Les premières conséquences de la privatisation débridée de l’éducation

Ce n’est pas faire injure aux autres professions qu’affirmer que durant plus de deux siècles, l’enseignant, comme le médecin, l’avocat ou le notaire, appartenait au monde de celles et ceux qui avaient obtenu la montée dans les étages de la réussite sociale via l’ascenseur scolaire. Ils incarnaient, par leur parcours, les vertus des apports de la République à l’épanouissement de l’individu. Un instituteur de la première moitié du XXème siècle symbolisait la réussite des enfants du peuple, décidés à rendre à l’école ce que l’école leur avait apporté. Successivement associés à l’instruction publique ou à l’éducation nationale, les enseignants remplissaient une véritable mission de service public, en élevant le niveau culturel et citoyen du pays.
Lentement, sous le feu roulant de réformes idéologiques, après le rendez-vous manqué avec l’Histoire en 1984 et après la suppression des écoles normales, obtenue par le dépeceur de mammouth, Claude Allègre, conseiller auprès de Lionel Jospin, la profession a périclité. Dans l’opinion publique s’est installée l’idéologie d’un système éducatif productif, devant atteindre des « ratios », des « taux », des « niveaux », ignorant que la matière première du quotidien était humaine et donc soumise aux influences sociales, beaucoup plus prégnantes que celles du milieu scolaire. Inexorablement, avec la complicité agissante de ministres obnubilés par le seul fait d’inscrire leur nom sur une réforme, les gouvernements de tous bords ont enfoui sous la poussière de l’oubli les principes d’un enseignement gratuit, laïque, exigeant, et porteur d’espoirs.
La volonté de privatisation, c’est à dire de transformation de l’éducation en produit soumis à la concurrence faussée, a accentué, depuis maintenant dix ans, le déclin d’un métier qui ne bénéficie plus de…formation réelle, et volontairement discrédité par des études totalement déconnectées des évolutions sociales. Tous les à côtés de l’école sont devenus plus important que l’acte éducatif. Tous les moyens matériels ont pris le pas sur la pédagogie. Tout le respect et la confiance antérieurement mis dans les professeurs se sont évanouis, face à une modification de l’approche éducative beaucoup plus quantitative que qualitative, et par la pression du résultat, qui émane des parents, considérant que l’établissement dans lequel se trouve leur progéniture leur doit la « réussite ».
Une preuve très inquiétante de cette mutation vient d’être fournie par les événements intervenus dans une école… privée catholique. Ils préfigurent ce qui ne manquera pas d’arriver dans quelques mois au sein du service public d’éducation… qui frôle en permanence les mêmes causes et les mêmes effets. Dans cette école de Berre l’Etang, pourtant librement choisie par les familles, ce sont des parents d’élèves de CM1 qui ont retenu la directrice de l’établissement et des institutrices pour obtenir le renvoi… du professeur de leurs enfants dont je me garderai bien de juger les qualités pédagogiques. « Une « petite quinzaine de parents », a déclaré une mère, dont la fille de 9 ans ne cesse de « se plaindre du vacarme » en cours (sic) exige cette « révocation » immédiate. Apparemment, nombre d’enfants de la classe ne voulaient plus aller à l’école, pleurant le matin, tellement l’ambiance en classe semble être « infernale », ce qui est un comble pour une école catholique. Bien évidemment, le rectorat a immédiatement contacté les manifestants pour leur « donner l’assurance » que le professeur, un stagiaire dont le cas est « connu et suivi par l’inspection académique », serait immédiatement déplacé. Les « séquestreurs » ont obtenu satisfaction en 24 heures, car eux…ils payent et en veulent pour leur argent ! Récemment un professeur de français, dans un lycée dit « libre », me racontait les difficultés qu’elle avait eues avec des parents, qui avaient écrit à toutes les autorités possibles pour dénoncer le fait que, dans le cadre du programme, elle avait proposé à ses élèves d’étudier un poème…d’Aragon, un « communiste. Il lui a fallu séance tenante, se justifier vis à vis de sa hiérarchie compatissante.
Ces faits, qui paraissent « normaux », prennent un relief particulier quand on sait que d’autres parents qui, à Bordeaux réclamaient eux, en occupant paisiblement l’école, des postes pour l’accueil de plus d’une soixantaine d’enfants du squat « rom » de La Bastide, attendent toujours une réponse. Eux ne réclament pas le départ d’un enseignant, mais ils estiment avoir besoin d’une classe supplémentaire. Ce sont des enseignants spécialisés qu’ils souhaitent voir arriver, sans attendre la rentrée 2012… compte tenu de l’urgence de la situation. Il en faudrait même 4… quand on leur propose un demi-poste de fond de tiroir, envoyé on ne sait dans quelles conditions, sur des situations terriblement difficiles.
Il existe donc des problèmes de…riches et des problèmes de très pauvres. Et ils n’ont pas la même solution. En définitive, dans les deux cas on retrouve pourtant la même constante : l’intérêt que porte un pays aux femmes et aux hommes travaillant à son avenir, via l’éducation, et attachés aux enfants dont ils ont la charge.
De tous temps, la mise en cause du métier d’enseignant a été une constante, dans une société rétrograde, figée et marquée par la montée des extrémismes. Impossible de ne pas évoquer le cas de Célestin Freinet, cible de l’extrême-droite à Saint-Paul-de-Vence, où il enseignait. Le conflit qui prit rapidement une dimension nationale. À cette occasion, il eut maille à partir avec le Ministre de l’Éducation nationale, Anatole de Monzie, l’auteur des Instructions de 1925 sur l’enseignement de la philosophie. Gabriel Péri, Député, prit sa défense. Le 21 juin 1933, les notables de Saint-Paul-de-Vence obtinrent du Ministre le déplacement d’office de Freinet « dans l’intérêt de l’école laïque ». Celui-ci refusa cette décision, et quitta l’Education réputée nationale, pour créer sa propre école à Vence… Qu’est-il arrivé quelques années plus tard? Rappelez le moi !

(1) si vous ne l’avez pas encore fait, achetez vous « Jour de rentrée » Editions vents salés et vous comprendrez mieux où l’on en est !

Ce contenu a été publié dans Non classé par . Mettez-le en favori avec son permalien.

3 réflexions au sujet de « Les premières conséquences de la privatisation débridée de l’éducation »

  1. Topaze, mon ami,
    pour venir ici jusqu’à nous, nous raconter il y a si longtemps déjà,
    ce qui nous arrive à tous aujourd’hui ,
    tu auras bien mérité que l’on te pardonne ton renoncement !
    Quand nous aussi pour les fêtes cherchons au plus bas prix
    le cadeau top dernier cri.
    Le cri du désespoir des ouvriers esclaves,
    fabriquant du bout du monde de nos rêves empaquetés.

    Il faut tout de suite lancer une pétition ou une lettre au Père Noël CocaCola
    pour soutenir ceux qui croient encore que nos enfants sont autre chose que des machines à ingurgiter le jus d’une pensée prémâchée.
    A moins que « le petit Jésus dans la crèche », ne finisse lui aussi par n’avoir d’autre intérêt que de produire des enfants pour perpétuer, non une lignée belle et naturelle, mais un troupeau.

    L’intelligence efficace des « libéralistes financiers », ceux qui privent nos professeurs des écoles de la Liberté, a tiré leçon des tentatives avortée d’imposer une race supérieure. L’erreur de gestion a été corrigée.
    On ne tente plus de détruire le cheptel des petites mains, utiles à la production et à la consommation de masse des jouets de fin d’année, en allumant le gaz, bien au contraire. On maintient son stock d’esclaves en bonne santé relative en nourrissant les actifs de grains sur-aseptisés, et en éducant leurs petits poussins en batterie. Bon, pour les anciens par contre, on n’a pas encore trouvé.
    Sauf ceux qui peuvent s’acheter des campings cars, ça c’est productif.

    Fi des images et des circonvolutions, voici la traduction littérale:
    La « solution finale » orientée sur une population ciblée s’est transformée en l’enfermement à vie dans des usines à rentabilité forcée, de toutes les classes inférieures et sur plusieurs générations, et partout sur la planète Terre.

    Ceci étant, il est un poème de Rimbaud, dont je ne sais si encore nos enfants y ont droit, l’auteur ayant oublié de payer sa cotisation au parti présidentiel.
    Il s’agit du Dormeur du Val.
    « …Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
    Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
    Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. »
    Ou comment les apparences et l’espoir du doux endormissement finissent toujours en de sanglantes certitudes.
    Mais, le coquelicot qu’enfant j’y vis avant que d’approcher le jeune soldat, puisqu’en ce temps là l’école encore était rêveuse, me sert chaque jour d’espoir.
    Cette fleur sauvage meurt si on la coupe et se refuse à tous les vases !

    D’espoir et d’effroi, quand mon esprit horrifié finit par accepter, comprendre, justifier et, ce qui est le plus terrible, envier, le courage imbécile des coquelicots assassins embourbés dans les vases puantes de l’embrigadement terroriste.
    Ces enfants perdus ou ces jeunes gens, pourtant très instruits, qui finissent par décider l’horreur.
    Ont-ils compris ,comme je m’y refuse, que l’ennemi, le libéralisme financier, n’offre plus d’autre alternative?
    Je me débrouille avec mon cerveau depuis assez longtemps pour faire un choix.
    Mais, si la montée annoncée des nationalismes extrémistes est une crainte, elle ne sera qu’un moyen de plus pour pérenniser un système.
    Et nous croiserons des enfants idiots et batailleurs, encouragés par des parents aigris, lancés en bande les samedis soirs.
    Bande retournant dès le lendemain faire quelque achats au supermarché du coin.

    Ce qui est moins grave en regard de ce qu’un manque de poésie à l’instruction scolaire, remplacé par la rentabilité donc, peu engendrer comme dégâts.
    Certains enfants, naturellement portés vers la bienveillance, se retrouvant alors en proie à une colère terrifiante.
    Un coup à se jeter avec un avion sur le bâtiment scolaire ou le supermarché.

    Il nous faut réagir, lutter pied à pied, tirant chaque fil, le plus ténu.
    Une goutte d’eau n’est utile à la vague que pour garder un bel équilibre.
    Et puis, vu de la plage, laquelle donc cueillera le soleil pour l’exploser en un prisme étincelant ? Celle là peut-être que l’on croyais si petite, ridicule, inutile …

    Il est hors de question que nous laissions passer la chance, offerte chaque jour, de rêver nos vie ! Qu’ils fassent donc sans nous leur gargantuesques repas, toutes et tous les « libéralistes financiers », nous avons et aurons encore longtemps, faute de mieux, nos écoles de la vie au fond des potagers et nos repas de famille, pour laisser l’esprit et la grâce arriver jusqu’à nos enfants.

    Que vive la venue prochaine d’une trêve intelligente, une nuit étoilée ou le bonheur serait de voir descendre par le vide ordure du HLM ou la cheminée des résidences secondaires, un livre de poésie !
    Merci monsieur l’instituteur, merci monsieur Pagnol.

  2. Merci d’évoquer ici Célestin Freinet, comment cet homme exceptionnel serait-il accueilli sur les rives de l’étang de Berre ou ailleurs dans notre pays? Les parents, du public ou du privé sont formatés par l’image récurrente de la réussite de leur progéniture au seul moyen des diplômes. Aujourd’hui combien de Bac+ X sont au chômage ou dans des emplois déqualifiés? Ce monde anxiogène ne sait répondre que par le formatage des esprits et des comportements. Les conseils de Freinet aux parents glisseraient maintenant comme la pluie sur les plumes du canard. Et pourtant ne vaut-il pas mieux réussir sa vie que sa scolarité…
    « Toute méthode est regrettable qui prétend faire boire un cheval qui n’a pas soif. Toute méthode est bonne qui ouvre l’appétit de savoir et aiguise le besoin puissant de travail » (Les Dits de Mathieu, 1959 de Freinet).

  3. J’enseigne à des élèves qui pensent comme des patrons.Si les choses vont mal c’est la faute:
    1) aux arabes
    2) aux fonctionnaires « bouffent bénéfices » et en premier lieu, les enseignant.
    Pas aux riches qui ne paient pas d’impôts? Non ils ont raison d’aller en Suisse ou ailleurs parce que nous on aurait fait pareil… Bravo les gars… Il n’y a plus depuis bientôt 40 ans de respect pour le savoir et de volonté de s’instruire pour s’élever. Pire le copain qui a fait l’effort est détesté… Médiocratie entretenue par la télé qui fait rirer la bourgeoisie. A propos combien d’antennes paraboliques y a-t-il à Cenon? Combien à Caudéran? La réponse est là…

Les commentaires sont fermés.