauche au pouvoir!

J’avais, comme les autres, avec mon épouse, une place de choix dans les tribunes, pour assister au défilé des armées sur les Champs-Élysées. Malgré un ciel bas et gris et quelques gouttes de pluie malvenues, le spectacle fut à la hauteur des espoirs. Le passage des soldats reste quoi que l’on en pense un vrai spectacle. Inutile de le voir autrement. Celui de l’an 2000 était placé sous le signes de l’Union européenne.

La Patrouille de France ouvrit les trois défilés aériens auxquels participaient sept pays membres du Groupe aérien européen (GAE – France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne, Belgique, Pays-Bas). Les représentants de l’Eurocorps et des Euroforces appartenant à neuf pays européens engagèrent en même temps le défilé terrestre à partir des Champs-Élysées. Tout était bon enfant et dans un climat serein qui n’a plus été de mise les années suivantes.

Les grandes écoles militaires, les unités de la gendarmerie, des trois armées, de la police, la légion étrangère, les troupes motorisées et les troupes montées se succédèrent dans un ordre traditionnel. La fanfare de la Garde républicaine clôturait ce défilé exceptionnel fort de 3.800 militaires et policiers, 60 unités des trois armées et de la gendarmerie, 320 véhicules et quelque cent avions et hélicoptères. Le plaisir était réel…

Il fallait ensuite évacuer les tribunes après le ballet des voitures officielles pour retrouver une noria d’autobus conduisant les possesseurs du fameuse sésame vers un généreux déjeuner dans les jardins du Palais. Un kilomètre de buffet avait été dressé pour les invités.

La facture approchait les 6 millions de francs alors que totalité de la fête des Maires avoisinait les 13,5 millions. Au Sénat on savait recevoir ! Plus de 13 000 convives avaient à se ravitailler auprès de serveurs ou de cuisiniers installés en plain air. Il y avait 120 plats régionaux accompagnés de vins du terroir. Tout paraissait parfait. Ou presque.

Lorsque nous fûmes sur place la déception fut vite au rendez-vous. Impossible de dénicher un emplacement pour déjeuner. La foule affamée se précipitait sur le moindre plat qui apparaissait. De véritables sauterelles installées sur un champ de manioc. En quelques minutes le buffet ne comportait que des plats et des bouteilles vides ! La lutte contre la famine institutionnelle faisait rage. Une image pitoyable mais bien réelle de cette manifestation !

Nous avions réussi à glaner quelques graines oubliées ou des toast arrachés de haute lutte. Assis sur le gazon humide nous étions bien loin des groupes constitués motivés pour accueillir en ordre protocolaire Lionel Jospin, Premier Ministre et Jacques Chirac déjà lancé vers le scrutin présidentiel. En fait nous avons vite décidé de dénicher une brasserie ouverte (mission impossible dans le quartier) pour déjeuner paisiblement au chaud.

Loin de là des centaines de milliers de Français étaient réunis, le long de la Méridienne verte, sur une nappe à carreaux rouges et blancs de 990 km avec leurs paniers garnis, bravant le froid et la pluie et décidés à pique-niquer sous leurs parapluies. Dans le fond le vrai 14 juillet à partager était plutôt parmi eux !