Nous finirons par devenir des Afghans

Le monde vit dans un étrange paradoxe permanent que seule la mise en synergie de certains faits peut éclairer. Depuis des siècles, les sociétés « occidentales », dites civilisées, se targuent d’apporter le progrès intellectuel, scientifique, philosophimagesique et parfois moral à d’autres entités humaines supposées être barbares, retardées ou incultes. C’est ainsi qu’au nom de ce principe d’ingérence dans le destin de certains Peuples, les armées sont expédiées pour stopper des massacres, pour imposer des modes de gestion sociale réputés démocratiques ou pour, trop souvent, imposer notre modèle économique, tellement parfait qu’il est à l’abri d’une autodestruction désastreuse. Par exemple, des soldats français sont morts en Afghanistan afin que les gens de ce pays souvent illettrés, endoctrinés et au niveau de vie plus proche de celui du Moyen Age que de l’ère moderne puissent exprimer leurs volontés. Depuis une semaine, les médias nous relatent cette lutte entre « l’obscurantisme » avéré des Talibans, prêts à couper les doigts de celles et ceux qui se rendraient aux urnes (ou à ce qui tient lieu d’urnes),ou qui oseraient s’exprimer au profit d’un ou d’une candidate, et les gouvernants « éclairés » que l’Occident soutient.

La journée de vote a été marquée par des dizaines d’attentats ou de tentatives d’intimidation, qui ont coûté la vie à neuf civils, neuf policiers et huit soldats. En moyenne, entre trois et cinq policiers afghans sont tués chaque jour dans l’ensemble du pays. Un soldat américain a été tué dans la journée par une attaque, dans l’est. A Kaboul, deux rebelles armés ont été tués lors d’une fusillade. Il y a eu également plusieurs explosions qui ne semblent pas avoir fait de victimes. Parmi les cas notables de violence, 30 rebelles ont attaqué la petite ville de Baghlan (nord) mais ont été repoussés. Des talibans ont par ailleurs incendié trois bureaux de vote dans l’ouest, le feu ayant détruit les bulletins qui étaient déjà dans les urnes.

L’Europe et les Etats-Unis ont pourtant imposé ce scrutin, au nom du droit des peuples à se prononcer sur la manière dont ils voulaient être gouvernés. Le suffrage universel demeure en effet le drapeau de la liberté, de l’égalité et de la fraternité que nous vendons avec une impressionnante conviction. Les Afghans auraient ainsi acquis, grâce à nous, le droit de vivre en démocratie, d’ être entendus,  de forger eux-mêmes leur avenir, de prendre ce pouvoir que leur ont confisqué depuis des siècles les seigneurs, les religieux et un système social féodal!

Il se trouve que durant cette même semaine, à un niveau totalement différent et sans prétendre que l’enjeu soit équivalent, Créon a revendiqué haut et fort le droit pour ses habitants de s’exprimer par le biais d’une consultation citoyenne baptisée dans la loi, du beau nom de « référendum », défini par le dictionnaire comme le recours au corps électoral pour le refus ou l’adoption de certaines lois. Un acte majeur de cette démocratie que certains voudraient participative. Or là, ce ne sont pas les Talibans qui musèlent les risques de propagation d’une certaine vision de la République mais… l’État « souverain » qui ne veut pas, dans les faits, que les citoyennes et les citoyens aillent aux urnes à l’initiative des élus qu’ils ont eux-mêmes choisis, en leur accordant 82 % de leurs suffrages !

CA5VO7FPCA4J4LIGCAVRF412CAJ0APV6CACRHCNECAKTCIRMCA8AEOGPCANVM3LVCA41H1VOCAIG2A68CAL3GVAACA8JYPWOCA2J8O6CCAQ8R2S5CAKCS2Q1CADOMD7GCAEWEA79CAKIF2KECA7VMDN1CALCI0J1On en arrive à biaiser, à ergoter, à finasser pour mettre en œuvre un mode de gouvernement pourtant présenté sur la planète comme le « moins mauvais des systèmes possibles », ainsi que le suggérait Sir Winston Churchill. Les « armes » subtiles utilisées pour fermer la porte à l’expression directe relèvent de la bataille juridique et de l’argutie déconnectée de la réalité sociale. Impossible de remettre en cause, autrement que par la contestation bruyante, violente, revendicative, exacerbée, les décisions d’un pouvoir central réputé infaillible. Il faut en convenir et s ‘incliner : seulement tenter de sortir des clous devient dangereux! Circulez dans notre démocratie, et surtout, depuis le camouflet du résultat du traité constitutionnel européen, les élus créonnais sont devenus de dangereux « Talibans ».

Les Afghans qui sont allés vers les urnes savent-ils que leur vie de néo-citoyens sera enserrée dans un fatras de dispositifs permettant à n’importe quel Président de les prendre au piège des mots? Imaginent-ils un instant que le chemin de la démocratie n’est parfois pavé que de mauvaises intentions ? Envisagent-ils que notre prétendu modèle se résume à un principe simple: « faites ce que je vous dis, mais ne faites surtout pas ce que je fais! »?

J’ai une pensée particulièrement émue pour ces femmes et ces hommes afghans qui ont perdu la vie ou qui seront définitivement mutilés pour avoir eu le courage d’aller déposer un bout de papier dans une urne. Leur courage mérite le respect, mais je crains que la désillusion les conduise un jour ou un autre à considérer avec dédain les VRP armés d’un monde occidental, qui se présente comme exemplaire. Il y aura un résultat en Afghanistan, que les médias occidentaux loueront pour sa seule existence, et qu’ils oublieront bien vite pour utiliser d’autres armes. Et pendant se temps, Créon se battra pour simplement exercer son droit à être entendue, faute d’être écoutée!

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2 réflexions au sujet de « Nous finirons par devenir des Afghans »

  1. Eh oui ! On voudrait imposer à d’autres une démocratie qui ne parvient plus à exister chez nous…. La lecture des missives adressées par le Préfet à la commune de Créon ces derniers jours ne laisse planer aucun doute sur les dérives autoritaires et antidémocratiques du pouvoir. On voudrait même dénier aux élus le droit d’expliquer à leurs administrés le contenu et les conséquences d’un projet de loi dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est contestable et lourd de conséquences pour la vie quotidienne de la population!
    Bien sûr que Créon se battra pour se faire entendre, vous , moi, tous ceux qui ont compris les enjeux que représente ce texte expliqueront ce qu’il contient, à leurs voisins, à leurs amis, à ceux qu’ils rencontrent dans les associations, dans la rue, chez les commerçants, etc….Cela, on ne pas le leur interdire….Et si leurs protestations et leur mécontentement ne sont pas entendus par ceux qui les gouvernent, ils auront au moins apporté la preuve que le mot « démocratie » est, en France, peu à peu vidé de son sens.

  2. Toute proportion gardée, la Bastide Créonaise a encore de beaux jours de démocratie devant elle et c’est tant mieux … En revanche la désaffection du citoyen français pour toute chose publique, le mal être de l’électeur, la mal au cœur du militant politique, associatif, le haut le cœur de la Démocratie, sont autant de coups de canif insidieux à ce qui fait notre République.
    Le vote est notre bien démocratique le plus cher mais en a-t-on encore conscience ? Cela fait ringard souvent que de le dire.

    Le premier régime politique pouvant se targuer du nom de démocratie est sans doute né à Athènes. Le vote cependant ne fut pas immédiatement retenu comme mode de désignation des responsables politiques, on lui préféra d’abord des tirages au sort. Il faudra attendre les réformes de Périclès pour voir l’apparition du droit de vote. Ce droit n’est alors accordé qu’aux citoyens, c’est à dire aux hommes nés de père athénien et d’une mère, fille de citoyen. Les esclaves et les femmes considérés respectivement comme des biens et d’éternelles mineures, ainsi que les métèques (étrangers) sont exclus de la communauté politique. Ne pas voter aujourd’hui c’est revenir à cela, c’est accepter de revenir à cela, c’est renoncer à un droit essentiel.

    Essayons ensemble de ne pas être les métèques de la Démocratie ! Ici le chemin est pris … suivons le ensemble.

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