L’idée d’un débat sur l’identité nationale, ainsi que les récents propos du Président de la République devant ses troupes UMP, engagées depuis belle lurette dans la campagne des Régionales autour de l’immigration, représentent un véritable danger pour la conception historique de la République Française. Par pur électoralisme, Eric Besson, sur ordre de l’Elysée, a ouvert ce qui sera une plaie béante dans une société en crise. Quoiqu’il advienne, ces choix, dans le contexte actuel, vont provoquer la montée de sentiments ressemblant à ceux qui envahirent la vie française il y a un peu plus de 70 ans ! Quand on attise les haines, directement ou plus subtilement, en période de précarité, de décroissance, de misère latente, un effet boomerang devient inéluctable. Il se produira tôt ou tard dans un pays rendu instable par des réformes mettant en cause le socle qui lui a permis de traverser l’Histoire. Les Suisses, pourtant ancrés dans des certitudes, viennent de donner un avertissement douloureux à ces apprentis sorciers de l’identité nationale.

La mosquée de Genève
Selon l’Agence télégraphique suisse ATS et d’autres médias locaux, 57,5% des votants ont approuvé l’interdiction d’élever des minarets dans leur pays, ce qui constitue une grande surprise politique, et cause quelqu’ embarras au gouvernement. Le « non » aux minarets a été majoritaire dans 24 des 26 cantons suisses, celui de Genève se prononçant contre l’interdiction des minarets dans une proportion de près de 60% des votants.
La « votation » avait été organisée à l’initiative, notamment, de plusieurs dirigeants du Parti populaire suisse (SVP), devenu lors des dernières législatives la première formation du pays. Le gouvernement et le parlement helvétiques avaient rejeté cette initiative, estimant qu’elle violait la constitution, la liberté religieuse et les valeurs de tolérance du pays, et qu’elle ferait « le jeu des milieux extrémistes« . Le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, dont le siège est à Genève, avait également fait part de sa préoccupation.

La cathédrale Saint Pierre de Genève
Paradoxalement, ce qui peut être présenté comme un « drame » démocratique, va relancer la vigueur de la campagne déployée par le Président de la République français et ses affidés… car ce vote atteste que le sujet est porteur. L’opinion dominante suisse ne serait pas démentie en France, tellement le concept de laïcité a été malmené depuis plusieurs années. De partout montent les oppositions, dès que l’on sort des certitudes portées par les médias dominants, de manière plus ou moins insidieuse. La montée de tous les communautarismes, de tous ordres, sape les fondements même du vivre ensemble, et le pseudo-débat totalement circonstanciel qui est annoncé avec fracas, prépare l’opinion à ce genre de réaction collective. La Suisse vient d’entrer, sur un sujet anecdotique, dans un processus dangereux pour toute l’Europe, alors que les sondages prétendaient le contraire.
Le gouvernement suisse a pris acte du verdict du suffrage universel, et interdira donc la construction de minarets sur les salles de prières réservées aux musulmans, qui sont plus de 300.000 en Suisse, soit 4,0% de la population. Espérons qu’une « votation » sera également organisée sur l’interdiction des « vitrines » de toutes les sectes qui ont pignon sur rue dans ce pays, que l’on sait… peu intéressé par leurs pactoles financiers.
De leur côté, les membres du SVP et de l’Union démocratique fédérale, qui avaient rassemblé assez de signatures pour imposer cette consultation, se sont félicités de leur victoire contre l’«islamisation de la Suisse» (ça ne vous rappelle rien ?). «Nous voulons seulement mettre un terme à une islamisation plus importante de la Suisse, je veux parler de l’islam politique. Les gens peuvent pratiquer leur religion, aucun problème là-dessus», a déclaré à Reuters Walter Wobmann, un des parrains du référendum. «Nous voulons éviter d’autres évolutions, les minarets, l’appel à la prière, la charia», a-t-il ajouté. En tout état de cause, l’appel à la prière était déjà interdit sur le territoire de la Confédération et on est à des années lumière de l’application de la charia ! Mais peu importe. N’importe quel règlement d’urbanisme en France peut simplement et véritablement régler ce problème, sans qu’il devienne une affaire d’Etat. Mais bien évidemment, l’exploitation politique n’aurait pas été la même. En fait, on est en plein dans l’identité et les limites du débat, puisqu’elle débouche sur une guerre des clochers.
En cultivant un électorat de la peur, en confondant volontairement religion et intégrisme, en stigmatisant les uns et en utilisant les autres, en oubliant que des millions de femmes et d’hommes sont morts pour des guerres de religions, on finit par construire la pire des identités, celle de l’intolérance. La « peste brune » revient lentement, et une pandémie de ce type serait beaucoup plus dangereuse que celle qui préoccupe à longueur de journée des gens de toutes religions. Et elle, elle traverse les frontières sans papiers.