Sur d’autres quais : la fête du bonheur simple

Le quai se remplit peu à peu, par groupes arrivent des convives plus ou moins optimistes sur la mansuétude des cieux. Telles des fourmis en exploration, ils se saluent, échangent quelques informations sans importance sur le temps qu’il fait, leur santé forcément défaillante et l’avenir des autres, avant de regagner la place qui leur est assignée. Une précautionneuse mais fragile barrière de Gironde, avec ses lattes de bois, isole les tablées méthodiquement rangées, du fleuve, défrisé par un vent frisquet venu de la mer lointaine. Un rameur solitaire, sur un frêle skiff, sera le seul à troubler la sérénité du coucher d’un soleil mouillé et cuivré sur le paysage. Le Maire va de table en table pour accueillir individuellement les gens qui ont fait confiance à son organisation. Il tente de régler les erreurs de placement. Ce Blanc là se révèle un sacré sélectionneur, dirigeant une équipe réduite de bénévoles efficaces. La fête s’installe face à une scène née de la plate-forme d’un semi-remorque hors d’âge où se produiront les musiciens d’un orchestre venu spécialement pour régaler les « dégustateurs » d’un ambiance reposant sur la simplicité, la mesure, la fraternité de la table. Au pied d’un « café de la Marine » que ne désavouerait pas César, la foule des grands soirs envahit l’espace neutralisé pour quelques heures.

Pour aller s’accouder à son comptoir, il faut escalader des marches d’une pierre que les pas de milliers de marins d’eau douce n’ont pas véritablement réussi à user au fil des siècles. On y monte comme on va à l’autel, pour communier avec un pote autour d’un énième «  picon-citron-curaçao… » que l’on ne sert plus que très rarement à l’époque du Coca Cola triomphant. Ce bar respire la nostalgie et se moque pourtant délibérément des modes… et mériterait d’être classé au patrimoine d’une autre humanité, celle de la modestie et d’une convivialité oubliée. Une irrésistible envie de s’y installer avec un verre de blanc frais pour regarder couler cette eau porteuse d’espoirs ou de craintes, envahit inévitablement celui qui a connu ces « cafés » où l’on refaisait le monde étriqué des villages.

Les façades de maisons élégantes, hautaines et fières de défier les flots parfois tumultueux qui sautent les repères des quais pour envahir le domaine des hommes, n’ont pas le plaisir d’ouvrir les paupières de leurs volets pour passer une nuit blanche, car la soirée s’annonce fraîche. Construites à l’époque où le port ressemblait à une ruche, elles font désormais leur miel de quelques moments rappelant ce passé glorieux mais tellement différent . Ce qui fut un lieu de travail rude, d’échanges commerciaux intenses, n’est devenu qu’un port d’attache pour bateau promenade vantant les mérites des produits du fleuve comme la lamproie. La richesse des bâtisseurs se retrouve dans ces sculptures de pierre qui ornent le frontispice des chais oubliés, frais et secrets, pour barriques d’un vin arraché aux terres de Gironde. Sur les tables aux nappes blanches trônent des bouteilles anonymes de crus « dégustables » à volonté. Le rosé aussi frais que le temps se contente d’une appellation d’origine incontrôlée, et le vin rouge tachera vite le décor immaculé dévolu aux convives arrivés avec leurs couverts et leur verre afin de participer efficacement à la tendance « développement durable » qui n’est qu’un simple retour aux sources.

Dès que dégoulinent les notes d’une musique incitant à se lever de sa chaise ou de son banc, le quai s’encanaille. Les fillettes esquissent des pas de danse devant la scène, les mamans protectrices tentent de donner les rudiments de « passo » ou de valse à des gamines ou des gamins qui ne s’en serviront jamais puisqu’ils finiront par se trémousser sur des déferlements de décibels…, et les couples retrouvent une jeunesse en usant les semelles de leurs chaussures venues de Chine sur une chaussée peu propice au pas glissé ou chassé. Le bal populaire, au sens noble du terme, repose désormais sur l’exploitation des « tubes » des années 60, période bénie de l’insouciance émergeant d’une libération des mœurs bloquées par les qu’en-dira-t-on propres à toutes les communautés villageoises étriquées. On essaie à chaque table de s’informer sur qui danse avec qui… On se rassure en vérifiant que les « anciens » tiennent encore bien la rampe… On se conforte en remarquant que l’on pense être moins vieux que celle ou celui qui vous a accompagné sur les bancs publics des écoles. Et bonheur suprême, on se glisse d’une oreille à l’autre quelques vacheries sur les amis que l’on aime bien !

Le quai du bonheur simple s’enveloppe dans la nuit, en gardant ouvert les quinquets des réverbères de style qui éclairent d’une lumière jaune un espace où les tenues estivales ont vite disparu sous les châles, les pulls, les foulards ou les vestes. La musique vivante, proche, intégrée dans le cadre, débarrassée de toute la démesure technique, va s’interrompre le temps que le ciel se pare des fastes du feu d’artifice disposé sur le fleuve et sur l’autre rive. La magie des bouquets sonores aux couleurs explosives capte l’attention des convives qui ont encore devant eux un bol de fraises au vin comme dessert, concluant un repas qu’ils sont allés se procurer au bout d’une rue, dans un chai converti en auberge espagnole. Les artifices de ce feu sur l’eau sont à le mesure de ce « village » gérant son passé glorieux. Ils satisfont pleinement un public qui n’est pas venu chercher l’exceptionnel, mais la sincérité. L’été est véritablement parti avec le dernier coup de canon dans le ciel grisonnant. La fête du vin sur les quais va s’éteindre doucement. On reviendra dans deux ans sur les quais de Cabara, au bord de la rivière Dordogne, pour partager un rendez-vous infiniment plus émouvant par son authentique simplicité que d’autres, ostentatoires, offrent aux gens qui comptent. La modestie, la proximité, le partage réel : le bonheur était arrivé à bon port ce soir à Cabara !

4 réflexions au sujet de « Sur d’autres quais : la fête du bonheur simple »

  1. Hommage émouvant à une soirée à Cabara durant laquelle toutes les étoiles n’étaient pas que dans le ciel..

  2. Cabara et ses alentours, St Aubin de Branne, St Jean de Blaignac etc, une charmante région à découvrir ou j’aime beaucoup me promener. La description de cette ambiance champêtre tranche singulièrement avec la Fête du Vin tenue ce week-end à Bordeaux et où la seule préoccupation des organisateurs, outre le fait de faire le plus de fric possible, était d’éviter que de nouveaux pochtrons piquent une tête dans la Garonne. A ce propos, nos nouveaux gouvernants envisagent ils d’abroger ce stupide (mais commercialement juteux) décret imposant un éthylotest à compter d’aujourd’hui dans chaque véhicule, décret jugé inutile et inefficace par la plupart des associations de sécurité routière, notamment la Ligue contre la Violence Routière qui pourtant n’est habituellement pas réputée tendre avec les mauvais conducteurs.
    En effet, un éthylotest n’empêchera jamais un irresponsable de prendre le volant avec un coup dans le nez et il vaut mieux conduire sans éthylotest mais sans avoir bu d’alcool qu’alcoolisé mais avec l’éthylotest salvateur. Désolé pour le hors sujet mais comme mesure débile, ça se pose là.

  3. Tu mérites, Jean Marie, l’appellation « cabosse »(natifs de Cabara) aprés ce texte émouvant, et si tu avais connu La Boutique du Port Ménard au temps de son intense activité, tu aurais su y ajouter des accents pagnolesques !
    Mais cela est une autre histoire…
    Merci

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