A chacun ses histoires d’eaux

Je n’ai vraiment jamais aimé traîner dans ces « terrains vagues » où viennent s’étaler la chair fraîche des vacances. Probablement parce que mon rapport à l’élément aqueux ne repose pas sur une estime réciproque et que nous ne sommes pas fait l’un pour l’autre. Il est vrai qu’ il m’a fallu de longues années avant de découvrir la plage et ses rites. Certes, grâce à l’oncle Claude, boucher de son état et donc propriétaire de l’une des premières DS de l’histoire, mes parents, mon frère et moi, nous avions eu droit, à deux ou trois reprises, à une escapade dominicale au Cap-Ferret chez le Président de l’association des propriétaires qui était aussi Maire de Sadirac. Personne sur cette presqu’île rattachée alors administrativement à la commune de la Teste de Buch, de l’autre coté du bassin, ne maniait des « petits mouchoirs » même s’il y avait des séparations à la gare du petit train ! L’océan ou la mer constituaient des espaces inquiétants pour des gens n’ ayant jamais plongé leur tête ailleurs que dans un trou d’eau fraîche du ruisseau Pimpine ou une bassine à confitures chauffée au soleil !

Le déferlement incessant de ces rouleaux ourlés d’écume blanche ne m’a donc jamais inspiré confiance… Et j’ai encore en mémoire les injonctions de ma mère, aussi apeurée que nous, qui répétait à satiété des conseils hérités de lectures de magazines féminins. Le délai d’interdiction d’aller seulement se rouler dans les flots montants se mesurait en heures après la fin du déjeuner. La terrible hydrocution dont elle nous menaçait nécessitait que nous digérions les huîtres, la saucisse et le poulet frites, et la glace, que nous regrettions d’avoir ingurgité sous le regard admiratif de nos hôtes ravis, selon eux, de constater que « l’air de la mer » nous ouvrait l’appétit. Toutes nos tentatives allant du ballon égaré dans les vagues au sable mouillé indispensable à une construction monumentale se heurtaient à de sévères réprimandes et à des annonces de privations d’un bain de notre slip, transformé en maillot exhibé sans aucune honte. Il était en effet inutile d’acquérir un vêtement spécifique ne servant qu’une fois par an ! Ce dimanche là était véritablement un jour de fête exceptionnel, mais qui se teintait toujours d’une certaine appréhension, face à un monde totalement inconnu et présenté comme dangereux.

Il me faudra attendre d’avoir 20 ans pour vivre des vacances autonomes en bordure du Bassin d’Arcachon et donc de pouvoir bronzer autrement que par le ramassage du foin, torse nu ou par la collecte des feuilles de tabac… Dans le fond, le teint hâlé par les éléments naturels n’avaient pas la même valeur puisque l’un s’acquerrait dans l’effort exténuant, quand l’autre se cultivait dans l’art de ne rien faire ! Paradoxalement, j’étais plus fier de celui que j’avais gagné par le travail, car il me procurait une liberté exceptionnelle, alors que l’autre s’appuyait sur cette frime que je ne supporte toujours pas. En fait, la plage devient un lieu que La Bruyère aurait fréquenté avec une curiosité gourmande. C’est la vitrine des vanités ou des insouciances. Entre les rêves de « naufragés » recherchant loin de la foule, le sable d’un désert leur donnant l’impression de posséder le monde et ceux des « m’as-tu-vu » affichant leur vision de Paul et Virginie des temps modernes, il y a une foule de « caractères ». Le timide, le vertueux, l’exalté, l’ostentatoire, le flambeur, le méticuleux, le provocateur, le tendre, le contraint, le libéré, le vicieux, le gêné… sur le sable ou dans l’eau, les comportements se révèlent comme si le bain ramenait aux origines du comportement humain. Je préfère, et de loin, être l’entomologiste plutôt que l’insecte observé.

En fait, toutes les autres expériences ne m’ont pas fait évoluer vers un enthousiasme particulier pour les plaisirs balnéaires. Pour moi, le vrai plaisir estival c’est… la douche ! Un régal, une extase selon les moments de la journée à laquelle on s’adonne à ce mode de rafraîchissement. Celle du matin permet d’envisager la tonalité de la journée. Si la nuit a été compliquée, langoureuse ou difficile, la température de l’eau permet de reconstituer un moral défaillant et de redonner un tonus particulier. On se sent différent au sortir d’une douche avec jets alors que l’on ressent une étrange similitude de situation avec le chien qui s’ébroue en quittant la mer ! Et si la « pomme » du paradis n’avait craché des jets vifs et à la température variable adaptée aux circonstances. On ne subit pas les éléments, on les maîtrise et on les adapte à ses besoins. D’ailleurs, le temps suspend son vol, et il faut s’extraire de ce havre de sérénité.

Dans le journée, elle ne peut qu’être utilitaire et sert parfois à effacer les traces de ces bains où justement, l’on s’est dessalé entre copains. Le partage n’est pas recommandé, contrairement à la matinale où parfois de douces rencontres peuvent s’envelopper dans la pluie artificielle aussi bienfaisante que celle qui faisait chanter et danser Gene Kelly. Même brève, elle soulage sans pour autant relever du plaisir similaire aux autres car le temps manque et il faut absolument aller vers d’autres préoccupations.

Le soir, on évacue en revanche les miasmes de la chaleur ou ceux du boulot. Il y a un rite intime purificateur dans ce rendez-vous qui permet de se lancer dans une autre vie, différente. On enfile une tenue de soirée invisible permettant d’entrer dans la boîte de nuit, celle où l’on range soigneusement ses rêves les plus secrets. Allez, je comprends que l’on puisse se jeter à l’eau avec enthousiasme ou que l’on aime y « marcher » dessus pour devenir Sirène ou Amphitryon, mais en ce qui me concerne, je préfère en croquer pour la pomme de pluie douce !

2 réflexions au sujet de « A chacun ses histoires d’eaux »

  1. un jour, y aura-t-il édition du bloc note comme ceux de Mauriac?
    Je le souhaite
    et ce sera lu … sur la plage!

  2. Monsieur l’instituteur, il y a une faute d’accord entre le sujet et le verbe dans la première phrase : la chair fraîche des vacances « vient » s’étaler…
    La phrase exacte est donc : Je n’ai vraiment jamais aimé traîner dans ces « terrains vagues » où vient s’étaler la chair fraîche des vacances.

    A recopier 50 fois pour demain ! ☺

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