La ville qui tente à tout prix de faire oublier son passé

Il suffit de prononcer le nom de Medellin pour aussitôt déclencher une avalanche de plaisanteries sur les possibilités qu’offre cette ville, grâce à son célèbre cartel. Alanguie sur des dizaines de kilomètres au creux d’une large vallée andine, elle traîne un réputation sulfureuse, en raison de la violence qui y a régné et qui a dominé la vie sociale. Elle s’est pourtant accordée le titre enviable de ville de « l’éternel printemps », comme pour conjurer une mauvaise réputation qui lui colle aux façades. Il est vrai que le climat s’avère clément, sans grandes sautes d’humeur, puisque l’altitude et la latitude offrent un statut particulier à un lieu protégé par des montagnes remparts. Il fait bon vivre dans les quartiers huppés, où les villas entourées de palmiers sont dominées par des immeubles flambant neufs, rivalisant d’originalité ou d’élégance. La richesse se traduit par des investissements somptuaires dans des complexes hôteliers de loisirs, comme le font ces stations pour gens riches partout dans le monde.
Modernes, massifs, rutilants, ils constituent le reflet du dynamisme d’une cité recelant la plupart des sièges sociaux des plus grandes entreprises colombiennes. Phénomène exceptionnel, elles appartiennent à la puissance publique, du téléphone aux banques, en passant par l’énergie. L’Empresas Públicas de Medellín tient le haut du pavé et elle prend part à la rivalité manifeste qui oppose la capitale de la région d’Antioqua à Bogota. Industrieuse, la cité tente, par tous les moyens, d’effacer une image négative acquise dans les années 80. Le cartel n’existe plus car, selon un observateur local, il s’est « délocalisé » vers d’autres pays d’Amérique du Sud, dès lors que la situation devenait intenable dans son pays d’origine. On veut oublier l’embryon de guérilla urbaine menée par une fraction des FARC et on efface les traces d’un passé vénéneux, comme on efface les traces honteuses d’une maladie.
Medellin a donc choisi de se donner une stature internationale culturelle et sportive. Le premier volet repose sur la générosité des formes des œuvres monumentales de Fernando Botero, l’enfant du pays. Léguées par le sculpteur, amoureux de l’obésité esthétique, elles trônent au cœur de la ville, sur une place aux contrastes saisissants entre des déesses dénudées aux courbes généreuses, à la peau dorée et lisse, et des palmiers élancés tentant de toucher les nuages bas avec leurs plumets maigrichons.
La galerie à ciel ouvert impressionne par son originalité et son élégance dans la lourdeur. Tous les personnages créés par Botero constituent des défis aux canons d’une beauté moderne reposant sur la maigreur, jugée esthétique, des formes. Du petit homme au chapeau melon juché sur un petit cheval trapu pour passer en revue une armée de curieux, aux naïades nues se prélassant dans les rayons du doux soleil, on se régale de voir ce bronze chatoyant, savamment moulé par le vrai créateur de la volupté ambrée. Medellin arbore cette opulence des formes avec d’autant plus de plaisir que seule sa cathédrale constitue véritablement un monument susceptible d’attirer les regards. D’ailleurs, pour rappeler le chemin parcouru à celles et ceux qui, depuis la création par des colons juifs de cette cité au sommet d’une colline permettant d’embrasser du regard un immense tapis bâti, on a construit un village d’antan avec mobilier et ambiance. Cette reconstitution symbolique, blanche et simple, traduit l’attachement de la population à ses racines, pourtant malmenées par une américanisation patente. En face, sur les flancs verts des montagnes, grimpent les habitations des plus pauvres, donnant, la nuit, une véritable féerie lumineuse, comme le feraient des lucioles dispersées dans les champs. Ces quartiers, qui ne cessent de progresser vers les sommets, contrastent avec la ville commerçante, qui s’est installée dans la vallée traversée par un aéroport, posée sur une étroite langue de terre. On descend dans le Nord par deux systèmes de télécabines, ce qui donne aux déplacements une fausse allure de vacances.
Medellin mise au ban du monde à cause de ses trafics, déborde d’énergie et elle le prouve avec des installations sportives de niveau international, regroupées dans un immense espace vert. Stade de football, salles pour tous les sports collectifs, site de remise en forme, piscine de dimension olympique avec bassin de plongeon, stade d’athlétisme : rien ne manque ! Ouverts en permanence, ces équipements se veulent des temples de la… santé. Plus d’un millier d’employés de l’INDER ( Instituto de deportes y recreacion) consacrent tout leur temps à convaincre le monde de la mutation d’une cité ayant « mauvaise réputation ». Ils ont toutes et tous une ambition : accueillir les jeux mondiaux de la jeunesse, afin de démontrer qu’en Colombie on a tiré un trait sur la drogue, la violence, la pauvreté. L’éducation (24 universités), le sport, l’art, la santé, la dynamique économique, un environnement luxuriant, la douceur permanente du climat : pour peu on croirait qu’il fait bon vivre pour tout le monde à Medellin… En fait, la ville résume la Colombie, soucieuse d’oublier son passé en se tournant résolument vers son avenir.

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Une réflexion au sujet de « La ville qui tente à tout prix de faire oublier son passé »

  1. Medelin est sauvée, havre de paix, avenir sportif, riches nantis lavés de tout soupçon, c’est toujours ça de pris !
    Les villes françaises qui ont opté pour l’éradication de la pauvreté, en repoussant les clochards célestes vers la ville voisine, ont elles aussi toutes les chances de voir un jour revenir l’enfant célèbre du pays.
    Tout en rondeur, telles les femmes du peintre Renoir, souvenir plaisant des canons de beauté changeant au gré du bruit des bottes, Botéro est revenu.
    Mais les canons d’artillerie lourde poussent encore devant eux les beaux jours des mannequins maigres comme en retour de camp.
    Et cela ne cessera tant que les riches opérateurs de marché américains ne renonceront pas à se poudrer le nez .
    El pueblo unido jamás será vencido !

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