Ministre : les apparences sont toujours trompeuses

Aller à la rencontre d’une Ministre en tant que représentant des Maires de France constitue toujours un moment particulier, car il permet d’espérer faire passer un message partant du local vers le global. Jusqu’à présent, l’exercice était assez facile, puisque je n’avais eu à échanger qu’avec des personnes qui n’avaient aucune raison particulière de…prendre en compte les remarques que je pouvais formuler. En entrant dans le bureau d’une autre époque que la nôtre de Dephine Batho, Ministre de l’écologie, du développement durable et de l’énergie, l’enjeu était tout autre, puisque je portais des revendications pouvant aller à l’encontre des volontés de la majorité parlementaire que je soutiens. D’ailleurs, immédiatement, le président de l’AMF déploya un catalogue de sujets sur lesquels, faute d’espérer des réponses, nous attirions son attention. En fait, le premier constat c’est que les Ministres changent mais les pratiques sont identiques : le temps est minuté et tout doit être évoqué et survolé, car par essence, un membre du gouvernement a peu de temps !

Cette lutte permanente contre des emplois du temps contraints, et l’impossibilité réelle de pouvoir prendre en compte un dossier dans sa complexité, constituent des handicaps très lourds dans l’exercice d’une fonction. « Tu sais, chaque matin tu te demandes si tu seras encore Ministre le soir… » m’expliquait, dans le salon débordant de dorures et de guirlandes où nous attendions d’être reçus, André Rossinot, Maire de Nancy et ancien Ministre chargé des relations avec le Parlement, puis passé à la Fonction publique. Un récent souper avec Michèle Delaunay, dotée de beaucoup moins d’expérience,, confirme le caractère démentiel du rythme de vie ministériel. Plus de 14 heures ininterrompues par jour et 5 jours sur 7 sur le lieu de travail, avec une marge d’initiative très faible, car il existe beaucoup plus de contraintes que d’espaces de liberté. Les seules véritables sorties sont très figées et minutées : conseil de concertation au Ministère, conseil des ministres à l’Élysée, où il n’y a aucune possibilité de s’exprimer, commissions parlementaires, questions au gouvernement, rencontres européennes… où il faut aller faire front à des collègues ou des ex-collègues députés, ou des sénateurs « spécialisés » et bien rodés, rencontres avec les élus de sa majorité, audiences imposées des corps intermédiaires… Le poids des obligations est tel que les plages d’initiatives sont extrêmement rares. Elles n’existent même pas !

Serge Lepeltier, Maire de Bourges et ancien Ministre de l’écologie, admettait que « les présidents des commissions ou les rapporteurs jouaient un rôle supérieur à celui du ministre. D’ailleurs, ajoutait-il un soir où nous prolongions un repas institutionnel autour d’un verre, la France est réellement gouvernée par une soixantaine de Députés qui savent que, quelles que soient les fluctuations politiques, ils retrouveront leur place au Palais Bourbon. Ils se savent intouchables, et donc se permettent de virer tous les Ministres qui ne leur conviennent pas. Ils connaissent parfaitement les rouages, plus complexes qu’on le pense, de l’Assemblée, tissent des liens qui dépassent leur camp, et plantent une loi ou une volonté politique par des artifices de procédure ! » Il faut donc une grande habileté pour ne pas être mis à mal, ou déraper un jour ou l’autre, ce qui rend prudent(te), voire méfiant(e) sur tout. Visiblement, Delphine Batho a retenu ce qui est arrivé à Nicole Bricq, et elle a « pris note » des demandes formulées par la délégation, se gardant bien de se prononcer sur le photovoltaïque, les « responsabilités élargies des producteurs » (REP), sur les nouvelles dispositions relatives à l’entretien des digues, sur la transition énergétique, sur l’avenir du CERTU… sur la Conférence environnementale !

« Tu sais, beaucoup rêvent de devenir Ministres, mais en ce qui me concerne, je les laisse courir après cette charge, car elle n’est pas aussi valorisante qu’on le croit… » me confiait Philippe Madrelle, il y a quelques semaines. « Les seuls qui ont un rôle intéressant sont celles et ceux qui disposent d’un budget autonome, et même eux sont soumis aux contrôles de Bercy et de Matignon…ils n’ont pas autant de poids que les médias le disent. Tu déçois beaucoup plus que tu ne satisfais » ajoutait-il, pour expliquer qu’il valait mieux conserver des mandats exécutifs locaux que se lancer dans ce qui n’est pas, loin s’en faut, une sinécure. Il y a, dans cette fonction, beaucoup plus de problèmes à résoudre que de projets à mettre en œuvre.

L’équipe gouvernementale actuelle doit en plus assumer le passif, et avant de construire, elle doit réparer les failles, les effondrements, les insuffisances et, surtout, des malfaçons, nombreuses. Chaque Ministre doit donc aller chercher, derrière les apparences et les paravents, la réalité que la haute fonction publique, toujours en place, s’efforce de dissimuler, afin d’éviter de voir sa responsabilité mise en jeu. Les cabinets tâtonnent car souvent eux-aussi débutent… ce qui rend la « fonction » encore plus exposée. En fait, tous les Ministres sont dans un étau : prendre des décisions rapides, et éviter de confondre vitesse et précipitation. Or l’opinion publique veut tout et tout de suite. Face à chacun d’entre eux, les délégations de l’AMF, constituées de manière pluraliste, ont l’avantage incontestable d’avoir la continuité dans la réflexion et l’action. Dur, dans ses conditions, d’avoir face à soi des élus locaux, imprégnés des sujets qu’ils évoquent et dont ils connaissent les recoins ! « Ici; on change les Ministres et j’en ai vu quelques-uns en 30 ans de mandat national, mais les meubles, les lustres, le cadre, ne changent pas ! » disait, en souriant et visiblement sans regrets, André Rossinot. On frappe à la porte (à chaque entrevue, ce fut pareil), et une dame passe la tête : « Madame le Ministre, on vous attend au Sénat ! »: l’entrevue est terminée. Disons plutôt la prise de contact formelle… car tout reste à construire !

Une réflexion au sujet de « Ministre : les apparences sont toujours trompeuses »

  1. Pas la joie!!!
    Visiblement, c’est l’administration qui règne en France, peu importe la couleur politique du pantin mis en haut de l’échelle!
    Et si l’administration n’est pas avec vous…. Elle saura tout faire (ou plutôt ne rien faire du tout!!) pour que rien ne bouge….
    Assez désespérant comme constatation!

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