Le « gasconcubin » oeuvre lubatesque flamboyante

Bernard Lubat, le « musicosmique », devait bien un soir ou un autre se mettre en piste à Créon sous les étoiles. Il ne pouvait pas en être autrement, car les soirées estivales sur une place de village lui permettent d’expédier vers la seule voie qu’il n’ait pas fréquentée, celle que les spécialistes du ciel ont malencontreusement baptisée « lactée », les fruits de sa passion. Installé sur scène alors que de l’ombre fraîche des maisons, émergent les « siestayres », il a pris soin de préparer cette offrande divine avec une bande de jeunes disciples. L’assemblage de cet ensemble « lubatesque » nécessite en effet la mise en ordre de la passion collective. Le boulot est ingrat. Au pupitre, Lubat affiche des allures bonhommes de maître d’école relisant d’un œil mi-clos une rédaction d’élèves doués, mais un brin fantasques.

Il entre dans ce monde que seuls les grands artistes logent dans leur tête, celui qui leur permet d’occulter tout l’environnement. Les notes envahissent l’air comme le feraient les minuscules plumets des peupliers… Tout fonctionne par bribes collectives ou par expressions solitaires, afin que que, la nuit venue, elle enveloppe un produit parfait. Paradoxalement celui qui crée sans cesse, qui dérange pour mieux arranger, qui triture avec la poigne d’un boulanger intégrant le levain dans une pâte en devenir… apparaît comme une maniaque de la technique. Un savant équilibre est indispensable afin que tout paraisse facile, comme si le résultat ne nécessitait aucun effort. Le « Lubatland » se construit avec une demi-douzaine d’artisans qui suent sous un soleil espiègle, heureux de prendre son bonheur dans les formes dodues ou affinées des cuivres. Lorsque les immigrés du plaisir musical partagé franchiront les frontières de l’espace des jeunes marronniers placés sur la place transformée en salle de spectacle, ils entreront sans papier dans le pays des merveilles où Alice aurait trouvé son bonheur. Tout est revisité, transformé, dynamisé, agencé pour inviter au voyage dans les musiques. L’imagination structurée par un polytechnicien des rythmes vous prend l’esprit et donc a tout pouvoir. Personne ne peut résister à une envolée des « oeuvriers » ayant mis le bleu de chauffe public…

La recette du « jazzbal gasconcubin », appartient au seul talent culinaire de ce toqué des sons que restera éternellement Bernard Lubat. Tel Porthos, mousquetaire à la silhouette rassurante pour les convives, celui qui se définit avec emphase comme « indirecteur anartistisanalyste, insituactioniste, acharniste, amusicien jazzconcubin  et patati-patatphysicien (malpoly-instrumentiste, volcalpiniste, bruitaliste), fauteur complositeur, désarangeur, ininterprête, menteur en scène, scatrap’conteur, psychomédien, gestualiste et philos’autres »  va provoquer le duel entre les musiques. César pagnolesque, il confectionne son mélange « gasconcubin » semblable au fameux « picon-citron-curaçao » du bar de la Marine.

La recette est la même et on entend presque Lubat entrer dans le dialogue : «Tu mets d’abord un tiers de « rhum endiablé cubain ». Fais attention : un tout petit tiers. Bon. Maintenant, un tiers de « bourbon jazzie américain ». Un peu plus gros. Bon. Ensuite, un BON tiers de « blanc frais de sauternes » . Regarde la couleur. Regarde comme c’est joli. Et à la fin, un grand tiers d’eau fraîche. Voilà ! » Le mélange est lubatesque et ne correspond qu’à la logique de son inventeur… qui ne laisse pourtant rien au hasard, mais qui malmène vigoureusement les certitudes ordonnées des compositions institutionnelles. Le produit manifestement dopant envahit les corps et tout contrôle donnerait un résultat positif de « rythmolémie ». Lubat et ses oeuvriers sont de dangereux agitateurs qui transforment et mettent les foules « sens dessus dessous ».

Sous les étoiles, à Créon, le ciel n’en a pas cru ses oreilles. Il a regretté qu’après un déluge de bonne humeur musicale, le « Lubatband » ait repris la piste estivale. Dans la gigantesque gerbaude, où l’odeur des cèpes rivalisait avec celle de la lamproie, le « gasconcubin » avait éclaboussé les tablées amicales de ses trouvailles musicales exubérantes. Tels les artistes d’antan, plantant leurs décors sur les places des villages, la troupe allait offiri son festion ailleurs. Le plaisir se lisait dans les regards ou dans le fait que les verres de rosé avaient été vidés plus rapidement qu’à l’habitude ! Les groupes se séparaient à regret pour aller sous la voie lactée retrouver le vie ordinaire, celle qui n’existe pas dans le « Lubatland » en perpétuelle révolution.