Les feux du désespoir ne feront pas le titre d’un feuilleton de l’été !

Privé de RSA depuis mai, un allocataire de 51 ans, à qui on réclamait pour la quatrième fois des pièces justificatives complémentaires, s’était aspergé d’un produit inflammable et y avait mis le feu, dans les locaux de l’agence CAF où il avait alors un entretien avec un conseiller pour évoquer sa situation. Il est mort. Ce fait divers a beaucoup moins interressé l’opinion publique que les ratés d’un champion, le premier but d’Ibrahimovic ou que d’autres faits divers moins graves mais, il est vrai, beaucoup plus sordides. Comment un homme peut-il en arriver, au cœur d’un été réputé heureux et détendu, en pleine gloire olympique quotidienne, à se mettre à feu pour mourir de la pire des manières ? Comment persuader cette opinion dominante, conditionnée par la reprise massive en boucle de la même hiérarchie des informations, que sous les pavés dorés des plages il y a les sables mouvants de la misère humaine ? Souffrant de sérieuses brûlures, le quinquagénaire avait été admis à l’hôpital Saint-Louis à Paris où il a succombé à ses blessures… dans l’indifférence quasi générale.

En fait, en cette période où tout tourne forcément au ralenti, les problèmes ne se résolvent pas mais ils se décalent dans le temps. La Ministre des affaires sociales et de la Santé, avait «fait part de sa profonde émotion face à cet acte désespéré d’une personne que les difficultés de la vie ont manifestement conduit à un geste tragique». Malgré tout le respect que je dois à une Ministre de la République, je ne peux pas m’empêcher de lui indiquer que ce type de phrase passe-partout est à publier tous les jours voire toutes les heures, tellement la complexité administrative des textes, des contrôles, des normes, conduit des milliers de gens vers un désespoir profond. Dans un pays où le système éducatif a perdu ses finalités consistant à permettre à chaque individu de devenir avant toute chose un citoyen autonome, responsable, intégré, sachant faire face aux obligations de la vie collective, le naufrage social devient préoccupant. Lentement, les gens se laissent couler, incapables de réagir face aux difficultés souvent strictement techniques de la vie courante. Durant des décennies, dans les villages, le secrétaire de Mairie-instituteur servait de bouée de sauvetage, mais cette fonction surannée n’a plus lieu d’être ! Il arrivait que le maire, le curé ou une personne de la caisse de secours mutuel dépatouillent des situations simples mais rendues complexes par la méconnaissance absolue des procédures.

Il est vrai que l’été du plaisir des uns devient souvent l’été du désespoir des autres. « Cet acte dramatique ne peut être interprété comme un cas isolé : service public débordé, règles injustes ou incompréhensibles, difficultés de communication entre agents et usagers sont le quotidien de beaucoup de personnes confrontées au chômage et à la précarité», ajoute l’association des chômeurs et des précaires, à propos de ce geste profondément désespéré. Inutile de se voiler la face, il y aura d’autres réponses identiques dans les prochains mois, tellement nous devons craindre l’hiver économique et social qui s’annonce. En fait, non seulement il existe des gens en France qui ne comprennent pas, au sens premier de ce constat, ce qu’on leur demande (illettrisme, différence culturelle, augmentation incessante des démarches…) mais on y ajoute un phénomène dramatique : la dématérialisation des procédures. Pour des problèmes de pseudos économies et surtout pour en tirer une gloire légitime, valant les louanges du développement durable mal compris, on élimine les rapports humains directs et plus encore le papier concret, transmissible, rassurant. Le courrier se standardise. Les ratios prennent le pas sur les mots. Les erreurs sont aggravées par une informatisation qui réagit automatiquement sur un simple clic et qui détruit, au cœur des vacances, des situations personnelles fragiles. On tranche dans le vif au nom de la nécessité de diminuer les budgets. On exécute virtuellement sans ce soucier des effets induits de la décision abstraite prise au nom de la rigueur.

S’immoler par le feu reste un acte d’une infinie dureté. Certes sera invoqué le manque d’effectifs, la pression des comptables, la dureté des supérieurs, mais rien ne me permettra d’effacer de ma vision sociale, ce tragique destin. Avez-vous lu une fois un courrier de la Caf vous réclamant un trop-perçu ? Avez-vous parcouru un autre courrier de la Caf vous supprimant vos maigres droits, au prétexte que vous n’avez pas répondu dans les délais au questionnaire sur vos ressources déjà insuffisantes ? Avez-vous eu le privilège de lire ou d’expliquer à un allocataire désespéré les textes sur le recours gracieux, dont on peut être sûr que quoi que vous écriviez, il sera refusé ? Avez-vous un jour dans votre vie cherché à remplir seul(e) un dossier demandant une aide financière pour que vos enfants puissent partir en vacances ? Avez-vous tenté d’écrire un courrier pour faire repousser une échéance du trésor Public, une facture d’énergie ou d’eau ?

En cet été triomphal où il est question d’or, d’argent et de bronze dont on fait les médailles, l’immolation par le feu est devenue un acte de révolte symbolisant notre société moderne, anonyme et indifférente, voire stigmatisante. Les moines tibétains s’en servent pour dénoncer les restrictions religieuses imposées par Pékin. Mais ce geste extrême se répand en Europe, notamment en Grèce qui connaît une crise sans précédent. En France, le mois dernier, une trentenaire avait déjà été grièvement brûlée en s’immolant par le feu pour des raisons inconnues, à Argenteuil. Toujours en juillet, un quadragénaire s’était embrasé devant son travail à Vénissieux, se brûlant à 80%. A Paris, un homme a commis le même acte devant l’ambassade du Maroc en juin. Un sexagénaire s’était aussi immolé par le feu en avril à Saint-Priest et un autre homme d’une trentaine d’années dans une avenue de Caluire, près de Lyon, se blessant grièvement. Le feu comme moyen de révolte contre un sort que l’on estime injuste. Je ne supporte pas !

6 réflexions au sujet de « Les feux du désespoir ne feront pas le titre d’un feuilleton de l’été ! »

  1. Pas seulement l’élu qui s’indigne après des lectures aussi poignantes ….
    Quand tout ce tra la la administratif va t il prendre fin..cela devient lamentable de complexité pour le moindre papier !
    Des drames resurgiront puisque rien n’est fait.ou si peu pour faciliter la vie journalière.Tout le monde , tous les âges sont touchés..la mort reste la seule solution ou l’on ne vous poursuit plus ….ou les dossiers se referment bien vite et ils passent aux archives . ce ne sera jamais la meilleure solution.

    Il faut avoir un caractère mieux fait que la figure et rester puni ace pendant 24 ans sans baisser les bras en gardant un moral intact.et tenir bon …ne pas céder..être bien entourée et attendre que la justice se bouge…!!a ce moment on vous propose un arrangement financier pour « éviter le tribunal …qui, coûterait beaucoup plus cher à la compagnie responsable . 1ère proposition refusée..2ème identique et après 6 mois une troisième plus normale a la réalité :le tribunal ne passera pas et je vais enfin toucher l’argent que j’attends depuis 91 mois de dépôt de dossier aggravation .VIVE la justice de notre pays 4 expertises …des attentes ..des tonnes de papiers et de déplacements .
    j’avais fait une promesse à mon père avant son grand voyage et je me devais de la tenir .***** Je suis assez fière de rester une fille de vrais paysans .

  2. Sans écarter la dimension tragique d’un tel geste désespéré, il faut s’interroger avant tout sur la lourdeur, vraie ou supposée, des formalités administratives.

    Ces formalités sont régies par des textes lequels sont élaborés et imposés par nos élites politiques, gouvernement et parlementaires. Le fonctionnaire du guichet qui vous refuse un dossier ne fait qu’appliquer ce qu’on lui ordonne de faire et notamment d’appliquer les textes ci-dessus. Et s’il ne le fait pas, il est fautif et personne ne viendra le défendre, au contraire.

    Ces guichetiers et agents d’accueil, payés souvent au SMIC, il faut le savoir, souffrent également d’un manque de formation juridique et relationnel. Savez vous par exemple qu’un justificatif de domicile peut être remplacé par une simple déclaration sur l’honneur : c’est tout à fait légal. Mais allez expliquer ça à une employée de mairie qui vous regarde de haut (je ne parle pas de l’endroit ou j’habite et où j’ai toujours été bien reçu). J’en ai personnellement fait l’expérience il y a longtemps. Pourquoi ça ? Parce qu’on a mis à leur disposition une liste de pièces justificatives à fournir sans leur préciser pourquoi ces documents étaient exigés, une simple feuille dactylographiée qui n’a souvent aucune base légale et sur laquelle personne ne s’est jamais interrogé. C’est comme ça, on a toujours procédé ainsi vous répondra t’on. La force de l’habitude et on ne se pose pas de question. Demandez donc à votre interlocuteur ou interlocutrice de l’administration sur quel texte législatif ou réglementaire se fonde la demande de tel ou tel document, je peux vous assurer que vous allez le mettre dans l’embarras. Mais si cette personne n’applique pas scrupuleusement les consignes, alors c’est elle qui va se faire taper sur les doigts. Bête et discipliné comme on dit à l’Armée, mais là, c’est par obligation.

    En plus, il y a une règle en démocratie, c’est l’égalité d’accès de tous au service public. Il n’apparaîtrait donc pas équitable qu’on fasse des différences et que pour une même situation on exige certains justificatifs de l’un et pas de l’autre. Trop de personnes bénéficient déjà de traitements de faveur abusifs, notamment les politiques et les élites qui vous envoient à la figure avec mépris leur glorieux CV en guise d’introduction à leur démarche. Ils ne sont pas tous comme ça. J’ai eu l’occasion, dans ma vie professionnelle, d’en recevoir de très aimables, surtout les élus des petites communes. Sans citer de nom, je me souviens d’un maire d’une commune proche de Créon qui s’est toujours montré d’une extrême courtoisie et qui a gagné mon respect et qui, je crois, est de vos amis. Mais ces cas là ne sont pas la majorité. Même vous, Monsieur Darmian, avez une fois donné une interprétation assez agressive à un refus qui vous avait été opposé parce qu’il vous contrariait et qui pourtant ne faisait qu’appliquer la réglementation. Je connais personnellement la personne qui vous avait signifié ce refus et je peux vous assurer qu’il s’agit de quelqu’un d’intègre, d’honnête, dépourvu de toute appréciation partisane dans son travail et si un jour j’ai le plaisir de vous rencontrer, faites moi penser à vous en entretenir.

    Alors, c’est vrai, les procédures ont besoin d’un sérieux dépoussiérage et les agents de la base en sont conscients. Ils ont souvent des idées de simplification eux aussi, c’est la pratique qui leur a enseigné, car ne croyez pas que réfléchir c’est uniquement un privilège de la haute hiérachie qui a fait de grandes études. Mais on ne leur demande que rarement leur avis et lorsqu’ils le donnent, c’est rarement suivi d’effet. Et tant que les choses ne bougeront pas dans ce domaine, la lourdeur administrative sera toujours là et, dans les cas extrêmes, entraîneront le désespoir des administrés les plus fragiles, les plus démunis et les plus désarmés face à la complexité de la machine administrative.

  3. Insupportable en effet!
    Mais ce qui m’a le plus choqué, c’est l’interview du chef de la CAF locale, qui exprimait d’un air hautain « nous lui avons demandé des justificatifs nécessaires, il lui suffisait de les fournir… »!
    Tête à claques, c…nard va!!!!!
    Dans la série « avez-vous déjà… », oui, toutes!!! Heureusement j’ai fait des études!!! lol
    En fait c’est pas drôle, c’est exactement ça!!!!

  4. Comme m’a dit un jour un technocrate de la feue DDE :
     » Monsieur, vous ne comprenez pas le bon sens de l’Administration ! »
    Difficile de ne pas s’esclaffer, si la situation n’était pas si tragique. !

  5. Votre message suinte de qualités «vraies» trop rares chez nos hommes politiques. Vous avez raison : ceci est indigne de notre pays.

    La vie d’un homme contre un énième document absent … La vie d’un homme, privé, contre toute logique de solidarité, du moindre revenu ! Et pourtant hormis les larmes de crocodile de nos ministres est on capable d’en tirer la leçon ?

    Non, on mettra ceci au compte des «bavures», personne ne sera contraint de se justifier.

    Notre système administratif est fou, inhumain, coûteux et irresponsable.

    C’est un ancien cadre de l’Administration qui s’exprime, fatigué de lutter contre le «zèle imbécile» de ses collaborateurs qui a fini par jeter l’éponge en cessant ses fonctions de manière anticipée. Tant que les réformes seront confiées à des hauts fonctionnaires elles échoueront car leur métier n’est pas de simplifier mais d’organiser le pouvoir hiérarchique dont ils sont si friands.

    Mélenchon a raison « prenons le pouvoir » mais comment ?

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