Le couteau Feltesse dans la plaie bordelaise

Pour apprécier à sa juste valeur l’actualité, il faudrait avoir en permanence la possibilité de revenir sur le passé. La référence au chemin parcouru par les uns et par les autres reste essentielle pour juger des déclarations que distillent les médias. En politique notamment, il existe une impunité dramatique, puisque le souci de suivre le présent, matière essentielle des journaux, fait oublier tout ce qui a été dit ou fait antérieurement. C’est fou combien notre société est celle de l’oubli, car il est de plus en plus douloureux de se souvenir. Je suis souvent exaspéré que personne ne proteste contre des assertions approximatives, et jamais mises en perspective.

Actuellement, en Gironde, on assiste par exemple à une flambée de critiques à l’égard de la décision prise par Vincent Feltesse, Maire de la ville de Blanquefort, Président de la Communauté urbaine de Bordeaux (CUB), de partir dans le sillage de Michèle Delaunay, députée socialiste, ayant battu Alain Juppé lors d’une partielle. En devenant suppléant d’une Ministre devant être renouvelée si elle l’emporte à nouveau, il a créé la sensation, et un agacement dans le microcosme des ambitieux de tous bords qui se trouvent pris de court par cette apparition sur la ville centre. Un rappel historique permet de bien comprendre cette annonce de Feltesse, qui a été déconnectée de son contexte. Alain Juppé encore plus proche du teint de sa statue au Musée Grévin, a piqué une énième colère froide contre une situation qu’il a lui-même créée.

Lui, « le meilleur d’entre nous » comme disait Chirac, a fait une nouvelle erreur politique (il a perdu toutes les échéances électorales en Gironde sauf les municipales depuis son arrivée) en refusant, alors qu’il avait couvert d’éloges celui qui l’avait embauché comme bouée de sauvetage, d’aller au combat contre celle qui l’avait privé d’un retour au palais Bourbon. Le score de François Hollande sur Bordeaux ( 57,18 %  ) et dans la deuxième circonscription historique de Chaban-Delmas (59 ! ) ne sont pas pour rien dans ce que l’opinion publique a pris pour une dérobade. Le Maire de Bordeaux, Ministre des Affaires étrangères, découvrait brutalement les bienfaits du mandat unique… alors qu’il avait souvent clamé pis que pendre de la position socialiste. En fait, il a enrobé sa peur de perdre (ou de voir perdre un membre éminent de sa majorité municipale) dans le papier luisant et factice des bon sentiments. Bien évidemment, personne n’insistera sur le fait qu’il avait déjà manqué le coche en faisant démissionner le fidèle grognard Hugues Martin pour reprendre son fauteuil de cumulard, dont il avait été éjecté par la justice ! La sanction a été immédiate !

Autre erreur : il a annoncé hâtivement son renoncement à défendre son camp. La nature ayant horreur du vide, elle a évidemment offert une opportunité unique à un concurrent de profiter de cette fuite de Varennes. S’il était parti personnellement, aucun autre candidat, en dehors de Michèle Delaunay, ne se serait manifesté sur Bordeaux pour aller face à lui… Par contre, en restant sur la touche, il ouvrait un créneau parfait, avec la plus-value de la victoire de Hollande sur l’une des rares grandes villes encore tenue par l’UMP. Son remplaçant, venu de l’extérieur, constituait un facteur aggravant. Même un analyste débutant aurait repéré ces circonstances favorables ! Le Secrétaire départemental de l’UMP s’échappait également de la 3ème circonscription qui avait voté pour la Gauche, ce qui rendait tout combat contre Noël Mamère sans espoir… A un renoncement s’ajoutait une fuite !

A cause de son caractère qui le conduit souvent à sous-estimer les capacités de ses « adversaires », il n’a pas vu ensuite venir la nomination de Michèle Delaunay qu’il « méprise ». Il imaginait tout sauf cette promotion ouvrant encore d’un cran supplémentaire la brèche dans une ville de Bordeaux, ayant certes bénéficié d’un remarquable travail de chirurgie esthétique, mais…n’ayant pas été soignée en profondeur (accessibilité, économie, social…). Renoncement au combat du chef, parachutage limité mais parachutage tout de même d’un subalterne : ce que la capitale de l’Aquitaine a toujours refusé (débarquements divers  de Servan-Schreiber, Dumas, Rousset !) lui est imposé par des erreurs successives de stratégie de Juppé. Il n’en reste pas moins qu’il a mauvaise grâce à reprocher au Président de la CUB de vouloir s’implanter sur Bordeaux, alors que lui… a été imposé, venant de Paris, par Chaban qui a déshérité ses successeurs potentiels au nom de leur manque de notoriété ! C’est l’arroseur arrosé et la vierge effarouchée!

Dans le fond, Feltesse n’a fait qu’exploiter les erreurs du camp adverse. Il a eu un réflexe de joueur d’échecs qui détecte une série de défaillances dans le dispositif de son concurrent ! Il n’a pas réussi encore le « mat » parfait, mais en tout cas, il acculé Juppé à tout abandonner pour se consacrer à la défense de ce qui peut être encore défendable ! Énième fureur de celui qui ne supporte pas d’être en mauvaise posture… L’invocation du fameux Yalta (pacte de non-agression réciproque) entre Chaban et les jeunes loups socialistes de la fin des années 50, qui avaient conquis les principales villes de la banlieue, signé chez un commerçant du marché des Capucins domicilié à Carignan, n’a rien changé à la situation de celui qui se voyait déjà, épargné par la défaite, Président recours de l’UMP.

Feltesse, qui pourrait être le petit fils ou même l’arrière-petit-fils des signataires, n’ en a cure, et il assume totalement ce qui n’est pas un pire parachutage que celui du secrétaire départemental de l’UMP face à Michèle Delaunay ! Si c’est critiquable sur le plan des « principes », c’est parfaitement bien joué sur le plan « stratégique »… Le réalisme en politique détonne parfois de manière désagréable du romantisme de l’idéal. Il reste à vérifier que les électrices et les électeurs partagent ce point de vue !

 

Une réflexion au sujet de « Le couteau Feltesse dans la plaie bordelaise »

  1. Tant que Hollande résistera à la droite allemande et qu’il prendra des mesures sociales, il sera soutenu par la gauche. Par contre, il ne faudrait pas qu’après les législatives – si la gauche les gagne, ce que je souhaite de tout coeur-, il opère un virage libéral… Là une bonne partie de la gauche se sentirait coucufiée et le retour de bâton serait terrible, sans doute comparable à celui qu’il a été en 1992 et 1993, avec en perspective, l’arrivée au pouvoir du Fn dans une coalition avec l’UMP sur un modèle bloc national. Ca ne vous rappelle rien…

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