La cure estivale indispensable de modestie !

Ce matin, j’ai croisé la route de deux ministres venues rencontrer des personnes handicapées « moteur » dans un établissement spécialisé. Toutes deux dégageaient une profonde sincérité dans l’exercice de leurs fonctions, tentant de ne pas perturber un lieu de vie exceptionnel. Une tâche délicate quand on sait que ces résidents aiment bien la sérénité des habitudes qui rythment leur vie quotidienne. Ils ont en permanence, face à la dureté des épreuves qui les assaillent, le souci de se rassurer avec des repères matériels et humains. Le foyer dans lequel Marie-Arlette Carlotti et Michèle Delaunay venaient quérir cette expérience irremplaçable que confère le contact direct avec le « public » dont elles ont la charge ressemblait à une « prison » dorée. Et elles étaient dans le fond heureuses et motivées, ces personnes lourdement, très lourdement, « abîmées » par les aléas du handicap, de constater que l’on pouvait encore s’approcher d’elles. Leur été  aura une saveur particulière puisque, pour une fois, l’extérieur venait spontanément à leur rencontre. Pas facile justement pour celles et ceux qui entrent dans un monde dans lequel ils deviennent des handicapés. Je ne sais jamais comment me positionner face à ces personnes d’une exceptionnelle gentillesse, mais avec lesquelles parfois la communication est complexe ou impossible. Chaque geste, chaque mot, chaque regard porte la notion d’effort en son sein. Nous êtions loin, très loin, dans ce foyer, des images rutilantes des vacances, que distillent les télévisions ou les magazines. Ici, le bonheur est dans le détail réussi, ou dans une issue positive à une action banale pour ces personnes étrangères. Il se dégage pourtant très vite une sensation de joie de vivre ou de survivre (on ne sait pas bien) qui réchauffe le cœur.

Là , dans une chambre ressemblant par la complexité de ses équipements, à un cockpit d’avion de ligne, le plaisir est profond. Dans l’impossibilité d’articuler le moindre mot, l’occupant des lieux ramasse, si l’on en croit le proverbe, des tonnes d’or, puisqu’il est muré dans le silence complet. Devant lui, l’ordinateur lui a permis d’accéder à l’argent de la parole artificielle, via un écran ou s’affiche « bienvenue ». Tout entendre, tout comprendre, tout analyser, sans pouvoir répondre pour traduire sa pensée relève du supplice. Un corps torturé et immobile qui interdit également toute autre expression que celle de bruits, traduit pourtant une profonde satisfaction. En fait, comme le dit fort bien le résumé de son livre « écrit » au prix d’efforts inouïs, «  la  main a la parole », savoir lire constitue le moyen le plus précieux de vaincre le handicap. Sur les serviettes des plages, dans les chaises longues ou au creux d’un fauteuil tout l’été, des millions de gens entrent, pour s’exclure du monde réel, dans des romans dont les héros accomplissent des prouesses physiques ou sont aimés pour leur corps parfaits. Mieux, depuis une bonne semaine, la télévision diffuse des images olympiques d’exploits extraordinaires quand ici, le seul souci constant reste de répondre aux gestes vitaux du quotidien. Les Ministres et leur suite passent de lieu en lieu.

J’éprouve le sentiment gênant d’être un intrus dans ces vies intimes, uniquement faites de « manques ». J’ai une pensée émue pour le personnel qui, chaque jour, entre dans cet univers complexe, usant et d’une énorme exigence. Son mérite est immense mais méconnu. « Vous savez, ils sont exigeants et impitoyables, ne vous fiez pas aux apparences » me confie l’un des résidents. « J’ai été valide avant de me retrouver dans ce fauteuil roulant et donc je peux mesurer pleinement leur comportement. Je suis moi-aussi devenu comme eux. Ne croyez surtout pas que les conflits, les confrontations n’existent pas. Je tente souvent des médiations difficiles. » Une micro société avec ses différences, ses antagonismes, ses difficultés s’est créée. Et tous les investissements ne parviendront jamais à les effacer. Toutes et tous lourdement handicapés, les habitants des chambres ou même des appartements se contentent de développer ou de conserver leur autonomie réduite ou améliorée grâce aux progrès de la technique. Dehors on ne parle que de l’exception ! Ailleurs on n’évoque que l’irréel ou le surnaturel !

Les saisons se ressemblent ainsi toutes dans cette maison pourtant exemplaire. Cette journée n’a cependant pas été, pour ces gens, identique aux autres puisqu’ils ont eu la fierté d’être considérés comme des citoyennes et des citoyens comme les autres. Dans le fond, dans cette société des exploits estivaux permanents, il existe une folle envie de simplicité dans le cœur de certains. Ils ne rêvent que d’accéder au plus prestigieux des podiums, celui sur lequel on peut écrire avec conviction : liberté d’agir, égalité d’accès et fraternité de vie.

Le foyer Monséjour à Bordeaux Caudéran en cette période d’insouciance permet au visiteur de se reconstituer, car dans chaque regard on trouve l’espoir et la confiance dans celui qui vient d’ailleurs. Le vrai pouvoir appartient à ces résidents dégageant une force et une foi en l’avenir qui ne peut que « doper » la volonté des Ministres en visite ! Grâce à eux, mon été sera encore plus beau !