Jamais un Ministre de l’Éducation nationale n’aura eu autant de jeunes téléspectateur.trice.s attentifs pour son grand oral sur la fin de l’année scolaire. Et ils ont séché leurs cours du confinement pour apprendre quel sort leur était réservé pour les examens qu’ils devaient passer en 2020. En fait aucun d’entre eux n’est sorti content des annonces car elles constituent une révolution imposée en cours d’année scolaire.

Pour ma part je trouve qu’elles sont équilibrées, pragmatiques et adaptées à une vision beaucoup plus moderne des examens que  dans leur fonctionnement antérieur. Le système éducatif aura ainsi été l’un des premiers service public à présenter sous la contrainte une formule nouvelle post crise sanitaire. C’est assez rare pour le saluer.

En fait le symbole de cette réforme effectuée dans l’urgence reste pour toute une société élitiste jusqu’au bout des ongles, le baccalauréat. Le fameux « bac » ou « bachot » qui constitue le fleuron historique d’une pyramide ayant une affinement de son sommet par l’échec pour beaucoup et par le respect des règles définies d’une forme de réussite pour les autres s’évapore.

Ce filtre de la réussite, ce monument historique brandis comme des menaces pour celles et ceux qui ne parviennent pas à le traverser, tombent face à un virus. François Dubet, sociologue pour lequel il faut avoir une grande estime pour sa lucidité et son courage n’a cessé d’inciter à réfléchir sur les finalités de cet « écrémage » sur des épreuves regroupées sur quelques heures d’une vie scolaire parsemée d’embûches. Il a été entendu… 

Dans la mouture présentée par le Ministre on assiste en effet à une brutale valorisation de la continuité éducative et une vraie revalorisation du travail sur la durée… C’est une vraie révolution qu’aucune génération n’a connue. L’obsession d’être prêt.e le « jour J » disparaît puisque l’essentiel des notes sera obtenu par le contrôle continu et donc la vérification à chaque étape de la compréhension de ce qui est transmis.

Les professeur.e.s du quotidien prennent toute leur place dans ce processus, retrouvent une forme d’autorité et peuvent s’ils le souhaitent devenir les piliers d’une approche éducative différente. Leur rôle devient capital en matière de suivi et d’évaluation des élèves devant conclure leurs études. Et si dans le fond la méthode présentée devenait définitive ? Un rêve ! 

Elle suppose en effet que la pyramide se réorganise et sache s’adapter à un nouveau contexte dans lequel la capacité à progresser, à apprendre en continu, à évoluer en permanence seront des critères encore plus fort de l’éducation. Il resterait à harmoniser, à pondérer, à surveiller les procédures, les notations et les objectifs. Le baccalauréat quel que soit sont type deviendra alors la résultante d’un vrai parcours d’apprentissages et reflétera une motivation inédite, celle qui doit reposer sur la durée.

Dubet rappelle que « L’école qu’ (il a) connue fonctionnait de manière très simple : les enfants du peuple allaient à l’école élémentaire, les enfants de la bourgeoisie allaient au petit lycée ; jusque là on ne se mélangeait pas ; les garçons et les filles aussi étaient séparés. À la fin de l’école élémentaire, les meilleurs des enfants du peuple passaient un examen d’entrée en sixième ; quand je l’ai passé, à la fin des années cinquante, un quart des élèves l’obtenaient. Ils allaient soit au lycée, mais généralement dans des filières qui n’étaient pas les plus nobles du lycée, soit au collège, puis de là rejoignaient le lycée s’ils étaient vraiment très bons. Donc au collège et au lycée, vous trouviez des élèves qui avaient été, en terme statistique, assez brutalement sélectionnés : 6 % de bacheliers en 1950, 15 % en 1967, alors qu’aujourd’hui 12 % des élèves sont en classes préparatoires.

Ne survivaient donc dans l’enseignement secondaire que des élèves disposés à croire, à jouer le jeu, à « être motivés ». Les travaux classiques des années soixante ont montré qu’il y avait deux profils d’élèves : ceux qui « étaient tombés dedans quand ils étaient petits », les « héritiers », fils de cadres, d’enseignants, de médecins, de gens cultivés pour lesquels la motivation était une sorte de seconde nature.

Et puis il y avait ceux que l’on aimait beaucoup, les « boursiers », c’est-à-dire les enfants du peuple exceptionnellement doués, travailleurs, etc. On les aimait parce qu’ils incarnaient la grandeur de la république. Ils n’étaient pas très nombreux d’ailleurs et la plupart d’entre eux devenaient enseignants. Ils croyaient particulièrement que l’école était égalitaire puisqu’ils en étaient la preuve vivante » Un tableau parfait d’un système qui s’est toujours rafistolé, réadapté, modifié, tortillé mais  qui a refusé sa refondation sur les bases des évolutions sociales et sociétales.

Cette époque est révolue. Et ce n’était pas mieux avant. Loin s’en faut. Tant pour les professeurs que pour les élèves l’année 2020 constituera, à cause de ce foutu virus dévastateur, une année exceptionnelle : télé-enseignement, contrôle continu valorisé, année scolaire allant jusqu’à son terme réel, revalorisation du travail quotidien… construction d’une modèle inédit d’évaluation : diantre je vais finir par croire que rien ne pourra être comme avant ! Enfin une réforme qui a du sens et qui bien évidemment ne résistera pas au déconfinement. S’il arrive !