Jeanine Ovejero est décédée. Elle a été l’exemple parfait de l’investissement citoyen désintéressé au service de Créon durant 5 décennies… Un exemple auquel j’ai rendu hommage au nom de toute la population créonnaise

Jeanine, notre Jeanine, ma Jeanine,

            Je n’ai jamais supporté que l’on déchire les pages d’un livre et encore plus quand il s’agit de celui de la vie. Or dimanche, brutalement, inexplicablement, douloureusement j’ai vu s’interrompre la longue histoire commune qui nous unissait.

            En une fraction de seconde, abasourdi j’ai immédiatement pensé à Alphonse de Lamartine qui avec justesse rappelle que « le livre de la vie est le livre suprême qu’on ne peut ni fermer ni rouvrir à son choix. On voudrait revenir à la page où l’on aime, et la page où l’on meurt est déjà sous nos doigts. » Rien n’est plus juste, plus vrai, plus fort.

            Je voudrais tant avoir le talent et la force de nous faire revenir à toutes et à tous, sur ces chapitres entiers que nous avons partagés avec toi.

            Ils sont tellement beaux, tellement riches, tellement forts que nous souffrons de les voir se refermer sous nos doigts impuissants.

            Notre livre celui que tu as rempli de ta compassion permanente, de ton travail désintéressé, de ton affection, de ta tendresse bourrue, de ton amour solide, de ton amitié durable, de nos nombreux souvenirs se referme aujourd’hui. Et sur la dernière page blanche il y aura ces taches provoquées par nos larmes qui gaufrent les papiers aussi beaux soient-ils ! Elles seront sincères et resteront comme le dernier signe de notre affection pour toi. Pas un mot sur cette page mais des larmes silencieuses coulant de nos yeux rougis.

            Il y a 73 ans que tu me connaissais… 73 ans que nous pouvions partager sans tricher…73 ans sur les sentiers de la vie quotidienne… 73 ans que notre naissance, toi dans le hameau de Blayet et moi dans la maison de Terrefort sur la terre des cruches, nous a réunis dans cette grande famille sadiracaise… Jeanine nous étions liés par les liens du sang de l’école publique du bourg de Sadirac.

            Tu disais en plaisantant quand les personnes étonnées de notre proximité te demandaient comment nous nous connaissions : « lui , là,  Jean-Marie, le Maire je l’ai fait sauter sur mes genoux ! » Bien évidemment personne le croyait en imaginant une galéjade de circonstances. Et pourtant !

            Tu avais fait mieux. Ma mère  qui portait le même prénom que toi, alors cantinière dans le vieux groupe scolaire ne pouvant me faire garder, m’emmenait à l’école et me confiait à l’institutrice des « petits ».

            Les « grandes » filles profitaient alors de l’aubaine d pour faire leurs cours pratiques de puériculture préparatoires au certificat d’études primaires en…  se penchant sur le poupon qu’elle n’avait pas. Tu m’as donc langé ou donné le biberon !

            Ce sont les premières pages de ce  livre qui en compte tant d’autres et témoignent de ce rapport de grande sœur à petit frère que j’ai souvent ressenti et qui font qu’en ce jour je quitte une part de moi-même.

            Aucune illustration de princesse n’a embelli l’ouvrage de ta vie et les contes de fées n’ont jamais appartenu à ton monde. Une mère trop tôt disparue, un père très exigeant, une famille nombreuse, la nécessité de vite être autonome t’ont imposé un parcours ne relevant pas de la croisière sur un long fleuve tranquille. C’est certainement dans ces moments difficiles qu’est née ta générosité à l’égard des autres. Leur donner ce que tu n’avais pas peut-être  pas eu.

            Tu savais d’où tu venais et où tu ne voulais pas y retourner ce qui a donné un sens permanent à sa vie. Rien ne t’avait été épargné.. Rien ne t’avait abattu…

            Seule la mort récente de Jeannot, avec lequel vous partagiez les joies simples de la vie collective depuis tant d’années, t’avait plongé dans la grisaille de la solitude quotidienne. Tu avais perdu le compagnon avec lequel tu avais tout parcou ! Tu ne t’en es jamais vraiment remise.

            Jeanine ton cœur débordait, se répandait sur les tiens certes mais aussi sur nous toutes et nous tous. Tu nous a donné plus que tu n’avais, allant au-delà de tes forces sans jamais rien attendre d’autre en retour, à part un sourire, un signe d’amitié et surtout la sensation de nous avoir rendus heureux.

            Jeanine, ton cœur était fait avec l’or de l’affection, de l’amitié du dévouement. Tu allais jusqu’au bout de tout : de tes forces, de tes idées, de tes sentiments. Tu nous as donné jusqu’au dernières gouttes de ton enthousiasme, de ton abnégation, de ton investissement. Tu as usé ce cœur que tu avais sur la main et que tu mettais dans cette fameuse garbure qui restera dans notre histoire locale. Une garbure à la Jeanine, copieuse, solide, chaleureuse : à ton image !

            Des crêpes fines, douces par milliers pour les kermesses de l’amicale laïque, pour les soirées du centre culturel ce qui faisait le bonheur des artistes, pour les Fils d’argent, pour le comité des fêtes et pour moi… car tu ne m’oubliais jamais le jour de mon anniversaire.

            Ton sifflet résonnera encore lors de la mise en place des cortèges de la rosière ! On avait besoin de toi…Tu nous manquais quand pour une raison ou une autre tu n’étais pas là…

            Que de repas exceptionnels chez toi dans la joie et la bonne humeur ! Que d’anecdotes ! Que de moments inoubliables nous as tu offerts! Toujours prête à servir sans jamais se servir. Toujours loyale, toujours satisfaite de voir les autres, quels qu’ils soient, heureux. Toujours fière de la réussite de tes enfants et de tes petits-enfants. Patricia, Florence, Isabelle, Cédric et loin de nous Daniel elle vous aimait plus que tout même si elle ne savait pas toujours le dire.

            Vous ses frères et ses sœurs dont toi Pierrette ma tante, elles vous aimaient même si elle ne le montrait pas toujours. Vous toutes et vous tous qui êtes ici elle vous aimait même s’il lui était impossible de vous le prouver.

            Jeanine, ma sœur de fêtes, ma sœur de cœur, ma sœur de partage, ma sœur de convivialité tu nous as quittés en paix et sans bruit. Sur la pointe des pieds tu as laissé Créon. Dire que tu nous manqueras ce n’est pas mentir.

            Jeanine, nous étions tous serrés dans ton cœur… Nous te faisons une place aussi longue que possible dans le nôtre ! Tu y seras au chaud. On te fera un feu de bois sous ta marmite de bonne humeur et nous y mettrons la garbure de notre estime, de notre affection et de notre reconnaissance et nous raconterons les meilleurs moments du livre de notre vie commune !

            Adieu Jeanine…