La loi du marché en situation de pénurie

Des mots reviennent à la mode alors que l’on pensait qu’ils s’éteindraient avec la modernité. Dans une société consumériste au plus haut point il en est un qui connaît une nouvelle heure de gloire : pénurie ! Comment imaginer que des produits, des denrées, des matériaux manqueraient alors que le principe même de l’économie actuelle est celle de l’offre ? Toutes les surfaces de vente tentent de trouver des palliatifs mais certains rayons se vident temporairement. Certes on n’est pas dans la situation du début de la pandémie sur le papier hygiénique ou la moutarde mais les délais d’approvisionnement s’allongent et les prix enflent.

L’explication de la guerre en Ukraine sert de justificatif passe-partout alors que les causes sont multiples. La grippe aviaire que personne ne sait véritablement combattre sans fermer les élevages a une large part de responsabilité dans la rareté croissante des volailles, des œufs dont on sait qu’ils sont convoités par des pays dans lesquels il existe des contraintes religieuses en matière d’alimentation. Les mauvaises récoltes liées au contexte climatique ou à des événements désastreux aggravent la situation. Ces éléments sans aucun rapport avec le conflit en cours !

Un autre élément commence à devenir prégnant, celui des emballages. Quelle que soit la nature de ces derniers (verre, carton, papier, matière plastique…) le combat est rude pour obtenir les livraisons indispensables. Ainsi dans le secteur des liquides le taux de rupture évalué par un institut spécialisé atteint globalement 6,4 %. Les eaux gazeuses, les eaux aromatisées qui apportent une belle marge aux distributeurs approchent les 10 % de pénurie pour les premières et de 4,5 % pour les secondes.

Dans d’autres secteurs le phénomène s’accélère comme énoncé plus haut : les œufs, dont le taux de rupture (de 12%) a été particulièrement élevé début novembre, les granulés de bois, les sauces, le beurre (10%) et le riz (11%).  Les propriétés viticoles auraient pu être concernés tant les bouteilles font défaut. Pour bon nombre d’entre elles malheureusement elles ne souffrent pas trop de ces défaillances des fournisseurs puisque leur production restent dans les chais. N’empêche que les tarifs ne cessent d’augmenter alors que les prix de vente restent gelés surtout avant les fêtes.

A l’inverse le principe de la rareté entraînant une hausse des prix fonctionne à plein régime. Il se murmure chez les distributeurs que parfois la pénurie est organisée et sert de justification à des augmentations exorbitantes du montant des ventes. La plupart du temps ces hausses sont justifiées par les tarifs de l’énergie actuels ou prévus. Le transport constitue un argument généralisé. Un chef de chantier d’isolation thermique des façades a abandonné brutalement l’usine française qui ne cessait de pousser ses tarifs vers le haut pour se tourner vers l’Espagne. L’écart atteint 30 % à qualité égale et sans délais de livraison.

Qui aurait imaginé que les pharmaciens sur des médicaments basiques soient conduits à faire patienter les malades ? Le phénomène prend de l’ampleur. En France, près de 2.500 risques de rupture de stocks – ou de pénuries avérées – ont été signalés en 2020 aux autorités. C’est une forte progression.Les ruptures avérées progressent aussi. En 2021, 900 ruptures d’approvisionnement avaient été signalées sur toute l’année. Là, on est à 600 sur un semestre, il y a donc clairement une aggravation de la situation mais il ne faut surtout pas envisager que des malades soient en situation d’interruption de traitement.

Même l’industrie du luxe est touchée. La demande dans tous les secteurs est trop forte. Imaginez un peu que les commandes chez Ferrari battent tous les records. Après les annonces positives de Bentley c’est en effet au tour du constructeur italien de se targuer d’avoir réussi son année. Ferrari a annoncé avoir livré au total 3 188 véhicules dans le monde au cours de la période juillet-septembre, en hausse de 15,9 %. Sur les neuf premiers mois de l’année, la marque de Maranello a engrangé un bénéfice net de 718 millions d’euros, en hausse de 16%, et des recettes de 3,72 milliards d’euros (+20%). Les usines tournent à plein régime et sont à la limite de la rupture. Le carnet des commandes déborde.

Pénurie par ci. Pénurie par là. Le mot affole dès que l’on touche à l’électricité. Pas question officiellement de l’employer. « Délestages », « coupures sélectives », «  baisse provisoire », «organisation de la sobriété » : la hantise du gouvernement c’est que le courant ne passe plus même temporairement. En été ce sera l’eau potable… mais tant qu’il y a du rosé je m’adapte à toutes les pénuries. Enfin presque !

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Gare aux annonces déjà sur les rails

Comme le veut une tradition bien française les effets d’annonce tiennent lieu de réalisations potentielles. La « politique » meurt à petit feu de ces pratiques consistant en quelques secondes à sortir un projet grandiose du chapeau sans aucune concertation, sans tenir compte de ce qui existe et surtout de mouiller les autres. Les ministres sont des spécialistes depuis des décennies. Les exemples ne manquent pas comme l’augmentation du RSA…annoncée comme une mesure sociale gouvernementale avec d’autant plus de facilité que ce sont les départements qui en assument le coût. Le dédoublement des classes sans s’assurer que les écoles peuvent matériellement l’assumer ou la réduction de la vitesse à 80 km/h sans financer tous les changements de panneaux routiers. La liste est longue ! 

Là le Président de ce qu’il reste de République a eu une fulgurance : les dix grandes métropoles seront dotées d’un RER. Il s’agit selon des exégètes présidentiels de « donner un coup d’accélérateur » à la mobilité collective« Pour tenir notre ambition écologique, explique le chef de l’Etat, « je veux (NDR : Le Roi disait simplement nous voulons pour au moins entretenir l’illusion du pouvoir partagé) qu’on se dote d’une grande ambition nationale » . « C’est un super objectif pour l’écologie, l’économie, la qualité de vie », projette-t-il. Une annonce destinée à désamorcer une nouvelle crise des « gilets jaunes », symbole extrême des aspirations au désenclavement de la France périphérique et au ras-le-bol potentiel face à la hausse du prix du carburant qui se profile.

Il n’y a pas d’annonce plus trompeuse. Installer une voie ferrée nouvelle ou même en rénover une ancienne demande au minimum une dizaine d’années si tout se passe au mieux. Même accélérées les procédures dans l’hypothèse où tout le monde serait d’accord nécessite de longues études environnementales ou techniques. Le tissu urbain ou périurbain a depuis belle lurette bloqué toute opportunité d’effectuer des tracés simples. Et quand ils existaient ils ont été transformés ou abandonnés au privé. Découvrir le train ou une adaptation du train comme moyen de déplacement offre une image d’un réveil tardif.

J’ai personnellement porté la volonté il y a exactement quarante ans de restaurer une liaison ferroviaire souple entre Créon et Bordeaux. En 1982 alors que la voie ferrée était fermée par la SNCF au maigre trafic marchandises qui subsistait il était possible avec un investissement équivalent à un kilomètre de tram actuel de desservir la métropole. Il n’y avait aucune atteinte à l’environnement, aucun équipement à construire (la rocade n’existait pas!) et une fréquentation assurée.

Le Comité d’Information, de liaison et de défense de la voie ferrée Bordeaux-Espiet avait réalisé toutes les études : recueilli des centaines de signatures citoyennes ; organisé des réunions, des expositions, un colloque ; envoyé des dizaines de dossiers pour être raillés (on m’avait offert une casquette de chef de gare) et présentés comme de doux dingues. Qui se souvient de ce qui tourna au combat quand la SNCF a mis en vente l’emprise et les ex-gares. En fait l’État nous renvoya vers les collectivités territoriales (Conseil régional et communauté urbaine) et ces dernières nous adressèrent à l’État et à la SNCF ! Il faudra que le Conseil général nous suive sur le projet de piste cyclable pour sauver un espace public promis à la découpe immobilière !

La métropole bordelaise, la région et le Département ont entamé de ceinturer son périmètre avec un RER et ils ont mis ma main à la poche. La déclaration ex abrupto vaut engagement sur des crédits d’investissements et surtout un soutien de l’État pour faciliter l’avancée de ce qu’ils ont déjà lancé depuis des années. Cette situation dénote une déconnexion totale entre le pouvoir centralisateur et les réalités des territoires et plus en plus étranglés par le volonté étatique de les priver via le garrot financier de leur liberté de gestion.

Encore une fois l’annonce n’a aucun intérêt car la dimension métropolitaine est dépassée en raison de l’étalement urbain. C’est un transport ferroviaire girondin de proximité (TFGP) pas forcément en étoile depuis Bordeaux qui mérite d’être amélioré, développé ou créé. Les élus locaux y travaillent et attendent une annonce présidentielle pour agir. On roulera probablement sur des RER ou des formes de RER (ligne 407 entre Créon et Bordeaux) conçus par leurs soins avant que l’on pose le premier rail d’une initiative étatique. Mais rassurez vous c’est toujours ainsi … mais il ne faut pas l’écrire !

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Le monde a déjà oublié le Qatar pour se vautrer dans le nationalisme et la religion

Le Mondial de football déroule son planning sans une anicroche si ce n’est celle de la contestation des réalités connues du pays qui l’accueille. Et encore, au fur et à mesure que la compétition progresse, les protestations « officielles » relatives aux morts sur les chantiers, les atteintes aux droits de l’Homme ou les déclarations du cynique Président de la Fifa paraissent s’estomper dans les esprits sur toute la planète. Le monde rongé par l’ignorance, gangrené par la misère culturelle et sociale, livré aux croyances les plus archaïques et soumis à la pression des grands médias télévisuels décérébrés s’enfonce dans les sables mouvants de l’autodestruction intellectuelle et morale.

Dans le fond l’interdiction de vente de bière aux abords des enceintes sportives a par exemple davantage ému l’opinion dominante que celle de l’ukase conjoint du Qatar et de l’organisation concernant le brassard LGBT. C’est un constat et pas une approbation. Il faudra bien convenir qu’il devient impossible de lutter contre le rouleau compresseur des idées toutes faites diffusées inlassablement, sous des formes différentes, dans une population dénuée de tous repères sur les valeurs humanistes.

Un match de foot reste un match de foot et il faut le prendre ainsi. Il y avait (sans BeIN sports) samedi après-midi entre 17 et 19 heures sur TF1 11, 7 millions estimés de téléspectateurs.  A titre de comparaison le match d’ouverture entre la France et l’Australie (4-1) avait mieux fait avec en moyenne 12,53 millions de téléspectateurs. Il faut rajouter que France-Afrique du Sud de rugby avait été suivi  en moyenne par 5,5 millions de téléspectateurs sur France 2 avec un pic en fin de match à 7,2 millions ce qui a été considéré comme un excellent score.

Il faut pourtant tempérer ces résultats avec ce que l’on dénomme la part d’audience, c’est à dire le pourcentage de personnes devant leur petit écran sur le sujet que l’on mesure. France-Australie en soirée avait atteint 62,8 % ce qui témoigne du fait qu’il n’y avait que peu de boycott alors que le samedi à 17 h le résultat n’a été que 48, 1 % ! Pour le XV de France ce repère se situait à seulement 25,9 %. On attendra le huitième de finale (16 h dimanche prochain) pour savoir si la France boude vraiment les Bleus ou si elle se contente de déclarations donnant bonne conscience.

Le nationalisme grandissant, l’indifférence à tout ce qui ne nous touche pas individuellement et le travail de sape constant pour détruire les valeurs essentielles dans le sport comme dans le quotidien, rendent toute velléité de boycott massif illusoire. Si c’était encore possible dans notre société pour défendre les Palestiniens il y aurait un refus massif d’acheter des produits israélien ou pour éviter la destruction des Ouïgours les produits chinois n’auraient plus leur place dans les paniers de Noël. Le colza des déforestations de Bolsonaro serait écarté des productions animales et des produits alimentaires…La dédiabolisation tourne à la banalisation et donc à une indignation très limitée.

Le poète romain Juvénal avait associé synthétiquement « le pain et les jeux ». Son texte exact est beaucoup plus explicite : « Le peuple qui faisait autrefois les empereurs, les consuls, les tribuns, enfin dont toutes les choses dépendaient, est trop heureux aujourd’hui d’avoir du pain, et il ne désire tout au plus que des spectacles ». J’ajouterai modestement pour ma part que « déçus partout depuis longtemps par les consuls, les empereurs et les tribuns les peuples cherchent d’autres idoles à vénérer, à encenser ou à envier ». Le Mondial de foot leur offre des opportunités de se construire ce monde rêvé des réussites ne devant rien à l’éducation, la culture ou le travail. Comment se priver du rêve ? Alors la tentation est grande pour des millions et des millions de gens d’exister à travers des colosses aux pieds agiles.

Les pays qui brillent comme  le Maroc, la Tunisie, l’Arabie Saoudite, le Costa Rica, l’Iran constituent ils des références démocratiques ? Pas certain. Doit-on refuser de jouer contre eux ? La Serbie, la Croatie, la Pologne ne passent pas pour des nations très respectueuses des libertés individuelles… mais bien entendu on fermera les yeux. Au fait qui employait les pauvres malheureux immigrés exploités, spoliés, morts au travail ? Les entreprises titulaires de ces marchés gigantesque dédaignent elles leur personnel qu’au Qatar ? En France environ 2,5 millions de personnes pratiqueraient, pour tout ou partie, le travail non déclaré et deux salariés sont quotidiennement victimes d’un accident du travail! La Coupe du monde de rugby ou les JO seront-ils boycottés ?

Depuis le début du Mondial un sujet pas du tout commenté car très sensible et directement imputable aux joueurs eux-mêmes progresse :  l’utilisation ostentatoires devant les caméras de signes extérieurs religieux offerts à la planète. Signes de croix, prosternation individuelles ou collectives, incantations du ciel : le football sert de support à ces pratiques concrètes  dont personne ne se soucie ! Un participant qui manifeste sa joie en enlevant son maillot sera sanctionné mais celui qui se prosterne, s’agenouille en se signant ne risque absolument rien. Qui osera interdire ces gestes ? Qui protestera officiellement ? Qui détachera le jeu des contingences extérieures dans ce domaine ? Un vrai scandale pour moi !

N’a-t-on pas lourdement puni pour les poings gantés levés sur un podium des JO de Mexico en 1968 par Tommie Smith et John Carlos? Ils ont été exclus t à vie des Jeux Olympiques pour ce qui n’était qu’un protestation anti-raciste on ne peut plus normale ? Le Mondial de football existe… Je me souviendrai pour le moment que du formidable but de Richarlison. Pour le reste je n’ai eu de cesse de dénoncer le choix opaque et mafieux du Qatar et je continuerai à le faire après le Mondial…

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« 40 ans déjà pour les gens complétement foot » (6)

Durant toute cette semaine, les anecdotes ou les faits évoqués, vous ont probablement donné l’impression qu’il appartenait à la grande famille de ceux qui disent Tintin aux convenances ou qui « Routetabille » de stylo pour ciseler d’accortes formules. Sancho Grené repousse aujourd’hui ses maux croisés grâce aux mots que lui inspire une épopée qu’aucun journaliste de clavier et de transfert numérisé ne connaîtra. Je vous propose de partager cette auberge espagnole de ses sentiments et ses souvenirs où il apporte nostalgie, fierté, sincérité et amitié. José Saramago, écrivain portugais a résumé les relations entre Sancho Pança et Don Quichotte de la manière suivante : «  Nous avons là deux amis dont la relation repose sur le respect et la compréhension mutuels. Chacun des deux peut dire de l’autre : Lui, c’est un véritable ami». Dans la période où les moulins à paroles ont été substitués aux obsédés du texte bien léché, nous n’avons que nos yeux pour pleurer. En attendant acceptez l’offrande (JMD)  

De notre envoyé spécial en amitié

Christian Grené  

« Ma main tremble à l’instant de tremper ma plume dans l’encrier pour prendre la place de mon ami, mon maître d’école. Comme autrefois, quand mon instit’ de père m’appelait devant le tableau noir. Un soir à table, où nous étions rassemblés autour de la soupe aux choux, mon instit’ de mère en sus de mes 6 frères et sœurs – le 8e enfant naîtra un peu plus tard – eut ce mot à mon endroit: «Tu n’es qu’un j’en foutre!» Alors, dans la nuit, pour la première fois j’ai consulté Julie Larousse.

Ainsi étais-je de ces gens foot qui ne manquent pas un match du Mondial devant leur télé, ou mieux lisent quotidiennement les chroniques de Jean-Marie. J’ai dévoré à pleines dents, ou plutôt ce qu’il m’en reste, les aventures de ces deux clones du grand Cervantès. Je ne changerai pas une virgule, et je me dis même que c’est là une manière de biographie où la réalité dépasse l’affliction.

En tout cas, je peux dire à Laurita que je connais géographiquement l’Espagne de A à Z, d’Alicante (stade Rico Perez) à Zaragoza (La Romareda). Je ne sais pas si je passerai l’hiver, mais ces souvenirs me réchauffent le cœur. Le plumitif nourri à la mamelle des «Mumuses» et au lait de chamelle (voir épisode 3 du feuilleton de la semaine) ne pouvait pas être plus heureux qu’à la lecture du scénario écrit par mon meilleur ami…

Il est près de 21h15, ce jeudi soir, à l’instant où je pose ma plume à l’écoute distraite du match de la Coupe du monde sur TF1. J’entends que Richard Nixon vient d’ouvrir le score pour le Brésil face à la Serbie. Et, plus inquiétant, Jésus serait à l’origine de l’action. Serais-je devenu complètement foot ou bien je rêve? Je me lève et j’écoute plus attentivement. Jésus est bien sur le terrain, mais le buteur a pour nom Richarlison. Ouf! Dix minutes plus tard il inscrira même ce qui pourrait devenir le plus beau but de ce Mondial…

Où en étais-je? L’école, les colles du mercredi, l’Espagne. Ah oui! Le pays de rêve pour un journaliste à qui on a laissé la bride sur le cou. Libre de ses mouvements. Et de ses écrits. Comme en Afrique du Sud, treize ans plus tard, pour la Coupe du monde de rugby. Celle de Nelso Mandela. Et là j’étais flanqué de celui que Jeff Mézergues avait surnommé «L’Espagnol de Grignet», deux amis hélas tragiquement disparus. Comme vous l’a déjà dit Jean-Marie, en ce temps-là l’amitié était de ce ciment que savent si bien faire les maçons d’origine italienne. Au rang desquels se récapitulaient « Latourne » et « La Mathure », « Angelo » et « Sheila », « Rabot », « La Marmotte » et consorts.

A l’époque les envoyés spéciaux étaient, comme Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune, en lien de jour comme de nuit avec Cap Canaveral en plein cœur de Bordeaux, au n° 8 rue de Cheverus. Et donc, en 1982, j’étais un envoyé spatial qui faisait la Manche. Qui ne portait pas de cravate, mais voulut en faire cadeau à chacun de ses confrères restés sur la base. Mierda! J’ai seulement oublié, à l’instant de faire ma note de frais professionnels, d’enlever le ticket sur lequel était écrit: «5 corbatas, total: 250 pesos». Le rédac-chef adjoint de l’époque, qui lisait Cervantès dans le texte, eut tôt fait à mon retour de m’habiller… pour l’Ibère.

«Voilà, c’est fini!» comme le chante Aubert, Jean-Louis et non Joël qui fut, soi-dit en passant,  notre rédacteur en chef bien aimé. Si j’ai pu vous ennuyer, je sais gré à Jean-Marie de m’avoir cédé pour un jour, un jour seulement, cet espace de liberté qu’est «Roue Libre». J’abandonne ma rossinante et ne chevaucherai plus jamais que sur un vélo. Ce si joli mot que l’on peut à loisir chambouler pour écrire LOVE. »  

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Le supplice de la nuit de l’étoile perdue (5)

Après bien des péripéties (voir les chroniques précédentes) le duo d’envoyés spéciaux de Sud-Ouest composé de « Sancho » Grené et « Don » Nogués se retrouva dans la chaleur sévillane en ce 8 juillet 1982 pour un France-Allemagne nimbé qu’on le veuille ou non de revanche historique extra sportive. Dans la tribune de presse bondée il ne saurait imaginer un instant qu’il va assister au plus extraordinaire (si ce n’est le plus exceptionnel) match d’une Coupe du Monde par son intensité dramatique.

Jouée en quatre actes haletants entrecoupés de pauses avec deux grandes mi-temps de près de cinquante minutes chacune et deux plus brèves mais finalement plus intenses de la prolongation, la rencontre passa de la normalité à l’historique. Tout à tour, prenante, haletante, émouvante, éprouvante, révoltante, enthousiasmante puis finalement décevante elle vira progressivement à la confrontation passionnée mobilisant toute la rédaction sportive réunie devant un petit écran.  Diffusant avec des commentaires changeants la télé offrait une piste sous les étoiles avec artistes aux pieds agiles en bleu d’un coté et techniciens impitoyables en blanc de l’autre. Le feu de l’improvisation et la glace du réalisme, la passion débridée face à la mécanique impitoyable.

Compte tenu de son heure tardive de début et de sa durée exceptionnelle la « tragédie » franco-allemande posa vite un sérieux problème au journal : devait on retarder le départ des premières tranches du quotidien, décaler les rotatives et les livraisons des « premières tranches vers les Pyrénées Atlantiques, le Gers, la Charente Maritime, la Charente, le Lot et Garonne et les Landes ? La décision serait prise au sommet

Nous vîmes donc arriver vers vingt-trois heures dans la rédaction le patron Jean-François Lemoine, lui-même transformé en supporter passionné. Il prit place à un bureau face à la télévision, flanqué à sa gauche d’André Latournerie, journaliste en charge du football et à sa droite d’Edmond Plassan, le chef historique des sténos et sa machine à écrire venus en renfort. Il fallait avoir un texte aussi exhaustif que possible de ce match à rebondissements dans le journal. « On attend ! » décida le PDG du journal.

Il faut en effet savoir que, quand l’horaire ne permettait pas d’inclure dans les premières éditions les papiers des envoyés spéciaux, un compte-rendu était écrit par un rédacteur du siège était publié pour être ensuite remplacé par les textes des témoins directs de l’événement. Au fur et à mesure du déroulement de la tragédie sévillane Jean-François Lemoine n’hésita pas une seconde : tout serait traité, dans un premier temps, depuis Bordeaux ! Même les responsables de l’atelier était monté. Il y avait foule devant le petit écran. Tout le journal était à l’arrêt dans l’attente de la page des sports. Je récupérais pour ma part la copie venant via les sténos de Séville pour un changement aussi rapide que possible du texte initial.

« Latourne » le nez sur la télé dictait à Edmond Plassan qui faisait crépiter sa machine à une allure folle. Ils avait derrière eux la pression de tous les acteurs de la fabrication du journal qui attendaient la décision du « patron ». Le sténo écrivait, écrivait, écrivait sur un match qui relevait davantage du roman d’aventures que du compte-rendu sportif, du western avec ses bons, ses brutes et ses truands que du conte de fées, de la saga imaginaire plutôt que de la raison, des faits divers que du sport.

Chaque fois André Latournerie avait l’envie forte de boucler son article, chaque fois de rebondissements en rebondissements il lui fallait en rajouter. Chaque fois le scénario contraignait à la reprise des textes et à l’adaptation puisque les certitudes s’effondraient. Le groupe des commentateurs silencieux au début commençait à s‘échauffer. Il explosa quand Schumacher dézingua Battiston. Chaque minute entrait dans l’éternité du football.

Je récupérais des feuillets, sans cesse de nouveaux feuillets pour les expédier à la composition. On décida des titres quand la France menait 3-1. On prépara les photos dont celle de Gigi triomphant qui arriva qous forme papier via l’AFP… On fit et on refit au fur et à mesure les titres, on changea maintes fois les clichés jusqu’à la dernière image de Bossis accroupi, une main sur la pelouse, prostré après avoir donné la victoire… aux Allemands dans la première séance de tirs directs au but de l’histoire du mondial. A en pleurer de joie et de plaisir ou de tristesse et de douleur.

Des moments d’une incroyable intensité avec un Jean-François Lemoine passionné, révolté, qui ne cessait de répéter aux techniciens angoissés : « on décale… on décale…on attend… on attend » avec autour de lui toute l’équipe du quotidien tour à tour euphorique puis terrassée par la déception. Les techniciens eux faisaient la gueule car chaque minute perdue compliquait leur tâche L’ambiance était aussi explosive que sur le banc de l’équipe de France. Le « sélectionneur » Lemoine dirigeait la manœuvre avec une véritable passion de patron d’un journal ! On irait jusqu’au bout quoi qu’il en coûte !

André Latournerie fonçait, « pissant » de la copie que les clavistes se partageaient par petits bouts pour raccourcir les délais de sortie des « matrices ». Rien n’était informatisé et se cumulaient les envois des sténos sollicités par les envoyés spéciaux et ceux de la rédaction sportive. Là-bas à Séville, dans la brûlante nuit sévillane Don Nogués et Sancho Grené écrivaient et réécrivaient leurs papiers que je relisais et que j’adaptais aux circonstances laissant aux autres le soin de l’urgence. Au téléphone ils n’en pouvaient plus, épuisés moralement, physiquement par une coupe du monde éprouvante ils étaient submergés par l’intensité du « drame » dont on parle encore !

Je tentais de les rassurer en leur expliquant que « l’on avait assuré le coup » , « qu’ils avaient un peu de temps devant eux ». Ils étaient à bout submergés par l’émotion et la panique de ne pas être à la hauteur de l’événement. Sancho Grené tenta dans des délais raisonnables d’aller aux nouvelles sur la santé de Battiston ou recueillir la déception d’Hidalgo. Une mission impossible. Leurs textes furent finalement mis en page pour les seules éditions girondines. tard, très tard dans la nuit… après l’un des plus folles soirées d’un Mondial de football. Rétrospectivement j’en suis encore ému. Quelles intensité dramatique !

Jean-François Lemoine quitta la rédaction abasourdi mais heureux : Sud-Ouest avait tenu dans la tourmente d’une aventure sportive imprévue et hors du commun. Le lendemain matin le match dont tout le monde parlerait serait traité avec les égards dus à sa dramaturgie inimaginable dans son quotidien ! Les superlatifs pouvaient fleurir sur la tombe des espoirs en bleu ! La nuit sévillane sombre avait perdu son étoile transformée en trente-six chandelles cruelles pour Battiston. 

Un climat poignant, un stress palpable, une fébrilité angoissante, des moments inénarrables que je n’ai jamais retrouvés et qui me donnent encore la chair de poule aujourd’hui : une légende des Bleus s’écrivit ce soir là à l’encre amère de l’injustice. Au moins aussi mémorable que la victoire de 98 !

(1) je dédie ces chroniques du Mundial de 82 à la mémoire d’André Nogués allias dans ces chroniques Don Nogués, un homme rare de gentillesse, d’humour et de professionnalisme !

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La mise en bière ayant peut-être fait mousser Giresse (4)

Il faut savoir lorsque l’on participe en tant qu’envoyé spécial à un événement aussi exigeant en déplacements que la Coupe du Monde de football se réserver des respirations. Le Mondial de 1982 en Espagne avait un avantage pour le duo des reporters du journal sud-Ouest c’est qu’à priori l’éloignement et surtout le décalage horaire n’étaient pas trop handicapants. «

Sancho » Grené (chauffeur obligé) et « Don » Nogués ont ainsi parcouru d’une ville à l’autre des centaines de kilomètres pour rejoindre les lieux où vivait l’équipe de France et où elle disputait ses matchs. Après Bilbao, Valladolid où ils avaient arraché leur qualification de justesse (3 points sur 3 matches) avec face à Angleterre (0 point), le Koweit (2) et la Tcéhcoslovaquie (1) les Bleus devaient se rendre pour le second tour de poule à Madrid où les attendaient le stade Vicente Calderon.

L’avantage résidait dans le fait que dans l’enceinte sportive de l’Atletico ils disputeraient deux rencontres consécutives du deuxième tour face à l’Autriche et ensuite les Irlandais du Nord ! Le duo pouvait se poser et donc forcément avoir un peu plus de temps de repos ! Entre la confrontation très serrée avec les Autrichiens (gagnée 1-0) et celle qui devait être décisive contre l’Ulster il y avait cinq jours… qu’il fallait journalistiquement meubler.

Sancho Grené avertit donc la rédaction lors des points téléphoniques quotidiens qu’il allait tenter de renouveler le « coup qu’il avait réalisé en déjeunant au lait de chamelle (un drame pour lui!) dans le repaire des Koweïtiens. Il irait percer le mystère de la préparation des Irlandais. « Pourquoi pas ! » répondit Michel Picotin, alors chef du service des sports. Encore une fois « Lagrène » négocia habilement sa présence dans le camp adverse.

Les Irlandais installés dans un hôtel haut de gamme avec vaste piscine ne firent aucun problème pour l’accueillir parmi eux. Cette fois pas de lait au menu et pas de repas sur tapis persan mais il lui fallut sacrifier à la coutume de ses hôtes : l’ingurgitation de pintes de bière. Malgré l’amplitude de la tache il passa l’examen de bienvenue de la meilleure manière. Contrairement à la légende accompagnant sa quête de l’ivresse de la réussite il n’aimait guère ce breuvage. La tradition vespérale au service des sports était davantage au jaune épais qu’au faux col en mousse.

Décontractées, en phase de bronzage actif et de compensation de la déshydratation estivale par une absorption continue de «bocks» adaptée aux circonstances les troupes attachées à leur Ulster royal avaient une solide descente. Dans un pareil contexte l’essentiel était de mériter la confiance des hôtes, ce que l’envoyé spécial de Sud-Ouest su faire à la perfection et une évidente bonne volonté. Il eut même du mal à quitter la compagnie des géants verts peu préoccupés par la diététique sportive ! Sancho livra un papier mémorable préludant à une rencontre face aux Français qui le fut tout autant! Nul n’a jamais su vraiment si la bière lui avait fait pisser de la copie de meilleure facture !

Le samedi soir, veille du mach, papiers transmis, les envoyés spéciaux ayant travaillé pour Sud-Ouest Dimanche décidèrent de dîner dans le centre ville de Madrid. Partis avec la voiture du journal ils rentrèrent raisonnablement à leur hôtel et eurent bien du mal à trouver une place pour garer leur véhicule puisque le parking de leur résidence était archicomplet. Au bout d’une longue quête dans la nuit madrilène Sancho Grené finit pas dénicher un petit espace permettant de stationner l’automobile logotisée Sid-Ouest.

Le lendemain matin, sous la pression d’André Nogués ayant besoin de se rassurer sur les délais de route, au moment de partir vers le stade Calderon pour 15 heures, la surprise fut totale : les quatre pneus étaient crevés ! Les chauffeurs de taxis dont ils avaient volé un espace n’avaient pas apprécié pareille incartade française. La tuile ! La catastrophe en ce dimanche 3 juillet ! Appel via l’hôtel d’un garagiste bienveillant qui accepta de se déplacer au tarif Coupe du Monde. Il chargea l’automobile sur le plateau d’un véhicule de secours et installa à l’intérieur le duo des envoyés très spéciaux de Sud-Ouest ! Le paquet de Bastos faillit passer de vie à trépas tant André Nogués fut stressé. 

Une scène inénarrable que celle de ses passagers spéciaux se rendant au stade, via le garage bienveillant, dans leur voiture sur le plateau arrière d’une dépanneuse ! Ils arrivèrent, la réparation fut réalisée dans le temps… pour permettre au duo d’assister à une nette victoire des Français sur des Irlandais dont la combativité « s’émoussa » au fil des minutes. Sancho Grené et Don Nogués purent rendre compte d’un événement rarissime : le premier et le seul (le quatrième de la France) but international de la tête inscrit par… Alain Giresse sur un centre de Tigana !

Les mauvaises langues insinuèrent que les géants verts avaient témoigné d’une détente limitée. Seul leur compagnon de libations mousseuses en connaissait la cause. De là à penser que la résistance de l’envoyé spécial de Sud-Ouest à la mise en bière irlandaise avait peut-être contribué à leur difficulté à décoller. Nul ne le sait et lui en fut reconnaissant…

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Le « Mundial » pédale dans la semoule (3)

Les débuts de la France ont été pour le moins difficiles au cours de ce Mondial espagnol de 1982 Une lourde défaite (1-3) face aux Anglais dans le stade de San Mames à Bilbao a refroidi les supporteurs d’une équipe à la recherche de son équilibre et ayant bien besoin de se rassurer. Le 21 juin à Valladoïd l’enjeu est donc déjà capital face au Koweït qui n’a pas encore disputé une Coupe du Monde. Cette équipe a cependant brillamment entamé la compétition par un surprenant match nul 1-1 contre la République tchécoslovaque, avant d’être au cœur d’un scandale important, probablement celui qui aura le plus marqué l’histoire des Coupes du monde !

Comme le voulait les principes de la distribution des rôles entre envoyés spéciaux, André Noguès présentera dans le journal du 21 juin l’équipe de France et il appartiendra à son partenaire de trouver un angle d’attaque pour évoquer les forces et les faiblesses des adversaires. Une tâche délicate quand il s’agissait du Koweït pays dans lequel les liens entre journalistes et joueurs n’étaient pas très simples à établir. Le chef de service qui nourrissait une affection méfiante pour Sancho Grené qu’il considérait comme imprévisible , attendait les propositions venant de Valladolid.

Elles arrivent en début d’après-midi : «  je sors de l’hôtel des Koweïtiens ! » Cette affirmation souleva un brin de scepticisme car même si les règles de sécurité étaient moins drastiques que maintenant il était difficilement imaginable que le staff d’une équipe jouant un match important accepte l’intrusion de journaliste dans son refuge.

« J’ai pris la voiture de Sud-Ouest avec un collègue emblématique de Ouest-France Roger Glémée et nous sommes partis vers leur lieu de résidence perdu dans la campagne sans grand espoir d’obtenir une entrevue. Notre première surprise en fin de matinée fut de constater que nous étions seuls… Pas une caméra, pas un micro et pas un stylo ! Les Koweïtiens n’intéressaient personne. Nous avons demandé l’attaché de presse qui est arrivé en costume traditionnel….tout surpris de voir deux Français s’intéresser à leur équipe
– Vous pouvez entrer, à une seule condition c’est d’accepter le respect de nos traditions et l’une d’entre elles consiste à partager en amis le repas avec nous ! »
– D’accord ! Pas de problème ! »

Christian Grené accepta sans sourciller et se retrouva en fait seul journaliste accrédité sur le Mundial admis au repas de la délégation Koweïtienne puisque Roger Glémée déclina l’offre.

L’envoyé spécial de Sud-Ouest partagea en chaussettes, assis en tailleur sur de grands tapis face à de grands plats de semoule avec le mouton qui étaient au menu du jour. « Durant toute mon enfance ma mère m’avait interdit de manger avec les doigts et là j’étais contraint de le faire… Drôle d’impression ! Le pire pour moi, habitué, à l’époque, à la consommation d’un liquide jaune très présent au sein de la rédaction du journal, résida dans la boisson : du lait de chamelle ! La pire épreuve » avoue-t-il rétrospectivement ! Il produisit donc un papier exceptionnel et unique sur l’équipe qui montrerait un tout autre visage, moins sympa, durant le match du lendemain.

Les Bleus méfiants et motivés prirent rapidement les devants, et menèrent 3-0 peu après la mi-temps, avec des réalisations de Genghini, Platini et Six. A un quart d’heure de la fin, le Koweït sauval’honneur par l’intermédiaire d’Al Buloushi. Fahid Al-Ahmad Al-Sabah, frère de l’émir du Koweït et président de la Fédération de football, entrevit une possibilité pour son équipe de revenir dans le match.

Il abandonna tout espoir quand la 78ème minute, Alain Giresse se présenta seul face au gardien, qu’il trompa facilement. La France menait alors 4-1… C’était plié! André Nogués prudent et soucieux de ne pas mettre le journal en retard était déjà au téléphone avec la sténo référence de Sud-Ouest Melle Saint-Raymond ! Il ne savait pas encore que le résultat passerait au second plan car un incident mythique allait se produire.

D’après Al-Sabah, les défenseurs koweïtiens auraient été déconcentrés par un coup de sifflet venu des tribunes. Fou de rage, l’émir descendit sur le terrain, et s’en prit à l’arbitre soviétique, Miroslav Stupar. Ses joueurs refusèrent de reprendre le jeu. Sous pression et complètement dépassé par les événements, l’homme en noir écouta le cheikh et décida d’annuler le but parfaitement valable! Hors de lui, Michel Hidalgo, fulminait et en vint presque aux mains avec la police espagnole obligée d’intervenir pour lui faire quitter le terrain où il avait bondi dès l’annulation du but.

Après un bon quart d’heure d’interruption, durant lesquelles les militaires de la Guardia Civil, les joueurs, les officiels et les techniciens de la FIFA négocièrent, le match reprit. La France se fit justice car quelques secondes plus tard, Maxime Bossis inscrivit le quatrième but qui scellait le résultat ! Pourtant le plus dur commençait pour les journalistes !

Les images firent le tour du monde ! Le scandale sportif prit de l’ampleur… et la foule des envoyés spéciaux se précipitèrent à l’hôtel des Koweitiens où… la porte était close et les Français plutôt malvenus. Sud-Ouest restera à jamais le seul média au Mundial espagnol à avoir pu les approcher dans leur intimité ! Après ce fut plus jamais le cas. Sancho Grené ne mangea plus de semoule avec eux !

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Sancho Grené et Don Nogués perdent leur monture (2)

Le « Mundial » de 82  fut sportivement l’un des plus réussis de l’Histoire du football. Vous connaissez depuis hier les préparations de la presse écrite avant et pendant cette compétition. Et voici la suite de ma série sur la Coupe du Monde ! Je vous rappelle que vous pouvez en commentaire joindre Christian G. qui est le héros de ce récit…

« En ce jeudi 10 juin 1982 il règne une ambiance particulière dans la rédaction des sports du journal Sud-Ouest dès le début de la matinée ce qui est plutôt rare. Il est vrai que le duo d’envoyés spéciaux choisi pour relater le Mundial espagnol a fière allure. Il a été désigné il y a déjà plusieurs mois selon le principe voulant que l’un suive l’équipe de France dans les matches de poules (cette édition comptera 24 équipes pour la première fois) quand l’autre sera beaucoup plus libre de ses sujets avec la mission de s’intéresser aux adversaires. Il faut dire que sur ce créneau la mission s’annonce compliquée, car la France se trouve dans le groupe D avec l’Angleterre favorite, le Koweït et la Tchécoslovaquie qui constitue à priori le principal danger puisque les 2 premières équipes seront qualifiées pour le tour suivant.

Cette tâche reviendra à Christian Grené alors en délicatesse avec Claude Bez le Président des Girondins de Bordeaux dont quatre joueurs figurent en sélection (Trésor, Girard, Giresse et Lacombe). Une sorte de « Sancho Pansa » virevoltant et d’une imagination débordante C’est donc un pour bonheur pour lui et une belle revanche dans un tel contexte que celui d’avoir été désigné o=pour exercer sa plume agile et débridée.

Il sera « chapeauté » par André Nogués briscard du monde du ballon rond qu’il arpente depuis des décennies mais qui est toujours inquiet. Don Quichotte car il en a la silhouette et l’esprit tire sur sa énième cigarette et déambule en claudiquant (1) autour de son bureau soigneusement rangé. Il laisse bien en évidence au centre un agenda sur support de bois avec sur chaque page le lieu où ils se trouvera avec les coordonnées de l’hôtel car le téléphone mobile n’existe pas ! Il y a également noté les anniversaires des membres de la réaction sportive allant même jusqu’à préciser le jour du mariage de son vieil ami et souffre-douleur Robert Dutein (2) !

André est un journaliste à l’ancienne : organisé, méthodique, appliqué, rigoureux, bourré d’humour, adepte du calembour et il constitue la référence pour les jeunes que nous sommes dans le métier. Il a méticuleusement rangé ses archives afin de se préparer à toute éventualité et il les a placées dans sa valise préparée par son exquise épouse vendeuse de parapluies aux Nouvelles Galeries. Bien évidemment comme le veut une tradition bien établie dans cette « équipe » digne de potaches en perpétuelle recherche d’une blague, en l’absence de l’intéressé, l’un d’entre eux a glissé dans les bagages d’André Nogués des boules de pétanque ! Il ne s’en apercevra qu’à son arrivée en Espagne !

Don Nogués n’est guère d’humeur à plaisanter car il craint le caractère fantasque de son compagnon.. D’ailleurs pour se prémunir de toute mauvaise surprise, à la manière d’un commandant de bord il effectue une check-list à son pilote avant de décoller : « Montre moi ta carte d’identité ? Ton accréditation ? Ta carte de presse ? Ton permis de conduire ? Les papiers de la voiture ? (ils partent de Bordeaux en passant par le Pays Basque avec une voiture du journal siglée Sud-Ouest ce qui renforce l’inquiétude d’André Nogués)… »

Toute la rédaction hilare assiste à cette scène surréaliste qui débute l’une des plus fantasque expédition qu’aura réalisée un duo d’envoyés spéciaux de Sud-Ouest ! Après maintes révisions, toutes concluantes et une série impressionnante de mises en garde ou de plaisanteries Don Nogués et Sancho Grené quittent le service sous les applaudissements et les plaisanteries pour se rendre aux écuries de la rue Guiraude où les attendent els chevaux de la Berline Sud-Ouest. Il a été convenu qu’ils s’arrêteraient à l’agence de Bayonne pour saluer les collègues avant de poursuivre leur route vers Bilbao où les Bleus, bien mal en point après une qualification difficile et une défaite en amical contre le pays de Galles (0-1), affrontent les Anglais ! Une étape sans risques !

Je serai l’un des doublons avec eux au siège et un peu le fil d’Ariane qui les relie au journal. A moi Sancho Grené sait qu’il pourra tout dire. Vers 15 h le téléphone du poste habituel d’André Nogués sonne. Christian alias « Kiki » ou « Lagrène » est au bout du fil. Je sens à sa voix que la première tuile vient d’arriver ! Imparable : il les attire !
« Jean-Marie je t’appelle de Bayonne ?
-Oui je sais ? Tout s’est bien passé ?
-Oui ! On est bien arrivés mais…
-Mais quoi ?
-On ne plus repartir ! « La Nogue »
(alias André Nogués) est furax !
-Pourquoi ?
-Tu le croiras pas ! Nous sommes allés manger
au resto et j’ai perdu les clés de la bagnole ?
…. Tu dis quoi ? Et alors ?
-J’ai pommé les clés de la bagnole ?
Je ne les retrouve pas ! »

Impossible de ne pas rire ! André Nogués avait tout prévu, tout vérifié, tout envisagé, mais pas cette bévue de son équipier ! « Il faudrait que tu vois avec le garage pour m’envoyer au pli Sud-Ouest (3) de ce soir le double ! On va se débrouiller en attendant… Tu as des papiers d’avance ?  Tu vois ce que tu peux faire ! On va travailler depuis là. Je compte sur toi !» Les envoyés très spéciaux n’ont pas mis le pied en Espagne et les voici déjà en rade ! 

J’imagine que les cigarettes doivent s’enchaîner et que « Lagrène » doit se faire encore plus petit qu’il ne l’est. « Je le savais ! Je le savais ! » fulmine « Lanogue » tributaire de son chauffeur car jamais de sa vie il n’a conduit ! Le Mundial débute exactement comme il sera finalement : imprévisible ! Le premier match sera d’ailleurs catastrophique avec une cuisante défaite contre les Anglais (1-3) et un but encaissé dès la première minute du match ! Le reste va suivre… N’empêche que Lagrène avec sa débrouillardise habituelle va accomplir des prouesses journalistiques malgré d’autres sketchs dignes de De Funés… Suite demain

(1) André Nogués était handicapé par les suites d’un grave accident et n’avait jamais passé son permis de conduire.
(2) Robert Dutein était le spécialiste du vélo qu’il ne fallait pas confondre avec la bicyclette

(3) Tous les jours un chauffeur de Sud-Ouest partait porter le courrier avec les journaux vers les agences

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Prenez une Coupe dans les coulisses (1)

Le Mondial a débuté. J’ai eu envie de vous redonner à lire les chroniques que j’ai écrites sur cette compétition il y a quelques années. Aujourd’hui l’envers du décor dans la rédaction sportive de Sud-Ouest à laquelle appartenait celui qui vous retrouvez dans les commentaires : Christian Grené

La Coupe du monde de football entre par la porte étroite ou largement ouverte des rêves d’un enfant ou d’un adolescent ou désormais d’une adolescente. Rares sont ceux qui directement peuvent ressortir avec l’expérience d’un instant partagé de cet événement pouvant être haï comme adoré. Le nombre de participants est réduit et les hasards de la vie ne permettent pas d’approcher ne serait-ce que quelques heures le l’ambiance réelle de ce qui appartient au nirvana du joueur de football comme d’ailleurs désormais dans tous les sports.

Parmi celles et ceux qui peuvent le partager au plus près on trouve les fameux « envoyés spéciaux » des médias qui au fil des épreuves sont de plus en plus nombreux. De quelques dizaines (livrés à eux-mêmes sans autre outil que leur stylo plume) à cette année plus de 10 000 accompagnés d’encore plus de technicien(ne)s ou de « consultants(e)s » on a franchi le cap de la démesure. On est passé au fil des rendez-vous du journalisme de la « démerde » permanente à celui de la « communication » organisée voire orientée. Quelle que soit l’évolution de ce métier il reste pourtant pour moi le plus attirant et celui dont j’ai rêvé !

J’ai pu durant plus de 20 ans partager les réalités de ce milieu et j’en conserve des moments de partage ancrés dans ma mémoire comme le seraient les pépites ou les paillettes dans un filon ou une battée. Au sein de la rédaction sportive de « Sud-Ouest », digne de la distribution d’un grand film de Audiard tant ses personnages mériteraient une évocation particulière, j’ai partagé 4 coupes du monde de football, au moins 2 de rugby, 3 olympiades et je ne sais combien de Tours de France dans l’ombre de ceux que le journal envoyait sur place pour témoigner ce ce qu’ils pouvaient transmettre d’un événement dispersé sur de vastes territoires et surtout de plus en plus verrouillés au fil des éditions. « L’instit » ne prenait pas ces vacances qu’on lui reprochait au sein de la rédaction pour justement s’enivrer (et ce n’était pas parfois théorique) de ces rendez-vous en assurant les coulisses du service : le secrétariat de rédaction !

Le job méconnu consiste à mettre en « musique » les partitions fournies par un duo (une fois il y eut un trio) envoyé sur le terrain très restreint de l’environnement de l’équipe de France ou de celui de ses adversaires. Il permet d’avoir la jubilation, comme au cinéma, d’être la doublure de celui identifié au générique et qui sans vous n’aurait pas de mise en valeur de son rôle. Et forcément au bout d’un moment vous vous prenez au jeu et vous entrez vous aussi de manière peut-être encore plus profonde dans l’extraordinaire foisonnement d’informations qui envahit (et pour certaines coupes du monde ce fut chaque nuit) une rédaction dans laquelle chacun des professionnels continuera à se consacrer à sa spécialité sportive. Vous devenez essentiel sans être reconnu !

Du Mondial espagnol (1982) à celui des Etats-Unis (1994) en passant par le Mexique (1986) ou l’Italie (1990) rien n’a été similaire mais tout a contribué à enrichir ma passion toujours présente pour le journalisme sportif. Il m’arrive même parfois de me laisser aller à affirmer « j’ai fait 4 coupes du monde de football » alors que je n’ai été que dans l’ombre, loin de l’événement que j’ai fini cependant par me l’approprier.

Impossible de tout conter mais durant quelques jours je vais tenter de vous faire visiter les coulisses modestes, cachées mais tellement enrichissantes de ces rédactions d’antan où les relations humaines passaient avant la maîtrise de la technique et où régnait un parfum incroyable de liberté (« surveillée » quand elle dérapait) de confiance réciproque et surtout de partage d’une profession beaucoup moins formatée qu’elle ne l’est maintenant.

Ce n’était surtout pas mieux avant. Ce n’était pas plus beau avant. Ce n’était pas plus fiable avant. Ce n’était surtout pas plus efficace avant. Mais c’était différent puisque tout reposait sur les relations humaines encore possibles entre les « acteurs » et les « journalistes » entre les « dirigeants » et les « reporters ». et même entre les « journalistes ». C’est tout. Affirmer que tout a disparu serait faux mais comme tout est formaté, pris en mains, maîtrisé, organisé, surveillé voire fliqué les réalités du métier ont grandement changé. Les transmetteurs d’images ont étouffé les plumitifs idéalistes ou les Rouletabille intuitifs.

L’improvisation, le « pif », la « curiosité », « l’originalité » appartenaient aux atouts de l’envoyé spécial et même si actuellement il les possède il lui est difficile voire impossible de les utiliser dans un milieu où tout (ou presque) est cadenassé. On ne laisse à voir ou à entendre que ce qu’il est utile de voir ou d’entendre pour l’image de la compétition ou celle des partenaires, manne financière qui éclipse tout le reste.

Les « exclusivités relationnelles» achetées à prix d’or se multiplient et il n’y a vraiment plus de place pour l’inédit. Le métier de « reporter » dans le monde du sport comme ailleurs appartient aux images d’Epinal et il a beaucoup perdu de sa superbe. Durant quelques jours je vais tenter de vous restituer « mes » 4 coupes du monde… histoire de me faire plaisir ! On commencera demain en 1982 !

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