L’expérience tempère toujours le bonheur des victoires

Paradoxalement, je n’arrive pas à être totalement heureux au moment où un socialiste atteint la fonction suprême. C’est bien différent de ce que j’éprouvais le 10 mai 1981 au soir. Probablement une affaire d’âge, et surtout un écart de 31 ans… de travail, quotidien ou presque, pour mettre en oeuvre les valeurs dans lesquelles je crois. Là où il y avait eu le souffle chaud d’idéal porté au pouvoir il y a désormais une bise piquante de réalisme venue de l’expérience. La joie de 1981 a laissé la place à un sentiment beaucoup moins fort, celui du devoir accompli. La mission essentielle qui avait été confiée à François Hollande, c’était de chasser de l’Elysée celui qui avait conduit le pays dans les sables mouvants de la division, de la haine et de l’angoisse. Il a réussi, grâce à son calme, sa sérénité, sa solidité, sa proximité, une mission qui paraissait facile, tellement la défiance à l’égard de l’occupant était forte, mais elle a lentement viré au combat de rues. Une avalanche de haine, de propos flattant les pires instincts, de désinformation manifeste, a fait disparaître le champ de ruines, et a redonné une allure de chef de guerre à celui qui avait pourtant tactiquement perdu toutes les batailles.

L’ex-président a réussi parfaitement à mettre en œuvre le principe essentiel de tous les gens qui veulent conserver un pouvoir personnel : diviser pour mieux régner ! Il a même mieux fait en dressant des pans entiers de la société les uns contre les autres. François Hollande arrive à la tête d’une nation en lambeaux, sur la route de la récession et avec surtout une dose de gens, gavés de haine cachée sous les mots décents. Inutile de se voiler la face, le rassemblement de tous les privilégiés, de toutes les aigreurs, de tous les poujadismes, va encore ronger la France. Les images distillées par des télévisions larmoyantes et sceptiques sur le résultat, reflètent cette frange historique qui se considère comme propriétaire de la France. Mon bonheur est donc teinté de beaucoup de méfiance, car je sais fort bien, avec le recul donné par ces 31 ans de boulot constant, que le plus dur commence le lendemain d’une élection, surtout si on est de Gauche ! Vos amis ne vous pardonnent rien au nom de l’exigence qu’ils manifestent à l’égard de celui qui détient le pouvoir qu’ils n’ont pas eu, mais qu’ils estiment vous avoir donné. Vos ennemis ne vous laissent même pas respirer l’air frais de la victoire.

Ma joie se perd aussi dans les méandres de cette haute administration française qui, durant les quatre semaines qui viennent, va tout faire pour sauver sa peau et son rôle.  L’UMP a eu depuis 10 ans le temps nécessaire pour ancrer ses racines dans toutes les couches de la gestion quotidienne du pays. Un homme, même adoubé par le suffrage universel, n’a pas de pouvoir réel sur ce monde qui tient en fait les rouages d’une machinerie propre à broyer tous les espoirs. Toute tentative d’un retour vers une administration républicaine, détachée des contingences partisanes, se heurtera à une tempête de protestations, d’autant plus honteuses qu’elles masqueront simplement cette hargne mise à conserver, de fait, un pouvoir considéré comme volé par les urnes!

Faute de temps, il aura aussi beaucoup de mal, dans les jours à venir, à persuader cette France qui doute que, sans majorité, elle lui a confié un rôle purement formel. Le départ du prestidigitateur qui sortait une réforme par jour de son chapeau ne va pas faire disparaitre cette soif du pays de le voir réaliser des miracles. Il arrive comme un urgentiste dans un pays ravagé par un cyclone et on sait que dans cette situation il faut absolument parer au plus pressé et comme tout le monde se considère comme prioritaire, les mécontentements ne tarderont pas ! Tout dépendra de la capacité des militants socialistes à passer de la contestation à la conviction explicative… et là, la mutation ne s’effectuera pas en quelques heures.

J’ai toujours, pour ma part, affirmé que l’élection présidentielle serait plus facile à gagner que les législatives. En effet, le scrutin de ce soir a été trop personnalisé. Les électrices et les électeurs se sont débarrassés de Nicolas Sarkozy, mais on ne leur a pas assez expliqué que c’est de l’UMP qu’il fallait se séparer. Les élus nationaux de ce parti, qui n’a pas eu le courage de se démarquer des absurdités réformatrices de son président, verse des larmes sur le sort de son mentor. Elle l’oubliera vite. Les Filllon, Juppé, Copé, Lemaire, Bertrand, Pécresse, Morano… et toute la clique, va vite tourner la page, en tentant de faire oublier leur responsabilité dans la situation du pays. Eux n’ont rien vu, rien entendu et surtout rien fait : tout est de la faute d’un certain Nicolas Sarkozy qu’ils aimaient tant, mais qu’ils ne connaissent plus !

Allez, les victoires s’accompagnent toujours de larmes. Celles de joie que l’on verse quand elle arrive, et surtout celles des efforts qu’il faut faire pour lui donner une suite heureuse ! En 1981, je ne le savais pas ! C’est toute la différence !

 

4 réflexions au sujet de « L’expérience tempère toujours le bonheur des victoires »

  1. C’est certain que nous ne sommes pas « sortis de l’auberge » !
    Le monde de droite, qui se considère toujours comme de droit divin crie déjà que la gauche est « entrée par effraction » dans la gouvernance publique.

    Et pourtant il en a fallu une force tranquille pour arriver à ce résultat dans un pays tenu depuis 10 ans sous la coupe exclusive de la réaction.
    Virer un président-candidat qui a eu a sa disposition comme ministre de l’intérieur, puis comme président, le contrôle des médias, des pouvoirs connus ou occultes, est déjà en soi un exploit.

    Maintenant il va falloir exploiter l’exploit, et ce ne sera pas le plus facile.
    Faisons confiance et gardons espoir.

  2. Il va surtout falloir réapprendre à vivre ensemble. Tant de catégories socio culturelles défavorisées et même d’autres ont été exclues, stigmatisées, montrées du doigt comme coupables de nos problèmes sous le régime précédent, lequel tentait de cette façon de cacher ses propres carences, ses erreurs, son favoristisme de caste et ses préférences sociales, les difficultés économiques actuelles pourront être d’autant plus facilement résolues si nous sommes tous solidaires et unis. Car si depuis des années on a cherché à diviser pour mieux régner, il faut en revanche se rappeler que l’union fait la force et que la division affaiblit. Et cette force est indispensable pour sortir de l’ornière où on nous a embourbé. Chacun, même le plus humble, qui apportera sa pierre, sa bonne volonté, participera à sa façon à la reconstruction de l’édifice commun bien ébranlé après tant d’années d’abandon. Notre pays a déjà affronté dans son histoire des épreuves bien plus difficiles et il les a toujours surmontées dans l’union. L’union rend fort, la solidarité est son corollaire. Il faut taire les rancoeurs passées, oublier l’individualisme et le corporatisme diviseurs et redonner tout son sens au 3ème principe républicain de notre devise : Fraternité.
    On aura alors de nouveau la certitude appaisante de vivre réellement dans le pays des Droits de l’Homme, on sera face au Monde qui nous enviera à nouveau fiers d’être Français.

  3. C’est très exactement ce que j’ai ressenti…
    Malgré les apparences du jour, la France n’est pas à gauche, tout le monde sait ça!
    Et ça va être difficile, très difficile, de changer les mentalités, de faire comprendre aux gens, au peuple, que tout dépend de nous et de nous seuls!!!
    Je l’ai bien vu lors de cette campagne, militante du Front de Gauche, donc « pédagogue en politique » avant tout. C’est si facile: « C’est la faute de… Y’a qu’à, faut qu’on… Oui, mais moi…Moi, moi, moi…! » C’est tout ce qui les intéresse, avec des formules à l’emporte-pièce et des démons nauséabonds toujours prêts à définir « l’autre » comme responsable-bouc émissaire.
    Cette campagne m’a foutu la gerbe, si vous me pardonnez cette expression!
    La bataille au quotidien contre le FN a laissé des traces, comme une envie de me retirer dans ma campagne et de les laisser se démerder, ces Français aigris et revenchards, l’invective aux lèvres et le poing levé pour de mauvaises raisons…
    Mais bon, la bataille continue… Les législatives maintenant, parce qu’il est primordial qu’Hollande ait les coudées franches!

  4. Eh oui, même ressenti 31 ans après!
    Pas de champagne débouché: juste une tisane et c’est sans aucun doute la faute à « Méluche »…
    Plus sérieusement: un espoir pour nos enfants et petits enfants, alors qu’en 1981, ce fut un espoir pour nous, bien la preuve que le temps passe!

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