Je n’ai toujours été qu’un pauvre pêcheur estival !

Les aubes estivales sont le véritable bonheur des rares lève-tôt de cette période. En pointant son nez à l’extérieur d’une maison encore dans la torpeur de ces nuits étouffantes, elles régénèrent celle ou celui qui accepte de ne pas succomber à l’engraissement de sa matinée. La fraîcheur, le silence seulement perturbé par le clocher toujours trop pressé d’une église plus ou moins lointaine et surtout une sensation de solitude dans un monde non encore agité, apportent une touche réconfortante de bonheur. La promenade dans un jardin, soulagé d’avoir échappé quelques heures à la pesanteur du soleil, ou dans une rue désertée par les automobiles, appartient aux moments privilégiés de l’été. Certes, parfois il ne s’agit que d’une obligation liée à un départ vers des horizons lointains ou un retour vers des horizons connus et le plaisir devient très relatif.

En ce qui me concerne, j’aimais particulièrement les levers matinaux nécessaires à une expédition de pêcheurs en eaux calmes. Ils appartenaient aux rares distractions des étés sadiracais. Ces aubes sont chargées d’émotions, d’espoirs, d’envies spécifiques aux périodes de vacances. « Demain dès l’aube , je partirai… » Comme dans le célèbre poème de Victor Hugo, la passion conduit en effet à prendre de bonne heure le chemin des retrouvailles avec ce que l’on aime… Parfois d’ailleurs à l’excès !

Il y a très longtemps que je n’ai plus eu l’opportunité de me glisser, en juillet ou en août, dans la peau d’un pêcheur sans illusions mais motivé. Ma vie personnelle, comme je le raconte dans mon livre « Jour de rentrée » (1) a bien failli basculer à cause de cette passion envahissante. Il y a eu 50 ans ces derniers jours je m’étais laissé tenter par la « pêche buissonnière », oubliant un engagement scolaire, et tout mon avenir en fut compromis. Comme le chante Claude François, cette année là (1962!) fut assez terriblement mémorable… J’allais déjà assouvir mon besoin irrépressible de quitter la pression du quotidien par des escapades solitaires de pêcheur au bord d’un étang secret niché au creux de la plus grande zone forestière de Sadirac. Seule la pêche, qui est pour moi un art bien supérieur à la chasse, permet cet éloignement paisible des réalités, puisque le passionné se laisse envahir par d’autres préoccupations, et entre dans le monde inconnu pour lui des poissons.

D’abord, quelles que soient les techniques utilisées, elles nécessitent toutes une préparation prenante. La scène du Père de Marcel Pagnol, préparant l’ouverture de la chasse, résume magnifiquement cette mobilisation antérieure aux inévitables rêves d’exploits. Le choix de la canne (personne n’a le talent de De Funés dans le film ni vu, ni connu!), de la ligne et des appâts. La présence, dans le parc de la mairie de Sadirac, d’un massif de bambous suffisait à procurer le support idéal pour des expéditions préméditées. Son choix occupait une bonne part du début des vacances, car il fallait à la fois une dimension acceptable et une souplesse maximum. Chacun y allait de ses considérations, de ses conseils, de ses appréciations car tous les pêcheurs sont intimement persuadés qu’ils sont détenteurs de secrets d’efficacité que n’ont pas les autres.

J’acquérais chaque été des rouleaux de fil, des boîtes de plomb, des pochettes d’hameçons dorés, eux-aussi soigneusement sélectionnés dans mon esprit depuis des semaines. En fait, ces options correspondaient aux ambitions cachées, puisque leur résistance, leur poids ou leur grosseur révélaient le type de prises espérées. Cette phase était jubilatoire, car plus les dépenses étaient élevées plus j’avais l’impression d’entrer dans l’âge adulte. Une boîte à chaussures servait de coffre-fort, de caisse à outils ou de trousse d’urgence pour ces trésors respectés car onéreux en raison de la faiblesse de mes ressources.Dès que j’obtenais trois francs six sous en rentrant les foins ou en triturant la glaise lourde des poteries, je filais chez Mademoiselle Laitue, tenancière du bureau de tabac (2) créonnais qui avait un étalage de lignes montées avec des bouchons colorés, longilignes comme des mannequins pour défilés de mode, ou à la panse rouge et rebondie comme des Sancho Pansa rassurants . A bicyclette, je parcourais alors, le cœur léger, les 6 kilomètres séparant Créon de Sadirac, pour aller compléter ma collection avec le « montage » repéré lors de visites de reconnaissance. C’était pour moi l’entrée dans le monde des « spécialistes »…Il fallait ensuite aller dans un tas de fumier, dénicher des vers de terre d’autant plus nerveux et efficaces qu’ils étaient filiformes. Dans l’ossuaire situé derrière l’abattoir du boucher, malgré une odeur pestilentielle, nous récupérions des asticots ventrus d’autant plus nombreux que la température de l’été était élevée. Tous ces préliminaires renforçaient… ma volonté d’être un pêcheur insatiable ! Des sandwiches massifs et rudimentaires, des fruits, une bouteille d’eau du puits complétaient le nécessaire estival pour tenir la distance de ce qui relevait de l’expédition ! « Demain dès l’aube… »

Il y avait dès l’aube les petites sorties vers des trous d’eau du ruisseau La Pimpine pour sortir de l’eau, pas très vive en période estivale, des goujons au ventre parsemé de ronds noirs et à la tête trop courte. Ce n’était véritablement que du menu fretin, vite transféré vers une grande boîte de conserves en métal pour cuisine collective,  récupérée à la cantine scolaire. Je rêvais très vite des carpes et des tanches de cet étang perdu et interdit où je pouvais vivre une aventure similaire à celle des livres dans lesquels les héros vivaient de la cueillette, de la pêche et de la chasse. Des heures merveilleuses à vivre dans la nature et en ramener des images étonnantes de martins pêcheurs rapides, de poules d’eau méfiantes, de rapaces affamés, de libellules éblouissantes de grâce, de bancs de carpes insouciantes mais lointaines cherchant l’air à la surface… et des centaines de touches dans un lieu vierge des attitudes perverses du pêcheur ! Un paradis. Mon paradis estival sous de grands arbres. Il y avait même le piment de l’interdiction potentielle et de la crainte d’être repéré par le propriétaire. Le soir très tard je ramenais surtout mes rêves car les calicobas (perche soleil) ou les gardons garnissaient quasiment toujours très majoritairement la bourgne. Aucun exploit… mais tout simplement le bonheur et la promesse que demain serait meilleur puisque l’on pêche parfois par la pensée plus que dans les actes !

 

  1. « Jour de rentrée » Editions Vents salés
  2. Le hasard fait que j’habite désormais dans cette maison !

 

3 réflexions au sujet de « Je n’ai toujours été qu’un pauvre pêcheur estival ! »

  1. Les calicobas, que l’on appelait également « perche arc en ciel » il me semble, on fait la joie de mes premiers et brefs exploits de pêcheur. Mais je crains qu’ils ne soient en voie d’extinction.

    « Si vous avez beaucoup pêché, il vous sera beaucoup pardonné, mon fils…. »

  2. mais où sont passés les vairons et les goujons d’antan ? Au début des années soixante nous faisions un feu de bois au bord de l’eau entre deux pierres, on avait amené la poele et une petite bouteille d’huile, du sel. Au bout de quelques heures de pêche, on mangeait, avec les doigts, la friture sur place, assis dans l’herbe…

  3. Même s’il y a longtemps, étant gamin, j’ai lancé le bouchon dans les gravières et ramené moi aussi quelques calicobas imprudents, parfois des anguilles et plus rarement des brochetons suicidaires, je ne suis plus aujourd’hui et depuis cette époque ni chasseur ni pêcheur. Mais j’ai eu le plaisir de côtoyer professionnellement plusieurs années durant un pêcheur, un vrai, un Palois passionné notamment par la truite. Mais cette personne, malgré sa grande compétence et son immense culture piscicole, n’a jamais ramené la moindre prise chez lui. En effet, pêchant volontairement avec des hameçons sans ardillon (le petit crochet qui empêche l’hameçon de ressortir) pour éviter de blesser le poisson, chacune de ses prises, quelle que soit sa taille, était immédiatement remise à l’eau et rendue à la liberté. Rien que pour ça, j’admirais cette personne que vous avez d’ailleurs vraisemblablement croisée sans le savoir.

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