Ici ou ailleurs (40) : Fernando et… Annabella

Fernando Chalana a abandonné la vaste pelouse verte de la vie. Un décès surprenant car il avait encore de nombreuses années envisageables de promenade avec Annabella celle qui ne lui a jamais lâché la main. Au cœur de l’été portugais celui qui était arrivé comme le « Messi » attendu par les girondins de Bordeaux n’a pas réussi à dribbler le destin grâce à son pied gauche magique. En juillet et août 1984 celui qui était venu pour plus de 1,2 milliard de Francs rejoindre le trio bien installé composé d’Alain Giresse, Jean Tigana et René Girard , a beaucoup occupé mon stage estival au service des sports de Sud-Ouest. Avant même son recrutement le parcours était rocambolesque.

Le samedi 23 juin, la ligue d’Aquitaine de football tient son assemblée générale dans la grande salle de sports du parc Palmer à Cenon. Bien que le signes d’un zizanie interne soient bien apparents, l’essentiel des délégués, dans une ambiance étouffante, attendent avec impatience, le discours de l’invité d’honneur descendu de sa rutilante berline. Au faîte de sa gloire, Claude Bez fait une apparition digne d’une vedette du show-biz. Il vient assurer le monde du football amateur de son soutien total et leur présenter la nouvelle saison. C’est l’extase dans la salle quand, dans un style présidentiel, il déclara que son objectif n’était autre que le titre et la Coupe d’Europe des clubs ! Tonnerre d’applaudissements.

« Je suis désolé de vous quitter très vite explique l’homme fort des Girondins mais je pars pour Marseille, vous savez la ville où je n’ai que des amis, pour soutenir l’équipe de France contre le Portugal. Je pense que demain vous aurez une belle surprise ! » Il n’en dira pas davantage mais suffisamment pour que le « journaliste intermittent » que j’étais soit intrigué. Quelle surprise ? Pour approcher le moustachu à la mèche rebelle je savais par avance que ce serait pour le moins délicat. Il me fallait tenter ma chance.

Escorté par les officiels et son garde du corps attitré il sortit sous l’ovation des représentants des clubs. En attendant à l’extérieur j’osais m’approcher pour lui poser une question sur cette fameuse surprise. « Rien à vous dire ! Désolé je suis pressé car j’ai un jet privé qui m’attend à Mérignac. Vous verrez bien.. ! » Il avait ses canaux attitrés au journal et ne me connaissant pas il était dans une attitude contradictoire mélangeant la fanfaronnade et la méfiance. « Un nouveau joueur lâcha-t-il ! » avant de s’engouffrer dans sa monumentale automobile.

En fait Claude Bez n’allait pas à Marseille pour les Bleus mais pour traiter le transfert de Fernando Chalana  comme me le souffla le Président de la Ligue! Le rush exceptionnel de Tigana à la 119° minute sur le coté droit des buts lusitaniens offrit à Platini le but de la qualification (3-2) pour la finale. Dès la fin du match « El Presidente » avait rendez-vous avec une certaine Annabella. La discussion fut rapide et sans trop de salamalecs. Didier Couécou l’accompagnait car il était un ardent partisan de ce recrutement (1). L’accord verbal fut scellé et le petit génie de Benfica et Annabella s’engagea à ce que son mari rejoigne Bordeaux après une période de repos pour signer le contrat qu’elle aurait soigneusement épluché.

Fernando avait été incertain jusqu’au dernier moment pour la demi-finale en raison d’une douleur au quadriceps de la cuisse gauche. Il n’aurait en fait pas dû jouer ce soir-là. Des mois plus tard on apprendra qu’il avait évolué avec une infiltration.  Claude Bez tenait sa recrue de prestige avec un transfert record et un salaire au plus haut niveau. Fernando n’avait eu que dix jours de repos et pas de quoi cicatriser sa blessure. Il ne savait pas encore que sa présence serait épisodique (20 matches en 3 saisons) et seulement marqué par ce fameux tir au but marqué du pied droit (il craignait pour sa cuisse gauche) à Dnipropetrovsk après un voyage « légendaire ».

En septembre 1984 alors que Chalana n’avait évolué qu’à deux reprises sous le maillot au scapulaire (110 minutes dont 65 contre Laval et 45 contre Libourne) Sud-Ouest Dimanche me demanda d’obtenir un entretien avec le « blessé » avant un certain Bordeaux-Bilbao en Coupe d’Europe. Une enquête rapide me permit de savoir que tous les matins Annabella le conduisait chez Dominique Delsol le kiné des Girondins. Je décidais de l’attendre dès le mardi. « Fernando vous parlera mais quand ce sera utile. Il en gros sur le cœur» m’expliqua son épouse. Il avait été conspué au Parc Lescure quand il était allé assister à une rencontre de championnat. Le contexte était tendu.

Je revins le lendemain. « Pas aujourd’hui ! Mais je vous promets il vous parlera ! ». Le jeudi et le vendredi même réponse. Le temps pressait. Elle me donna rendez-vous le lendemain à 16 heures à son domicile. Avec Michel André le photographe nous fîmes présent à l’heure dite pour rencontrer portes closes. Je décidais d’attendre… car le trio (Annabella avait un fils) finirait bien par rentrer. Une heure plus tard ils arrivèrent très étonnés de notre présence. La journaliste de A’Bola lâcha «  Ah ! Vous êtes là ! Attendez dehors Fernando va se doucher… Ah ! J’avais oublié : l’interview c’est 5 000 francs. » Devant mes protestations et mon refus catégorique elle finit par comprendre que ce ne serait guère son intérêt de jouer à ce jeu-là (2).

«Des yeux de cocker triste, une longue tignasse bouclée et des bacchantes à la Brassens » ai-je écrit en parlant de celui qui vint nous rejoindre (3). Il ne parlait pas un mot de français contrairement à son épouse. A chacune question elle traduisait pour la forme. Du regard il interrogeait Annabella qui à partir de quelques mots prononcés par son mari répondait à sa place. La blessure plus durable que prévu (4), la colère contre les supporteurs, la promesse d’être rétabli pour Bilbao-Bordeaux, les déplacements avec l’équipe refusés pour elle, un hommage appuyé à Tigana : Annabella avait réponse à tout. Un souvenir impérissable de celui qui ne retrouvera jamais ses moyens physiques car il avait une déchirure beaucoup plus grave que prévu. Avec sa gueule de bon perdu au milieu des brutes et des truands il était émouvant…et vraiment je ne l’oublierai jamais.

  1. « Au club, on a été trois ou quatre à décider de le recruter. Sur le moment, on était content d’avoir décroché la timbale. Mais ça a été un raté dès le début. Il est resté trois ans à Bordeaux, c’était trois ans de trop. Un fiasco de première. » a déclaré Couécou à SO Foot

  2. J’avais demandé à Michel André de faire une photo avec eux pendant l’interview pour bien prouver qu’ils m’avaient parlé…C’est celle qui est en bandeau

  3. À tel point que Chalana ne disputera son premier match en Division 1 qu’en février 1985, au Vélodrome. Un mois avant le fameux quart de finale retour de Coupe d’Europe des clubs champions, qui verra les Girondins arracher une qualification épique face à Dnipropetrovsk.

  4. L’article intitulé « Un baiser un geste de la main » est paru le 9 septembre 1984 dans SOD

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Ici et ailleurs (39) : le jour du maillot blanc

Durant quelques années les débuts des mois d’août avaient pour moi des allures de rentrée. J’ai même attendu avec une vraie impatience le jour où je pourrais accéder à des moments collectifs que j’appelais de toutes mes forces. J’en rêvais la nuit et je ressassais sans cesse la liste de tout ce qu’il serait nécessaire de rassembler pour être au rendez-vous. Pas question d’arriver fort démuni lors de ce moment que j’avais tant espéré.

D’abord il y avait eu des chaussures neuves que les heures de travail estival accompli selon toutes les opportunités possibles, me permettaient d’acquérir lors d’un déplacement spécifique au « Palais des Sports» bordelais. Le choix dépendait essentiellement des possibilités financières du moment. Celle à crampons moulés avec deux bandes blanches sur le coté n’avaient pas le même standing que celles qui possédaient les mêmes accessoires en aluminium pouvant se visser. tant pis. on verrait plus tard. Il y a presque soixante ans je rejoignais en effet l’équipe de football des juniors du Club Athlétique Créonnais. Jusqu’à ce niveau il n’y avait en effet aucun club dans le secteur possédant des formations dans les autres catégories d’âge.

Le poster de Nestor Combin avec son compère Fleury Di Nallo épinglé au-dessus de mon lit attisait ma convoitise d’exploits sur un terrain réel, contre une équipe réelle et avec des équipiers réels. Les joutes face à mon frère bien plus doué que moi, ne suffisaient plus à meubler cette attente de devenir un « vrai » joueur de foot. Dès que le vendeur ambulant de boissons gazeuses et autres, qui cumulait son métier avec le poste de secrétaire du club de football créonnais nous informa qu’une licence m’attendait au Café de la Paix, je ne tins plus en place.

Les photos chez Monge, la visite chez le docteur Jarry furent bouclées en un rien de temps. Le précieux viatique vers les joies du sport collectif obtenu il suffisait d’attendre la première convocation à… un entraînement. J’y serais allé tous les soirs s’il avait fallu. Or nous fûmes invités le premier dimanche matin d’août à nous rendre dans la cave coopérative dont le directeur allait assurer les fonctions de « coach » de cette nouvelle équipe. J’y retrouvais quelques copains du collège que je quittais pour l’école normale pour entrer dans la dimension collective qui me manquait tant. Monsieur Olivier nous délivra un discours motivé et motivant sur notre rôle dans un club qui ne vivait que grâce à des mercenaires alors en Division Honneur! 

Tout au long du mois d’août les retrouvailles dominicales me ravissaient. Pas question de manquer les entraînements qui avaient été confiés au professeur d’éducation physique de l’école de Santé navale de Bordeaux. Rien de pouvait me rebuter. L’intensité des séances me plaisaient et je mettais un point d’honneur à terminer dans les premiers comme si toute ma carrière en dépendait. J’avais une peur bleue de ne pas figurer dans la formation devant débuter en match amical sur le terrain cabossé de l’ancien stade local. Ce ne fut pas le cas mais ma déception fut grande quand on m’attribua en raison de ma vitesse de course le poste d’ailier gauche (déjà) ! Mes fantasmes de buteur étaient une tantinet ébréchés mais dans le fond l’essentiel était assuré : je jouerai !

Dans les vestiaires en planches disjointes je reçus donc avec délectation un maillot blanc, un flottant (le mot short n’existait pas dans le vocabulaire) et une paire de chaussettes bleu marine. L’équipement appartenait au club et nous devions l’entretenir ce qui ravit ma mère quand je lui rapportais une tunique frottée à un terrain manquant de pelouse. Jamais je pense je n’ai enfilé une tenue avec autant de plaisir. Je n’ai d’ailleurs aucun souvenir du résultat de la rencontre. Le sentiment que cette rentrée me parut plus belle que celle de l’école normale reste lui bien présent en moi quelques décennies plus tard. Et tout au long de l’année scolaire ma peur de ne pas pouvoir sortir pour aller jouer me tenaillait le samedi au moment de l’annonce des sanctions liées aux notes.

Jouer. L’essentiel a toujours été pour moi de jouer. Durant les douze saisons qui suivirent quel que soit le poste occupé et le niveau, ce plaisir ne m’a jamais quitté. « Vraiment le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les terrains de football et les scènes de théâtre qui resteront mes vraies universités. ». Ce constat d’Albert Camus reste ancré en moi et ne me quittera jamais. Il m’arrive encore souvent de marquer  des buts exceptionnels qui éclairent l’écran noir de mes nuits blanches. Combien je voudrais retrouver mes chaussures à crampons moulés, mon maillot blanc et mon flottant bleu en ce mois d’août ! 

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Ici et ailleurs (38) : des bains de jouvence

Se baigner ! A Sadirac, à la fin des années 50 et au début de la décennie suivante, il était totalement impossible de trouver une autre solution pour savourer ce privilège que celle la grande bassine à laver les draps chauffée au soleil. La notion même de piscine appartenait aux rêves des urbains venant en villégiature dans notre campagne démunie. Impossible de plonger ou de nager sauf pour les rares enfants privilégiés (dont ceux de l’instituteur) qui se rendaient « à la mer » durant les vacances, soit avec leurs parents, soit en colo. Pour notre part nous ne manquions ni d’imagination, ni de débrouillardise en profitant ce que je juge avec le recul du temps comme une incroyable liberté d’action.

Le seul obstacle à des baignades rafraîchissantes résidait dans le fait que nous ne savions pas nager et que nous avions l’obligation de nous contenter de plans d’eau où nous aurions pied ou presque. Or bon nombre d’entre eux (mares, étangs) étaient piégeux avec des bords vaseux et instables. Le plus sûr et le plus rassurant se trouvait être le lavoir collectif situé en contre-bas du bourg aux abords du ruisseau de La Pimpine. Il est aujourd’hui abandonné aux salamandres et souillé par les déchets de promeneurs ne sachant même pas ce qu’il a été. 

En ciment lissé ce bassin était nettoyé avec celui de Lorient, au balai brosse toutes les samedis matins par mon père. Il constituait une « piscine » artificielle sans aucun danger autre que celui de se faire chasser et houspiller par les « lavandières » venant y rincer à l’eau vive leur linge de maison. Elles déployaient de grands draps rugueux, des nappes blanches brodées du dimanche, des serviettes surdimensionnées, des chemises démesurées. Ce linge constituait lorsqu’elles le jetaient à l’eau des bulles géantes avant de disparaître dans l’eau. Les femmes déployaient une énergie particulière pour l’agiter tellement le poids déjà conséquent augmentait lors du rinçage et il finissait par couler.

Pour bien éliminer la cendre de bois mise dans la lessiveuse elles multipliaient les va-et-vient entre le rebord incliné du lavoir et l’eau glacée.. Cette « lessive » naturelle riche en potasse était considérée comme très efficace pour dissoudre les graisses et les taches sur les vêtements sales. Son dosage dépendait autant que je me souvienne, de la nature du bois brûlé. La dernière étape consistait à étendre tout le lot sur une prairie afin d’obtenir un linge « plus blanc que blanc » ! Ces lavandières nous privaient d’une belle après-midi de jeux aquatiques sans risques quand l’idée leur venait de se rendre au lavoir. 

La roue de bois cerclée de fer de leur brouette constituait un excellent système d’alerte. Dès que nous entendions ce couinement répétitif ou son bruit sur le gravillon de la route goudronnée, nous décampions sans demander notre reste. Dommage car le plus dur était déjà accompli : entrer  dans l’eau. Celles et ceux qui ont pu s’y plonger savent pertinemment que le handicap essentiel résidait en effet dans La température du bain. Plus la canicule frappait et plus les débuts constituaient un défi. Alimenté en permanence par une source abondante captée dans le talus du chemin d’accès,  abrité du soleil par la voûte des chênes le lavoir permettait parfois au cantonnier de mettre quelques « fillettes » au frais. Sans le savoir nous avions pour notre part anticipé sur les soins de cryothérapie apportés aux sportifs de haut niveau. A force nous nous y sommes comme eux habitués.

A quelques dizaines de mètres de là le ruisseau Pimpine, notre Nil aux trésors vénéré, nous apportait tout au long de l’année des joies inestimables pour les enfants dotés d’une imagination débordante que nous étions. Les suce-cailloux au printemps, les goujons tapis au fond des trous d’eau, les insectes (les libellules et leurs larves, les nèpes, les araignées d’eau…) les martin pêcheurs fugaces ou les martinets as de la voltige assoiffés peuplaient nos leçons des choses de la vie. En été, si le « père » Blondin, marin au long cours époux de la chef de gare était parti sur les océans, nous pouvions utiliser le lieu où il pêchait durant des heures en attrapant plus de cigarettes dans son paquet que de poissons. Sa maigreur m’impressionnait et son silence durable encore plus. Nous ne nous en approchions pas trop.

Sans jamais avoir vu la moindre image cinématographique sur les exploits des aventuriers des mers, j’avais pourtant envie d’aventures aquatiques. Probablement que les lectures de « naufragé volontaire » d’Alain Bombard mais surtout celle de « l’expédition du Kon-Tiki » de  Thor Heyerdahl m’avaient donné l’envie de voyage au long cours dont je ne connaissais pas les conditions précaires. Grâce à l’ingéniosité de mon frère, durant l’été, nous avions réussi à confectionner des radeaux n’ayant rien à envier par leur instabilité à ceux des grands explorateurs. La quête de vieilles chambres à air d’automobiles ou de camionnette n’avaient pas été des plus faciles car elles servaient à des usages paternels multiples dont celui des lanières découpées destinées aux élastiques des frondes. Avec l’ajout de planches volées aux « récupérations » de mon père que nous attachions avec de la ficelle aux boudins circulaires gonflés à bloc, nous avions fini par confectionner des radeaux de véritable fortune ! Chacun avait donc son « navire » pour des batailles navales très acharnées.

Le plan d’eau qui nous permettait ses aventures de pirates et de naufrageurs ne ressemblait en rien aux vastes étendues maritimes. Le trou d’eau situé à quelques dizaines de mètres du pont neuf sur La Pimpine, suffisait néanmoins à notre bonheur. Les assaillants portés par le maigre courant du ruisseau partaient à l’abordage du radeau adverse ancré dans cette « mare » réduite. Le jeu consistait par tous les moyens, à désarçonner l’équipage adverse et lui faire boire une bonne tasse d’une eau bien moins pure que celle du lavoir mais plus chaude. Piscine avez-vous dit ? Impossible de me souvenir que nous ayons renoncé en plein été à nous tremper jusqu’à mi-cuisse, à poil, dans ce lieu discret sans danger. Il manquait néanmoins d’originalité et de standing. 

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Ici et ailleurs (37) : les étoilés du libre partage

Que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, la cuisine des rues tient une place importante dans le quotidien. J’ai en mémoire des moments exceptionnels au Burkina Faso, à Hanoï, à Samarcande, à Jaipur ou à Bogotá avec des stands plus ou moins précaires offrurales, cuisine, rant des plats typiques à des prix dérisoires. Devant vous en quelques minutes, avec souvent un tour de main exceptionnel des femmes, des enfants ou des hommes répondent aux demandes d’une restauration à la fois simple et goûteuse. Pas de néonisation, de pasteurisation, de désinfection mais le plaisir irremplaçable de manger vrai sans se poser trop de questions sur les conséquences de ses envies.

L’intention initiale de la création des soirées de la manifestation baptisée « la Piste sous les Étoiles » visait à concilier cette approche d’une cuisine « en direct » avec un autre phénomène de moins en moins répandu dans nos sociétés corsetées dans les outrances réglementaires ou normatives : la musique. Les étoiles qui veillent depuis toujours sur les campagnes savent que durant la première moitié du siècle dernier ce partage de soirées estivales à la fortune du pot avec des accordéonistes ou des joueurs de crincrin contribuaient grandement au lien social. La fin des moissons, des battages, des vendanges comme la mort du cochon rassemblaient familles et voisins au-delà des différences sociales. Les racines rurales subsistent encore dans bien des esprits réputés modernes, et dès qu’on leur offre un espace pour qu’elles permettent l’éclosion des fleurs de la nostalgie, elles se régénèrent avec plaisir. Un vrai mystère. 

« Qu’est-ce que tu as choisi ? » reste la question la plus commune de ces soirées où il n’y a ni menu préétabli, ni de carte aux appellations ronflantes. Dans la longue « rue » que constitue la voie départementale connue comme étant la piste Lapébie, les « cuisiniers » offrent en effet plus d’une quarantaine d’options différentes pour se restaurer. La liberté de choix selon ses moyens financiers (on sent bien que le critère pèse sur les éditions 2022) ou ses goûts culinaires (les locaux surtout), engendre alors de longues périodes de réflexion propices à la mise en œuvre du principe d’Antoine Blondin voulant que  « l’apéro » soit la mise en œuvre de « verres de contact ». Arrivant de bonne heure pour réserver les tables, les « vieux » ou les familles figurent toujours parmi les premiers servis. Désormais vers 22 heures arrivent une clientèle plus détendue, plus insouciante et plus jeune. 

La rue des odeurs, des saveurs, des couleurs s’étire pou eux sur quelques dizaines de mètres dans une mélange extravagant où se trouve forcément la solution pour composer ce qui sera une rencontre réfléchie ou un coup de foudre entre un plat et un.e affamé.e. Les assiettes de tapas, les bruschettas, des poches d’ acras ou de samoussa épongent les premiers apports de rosé du soir ou pour les plus audacieux de verres ne manquant pas du punch. Un blanc sec et les huîtres de Marennes conjuguent leurs efforts pour ouvrir l’appétit (s’il en était besoin) des groupes de plus en plus nombreux désireux de faire la « fête » sans retenue.  

La pièce de bœuf avec frites malheureusement congelées ou le poulet accompagné de patates rissolées attirent inévitablement les adeptes du classicisme culinaire. Bien évidemment les saucisses ont la côte comme le magret au foie gras (rare et de plus en plus cher) ou le filet de canard. Ce sont des propositions sans surprise et sûres.  Il reste alors la catégorie au-dessus, celle du plaisir lié à une volonté d’originalité. « J’ai eu envie d’une andouillette m’explique Gérard qui attaque sa conquête avec un couteau en bois aussi tranchant qu’une lame Gilette oubliée depuis trois décennies. J’en profite car mon épouse refuse de m’en cuisiner à cause de l’odeur. Ici je ne risque rien ! » L’argument est recevable comme il le serait pour des sardines ou des tricandilles. « Il m’arrive d’en prendre chaque fois car je sais que je n’en mangerai pas d’autres dans l’année » ajoute-t-il sous les protestations de Marie-Laure qui attaque un hamburger au canard.

Les omelettes aux cèpes ou aux girolles, les anguilles (rares en ce moment), les gambas, les pavés de poisson de rivière, les…demi-homards rissolent sous le nez des aventuriers de la gastronomie tentatrice. Ils en emportent les effluves e supplément. La lamproie avec ses poireaux et sa sauce semble réservée aux connaisseurs ou éventuellement à leurs ami.e.s qu’ils ont réussi à convaincre de goûter à ce trésor probablement en voie de disparition des spécialités régionales. Les encornets bien relevés accompagnés par un mélange de poivrons, de tomates, de piments doux et d’oignons connaissent un succès grandissant. 

Des étoiles ne seront pas distribuées à ces cuisiniers de la piste. Ils ne figureront jamais dans un autre guide que celui des habitués de ces rendez-vous d’été où le partage reste la valeur essentielle. De soir en soir ils vont allumer cette étincelle de simplicité dans les relations humaines que seules les tablées amicales de ce type continuent à perpétrer face à la croyance que le bonheur n’est pas ici mais dans un ailleurs réputé meilleur. 

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Ici et ailleurs (36) : l’influenceur de l’ombre

Il tourne sa petite cuillère inlassablement dans sa tasse comme s’il tenait à boire son café froid. La dosette de sucre a été dissoute et re-dissoute sous l’influence de ce geste répétitif. Yohann vient se poser. Il est en week-end. Au bruit d’une moto passant dans la rue il incline la tête et annonce : » c’est une Yamaha » dont ils précise le modèle exact composé de chiffres, de lettres dont il est le seul à connaître la spécificité. « J’ai été mécanicien dans un garage auto-moto. Vous savez chaque moteur à son bruit. » comme si ce constat suffisait à expliquer qu’il puisse, le dos tourné à la rue, reconnaître les véhicules qui l’empruntent. Le regard noir, un tantinet renfrogné, il continue à agiter le contenu de sa tasse.

« J’ai effectué mon apprentissage et j’ai continué à travailler dans une concession installée sur le circuit auto-moto de Mérignac avant sa fermeture. Alors j’en ai vu et entendu des motos ou des autos de toutes les marques et de toutes les cylindrés. » ajoute ce garçon qui avoue très vite avoir totalement changé d’orientation. Un bras vilainement cassé avec des séquelles graves et la cessation des activités du circuit l’ont contraint à totalement changer d’orientation. Il rester très évasif sur les longs mois passés à douter de l’avenir et à chercher une nouvelle voie.

« J’ai toujours été passionné par le numérique. J’ai beaucoup tâtonné avant de m’installer comme influenceur marketing. » Un nouveau métier de l’ombre qui rythme nos vies d’internautes. « Après une période difficile j’ai eu la chance d’avoir deux mentors rencontrés sur internet avec lesquels j’ai sympathisé et qui m’ont formé aux subtilités de ce rôle discret. Maintenant je suis à mon compte. » Yohann n’a aucun complexe pour expliquer cette nouvelle occupation que l’on peut mettre en œuvre depuis chez soi, à son rythme et en choisissant ses projets.

Il reçoit des offres de produits à promouvoir. « Je me renseigne sur la fiabilité du vendeur et sur les atouts de ce qu’il propose. Si j’y crois je lance une démarche de marketing à partir des fichiers ciblés que je possède. La personnalisation est importante. Il suffit que je change les modèles que j’ai préparés pour les photos et le texte auquel je dois réfléchir. Je serai rémunéré sur l’ouverture et la lecture de mon mail avec une ristourne sur les achats effectués. » Yohann reconnaît que la période actuelle hors ventes spéciales est plutôt calme. « Les meilleurs périodes des achats via internet tournent autour des fêtes de fin d’année ou des rendez-vous comme les fêtes des mères, des pères, la Saint Valentin. ». Son rêve secret serait d’avoir les moyens de placer ses annonces sur Facebook ! 

Pour ce trentenaire connaissant désormais les arcanes de la vente à distance ce job a l’avantage de ressembler à un jeu dont on ne connaît pas le résultat au moment où on s’engage. «  Je travaille à mon compte en fait trois ou quatre jours par semaine. J’arrête le jeudi soir en général car le week-end n’est pas porteur pour les envois. ». L’ancien mécano devenu auto-entrepreneur s’est construit à l’usage des pratiques que personne n’a vraiment codifiées. En fait il avoue que pour réussir il faut « du recul, de la fiabilité dans la démarche et du flair ».

Yohann vit dans sa bulle numérique. Il y construit des rêves devant un écran noir de nuits blanches passées à « tenter les autres ». Il avoue une vraie passion pour le jeu de la Bourse. « Si j’avais les moyens je ne me consacrerai qu’à ça car les gains peuvent être rapides et vraiment intéressants si on sait analyser un contexte et être prudent sur ses engagements. Par exemple en ce moment il faut choisir le marché des matières premières. Les céréales comme le maïs ou le blé ont beaucoup rapporté. Il y a encore quinze jours les profits étaient encore juteux. En plus on ne prend pas de risques contrairement à ce que l’on dit. »

La seconde tasse de café permet de maintenir le dialogue. Il continue à touiller comme s’il souhaitait face à l’instantanéité de son travail, prendre son temps. « Il existe de plates-formes pour jouer avec des milliers ou des millions de personnes qui jouent des sommes modestes ou colossales. Il existe des moyens techniques pour s’en sortir avec une baisse ou avec une hausse.Les gens ne savent pas que jusqu’à 80 000 € de gains par ce système, il existe une exonération fiscale totale  dit-il en souriant. Ce ne sont pas des revenus ! ».

Les cryptos-monnaies l’intéressent donc aussi comme tout ce qu’il se passe sur internet à l’égard duquel il reste très méfiant ce qui constitue sa force.Yohann démonte le mécanisme avec une dextérité similaire à celle qu’il mettait face à un moteur en panne. L’influenceur-marketing s »affirme au fil de la discussion, passionné et donc passionnant pour celui qui souhaite comprendre ce monde obscur et incontrôlé qui ne cesse de grandir hors des repères habituels de notre vie quotidienne. Mais où est la part de réalité dans ce contexte virtuel ? 

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Ici et ailleurs (35) : l’appétit discret mais insatiable du dragon

Aujourd’hui alors que la Chine montre ses muscles face aux Etats-Unis j’ai eu envie de vous proposer un texte écrit il y a huit ans lors d’un voyage au Vietnam. Il y a longtemps que le dragon chinois s’est éveillé et témoigne d’un féroce appétit. Face à ses difficultés économiques actuelles elle poursuit sa politique de contrôle des ressources indispensables à l’avenir du monde. Et déjà au Vietnam c’était perceptible.

« De vieux démons assaillent le Vietnam et il n’est pas un lieu historique dans lequel ils n’aient pas pignon sur rue ou une place de choix sur une façade. Ils sont installés dans la vie quotidienne grâce à la légitimité tout relative acquise dans les siècles. On ne songe pas cependant, à contester leur participation aux moments essentiels de l’accouchement compliqué d’une nation toujours précaire compte tenu des envies de l’ogre chinois. Ils ont été avec leurs gueules patibulaires des combats les plus violents aux côtés des plus faibles et parfois (mais rarement !) dans le camp des « méchants ». S’ils ont eu la flamme ou s’ils pètent le feu ce fut pour la bonne cause. C’est un principe vietnamien dans les belles histoires que l’on narre avec jubilation aux visiteurs crédules la vie et l’œuvre des dragons !

Emblèmes de la force des empires, ils jalonnent les lieux du pouvoir comme pour rappeler qu’ils obéissent seulement aux ordres des plus puissants. Pétrifiés, ces monstres nés de l’imagination fertile des conteurs, ouvrent pourtant leurs gueules sur le vide. Au pied des escaliers conduisant les maîtres vers les trônes, rangés depuis des siècles en allées monumentales ils semblent en effet capables, à tout moment, de s’extraire de leur gangue sculpturale pour dévorer le traître ou le mécréant. Ils ont fière allure sur les toits des pagodes ou sur les ornements somptueux des grands d’un monde d’antan où les croyances ont uniquement servi la cause des despotes peu et même pas du tout éclairés.

Le dragon a donc souvent le statut particulier de collaborateur zélé ou décontracté des héros ayant participé à des affrontements légendaires. On est dans le symbole de la divine primauté de la royauté louée par la tradition orale. Seuls ses représentants ont le privilège de descendre ou de pouvoir partager avec les gardiens de la morale ou de la justice divine. Au Vietnam on se félicite de constater qu’il existe encore des êtres surnaturels capables de vaincre au nom des faibles humains qui triment dans le quotidien. Il est vrai que pour certains les dragons sont encore rouges avec le front marqué d’une étoile écarlate. Ils appartiennent à une autre légende sanglante dans laquelle le feu venait des cieux porté par des démons volants venus d’ailleurs.

Les flammes du napalm ou les liquides des défoliants crachés sur le pays ont laissé des traces indélébiles sur les corps et surtout dans les esprits. Les musées conservent des exemplaires de ces dragons impérialistes comme autant de trophées de la victoire du peuple sur des forces technologiquement supérieures. L’époque moderne permet de placarder partout les slogans, les injonctions vantant les mérites du héros ayant terrassé les envahisseurs. Ho Chi Minh, en gringalet vieillissant affiche souvent sa sagesse rationnelle comme seule arme lui ayant permis de résister et de vaincre. La pugnacité et le sacrifice de deux générations ont été nécessaires pour faire fuir ces suppôts armés d’un grand Satan colonisateur.

La Chine a laissé l’empreinte culturelle de ses chimères et elles ne s’effaceront plus des mémoires vietnamiennes même si le temps les dénaturent. Elle rode d’ailleurs autour de cette province d’un empire n’ayant eu de céleste que le nom. Des langues de feu viennent provoquer ou lécher les consciences de telle manière que ne disparaisse jamais totalement la tutelle séculaire d’un autre fabricant actuel de dragons moins agressifs en apparence, mais exportés dans le monde entier. Ils s’insinuent partout…pour se nourrir subrepticement des richesses de la terre des autres. Et ils ont de l’appétit !

Incontestablement partout où l’on va l’empire voisin pratique l’annexion via l’économie. Maîtrise du marché de gros (la visite de celui de l’ex-Saïgon le confirme) permettant de fixer les prix au détail;  sous-traitance de multiples éléments destinés aux industries de pointe, colonisation grâce à la création d’îles artificielles de la mer de Chine; le dragon avance à pas feutrés. Il sait fort bien que sa proie est sans défense. S’appuyant sur la tradition et le souvenir des périodes noires du colonialisme dans le nord et paradoxalement sur l’américanisation et la consommation dans le sud, les Chinois adoptent la méthode douce ou agressive pour parvenir un jour à leurs fins. Le Vietnam dont on imagine mal qu’il ait pu être le pays de tant de violences aura bien du mal dans le contexte des affrontements de la mondialisation à échapper aux griffes chinoises. » (écrit le 21 octobre 2014)

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Ici et ailleurs (34) : en haut de son arbre, Eric vit heureux

Eric ne s’est jamais pris pour Tarzan même si son esprit aventureux lui a permis de surmonter tous les obstacles de la jungle de la vie. De moments difficiles en moments heureux il n’hésite pas à utiliser les lianes de son immense réseau amical pour se faufiler vers de nouvelles approches de l’existence. Usé par des gamelles plus ou moins douloureuses (et rendu philosophe sur l’avenir par un léger AVC) car il arrive que les supports les plus solides fassent défaut, il a décidé de se retirer sur son arbre. Une maison perchée autour du tronc séculaire d’un chêne entre de maîtresses branches lui sert désormais de repaire. Il y vit depuis plusieurs mois avec un sentiment de liberté bien différent du stress de la vie de château qu’il pratiquait antérieurement.

« Malgré la canicule sous la canopée et au-dessus du sol surchauffé nous sommes moins touchés » explique-t-il à ses invités. C’est légèrement plus aéré » En montant l’escalier que des amis lui ont confectionné après son accident cérébral, Eric savoure l’originalité ce qu’il considère comme un domicile privilégié. Le lieu a servi durant des années à accueillir des hôtes attirés par l’originalité de la situation d’un hébergement de qualité. Le séjour était très demandé jusqu’au jour où le propriétaire a décidé de se le réapproprier. Il y règne un bric-à-brac sympathique contraignant à pousser vaisselle et objets divers du quotidien pour se tailler une place à la table du seigneur des lieux. Mais on y est vite à l’aise. 

« Je veux vivre au plus près de la nature, au cœur de la propriété que je viens de céder à ma fille. Peu à peu je m’installe dans la durée. Je n’ai plus que trois hectares de vignes destinées à produire du clairet. Par contre je viens de planter sans aucune aide, une trentaine d’arbres fruitiers divers pour élargir le spectre des produits des terres. En ce moment il me faut les arroser tous les jours avec une citerne car ils sont encore fragiles » souligne l’homme des bois. Il consacre en effet tout son temps ou presque à protéger et à développer la biodiversité d’un site qui a été durant des décennies en monoculture de la vigne.

S’il vit heureux en haut de son arbre, il ne dédaigne pas s’installer à son pied. Là quand l’été le lui permet, il partage l’ombre bienfaisante de son chêne. Un endroit que les villageois d’Astérix adeptes des banquets auraient adopté tellement il s’y pratique le partage sous toutes ses formes. La présentation des plantes qui l’entourent, le chant des oiseaux (très discrets hier) qui occupent le toit naturel et plus encore une bouteille de clairet bien fraîche constituent le menu des rencontres qu’il suscite avec une gourmandise particulière. « Je ne me suis pas retiré du monde mais je souhaite que celles et ceux que j’estime viennent partager les bons moments loin de tous les soucis et de la pression du quotidien. » Eric a en effet toujours été un adepte convaincu de la politique de la table ouverte.

Le gîte, le couvert et les vertus de la nourriture apportée par les convives constituent les principes clés de cet espace aussi simple que possible portant l’enseigne d’une auberge espagnole. D’ailleurs sur la table on trouve la planche en bois dur destinée à couper le chorizo, le jambon, le boudin ou le saucisson séché à l’air ambiant. L’invité mesure aussi la qualité de l’accueil à un détail que l’habitué des authentiques « buffets campagnards » repère vite : le tranchant du couteau mis à la disposition des pratiquants de l’apéro improvisé pour s’en payer une tranche. 

En jouant à « convive perché », chacun se trouve vite emporté par cette convivialité oubliée des soirées dans les hameaux ou les cours de ferme. Aucune fioriture, aucun artifice, aucun confort superflu et le seul luxe réel reste le point de vue sur ce Bordeaux lointain enveloppé dans les brumes de la pollution ou des évaporation de la Garonne. Le dialogue en est facilité et les gens même s’ils ne se connaissent pas, finissent par échanger dans un cadre fruste et mais rassurant. Le sentiment de revenir à ses rêves lointains de cabane style guerre des boutons envahit toujours ceux qui comme Eric sont restés de « grands enfants ». Et nous le sommes tous un peu. 

« Je n’ai aucune prétention. Je ne suis ni un ermite, ni un Robinson Crusoé en rupture sociale. Je voudrais seulement réussir à créer un îlot de répit, de partage et de rencontre à toutes celles et tous ceux que j’aime bien. Ma fille travaille sur un projet beaucoup plus structuré avec une guinguette à l’ancienne dans l’esprit de mon chêne. J’ai constaté que les jeunes sont ébahis par des connaissances très basiques en matière de vie naturelle. C’est même inquiétant. Peut-être qu’un lieu dédié à la biodiversité du quotidien verra le jour dans l’avenir ? » Eric a toujours une idée, un projet, une invention, une utopie qui lui trottent dans la tête…C’est ce qui fait que quand l’on redescend l’escalier de sa cabane on est toujours charmé !

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Ici et ailleurs (33) : les étoiles du sourire de Stella

La Maison d’Accueil Spécialisée de l’ADAPT est parfaitement silencieuse. L’été n’existe pas en ce lieu d’accueil permanent pour personnes « cérébro-lésées » après un accident, un AVC ou une maladie neurologique, puisque la climatisation maintient une température constante. Les vacances pour les résident.e.s et le personnel qui les accompagne, explique ce calme général. Les soins en cours dans des espaces extrêmement spécialisés et les ateliers individualisés permettent aux présents de continuer à espérer des moments de soulagement ou de distraction dans une vie quotidienne répétitive.

Dans l’une de ces salles, devant un écran d’ordinateur, Stella tape patiemment avec l’index de sa main droite sur un clavier aux grosses touches colorées. A ses cotés l’ergothérapeute l’accompagne dans ce qui constitue pour elle l’un des plaisirs essentiels. Ce geste simple pour n’importe constitue pour cette jeune femme handicapée une performance. Elle ne s’exprime que par un large sourire lumineux qui traduit ses émotions. Stella aime le monde, la visite, l’échange même si tout dialogue et tout mouvement autre que celui de sa main droite, lui est impossible.

Son envie de communiquer avec toutes celles et tous ceux qui l’entourent, fait d’elle une résidente omniprésente de la MAS. Elle profite de sa capacité à lire et à comprendre ce qui lui est dit pour assouvir sa passion : la poésie! Elle recopie sur un cahier d’écolier les textes qu’elle a écrit avant son accident de la vie. Les vers tracés d’une écriture bleue et fine constituent son patrimoine antérieur qu’elle transcrit elle-même lettre après lettre, sur l’écran devant elle. « Elle tient à cette opération qui va lui permettre ensuite d’effectuer la mise en page de son second recueil » explique son accompagnatrice. Le premier publiée sous le titre « Turbulences » (1) lui procure une légitime fierté. Elle l’a juste à coté d’elle comme une preuve de sa réussite. 

Dans la présentation Stella raconte en quelques mots le pire moment de sa vie. La farouche volonté qui l’anime perce dans ce sobre résumé : « J’ai passé 8 ans en centre rééducation suite à un traumatisme crânien dû à une gifle que mon compagnon m’a mise. Après 8 ans de rééducation j’ai réussi à passer le cap de l’acceptation. » Un drame qui l’a finalement conduite dans cette Maison d’Accueil Spécialisée. Elle ne pourra plus jamais en dire davantage. Alors elle écrit : « Si je suis ici, c’est à cause d’une simple baffe,/ et surtout parce que je n’ai pas fait gaffe/.Je croyais en l’amour,/ mais ça m’a blessé pour toujours (…) »

Sur l’écran devant elle les mots portent les réalités de l’existence insouciante de la jeune fille qu’elle a été. L’un d’eux, le dernier qu’elle a écrit et qui décrit son caractère interpelle : « chiante ». Quand on attire son attention sur ce qualificatif elle éclate d’un rire silencieux et ses yeux reflètent une joie manifeste. Stella heureuse que l’on souligne cette appréciation qu’elle a portée en d’autres temps sur elle-même, exprime son bonheur sans modération. Les étoiles brillent dans son regard. On le l’entend pas. Elle brise pourtant le monde du silence auquel elle est contrainte par son sourire.

« Cet équipement spécifique a été acquis avec l’aide du conseil départemental . Nous avons aussi un système informatique qui capte le mouvement des yeux. Comme elle sait parfaitement lire elle peut là aussi lettre après lettre écrire des mots correspondant à ce qu’elle pense. » Impressionnante de volonté, Stella ne renonce jamais à ses passions. Elle vit tout et le plus à fond possible. Tout l’enchante. Tout lui paraît important à vivre. Plus rien ne lui fait peur.  Elle rentre de vacances en Espagne organisées par la MAS. « Elle a failli ne pas pouvoir partir confie Yannick. La batterie de son fauteuil était d’un niveau plus élevé que la norme autorisée dans un avion. Il a fallu lui trouver un autre fauteuil et la ramener le lendemain à l’aéroport. Et finalement elle a pu effectuer son n séjour. » La jeune femme apprécie et offre « son » éternel sourire en preuve de sa satisfaction.

Léa l’une des résidentes de la MAS la présente ainsi dans le premier recueil de poèmes : « Je peux dire que la rencontre avec « Stella » est ma plus belle rencontre (….). Au quotidien, c’est une personne joyeuse qui m’aide à relativiser dans mes moments difficiles car elle semble avoir accepté son handicap. Je suis admirative de l’évolution qu’elle a pu faire pour l’accepter(…) ». Certes. Mais en tapant lettre après lettre Stella a gravé dans la durée ses espoirs sur une page blanche.

« Il y a maintenant bientôt trois ans j’ai eu un accident. Depuis ma vie est en chantier. Je ne fais plus ce qu’il me plaît Désormais, je ne fais que rêver qu’un jour je remarcherai. Mais au fond de moi Je sais que ça n’arrivera pas. La vie en a décidé ainsi. Tant pis, J’ai beau travailler je ne pourrai plus changer (…) C’est comme ça. Ce n’est pas facile, mais avec de la volonté j’y arriverai. Avec les années je gagnerai ce dur combat que la vie m’impose et seulement après, je prendrai une longue pause. Ma vie reconstruite, je rangerai alors mes outils Je m’en servirai seulement pour bricoler de jolis moments avec les miens. »

Ah ! Qu’il est beau et triste à la fois le sourire de Stella !

(1) https://www.bookelis.com/poesie/43090-Turbulences.html

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Ici et ailleurs (32) : la terre et le gosier

En été le sport favori reste bel et bien l’arrosage ! Il faut à la fois l’endurance, la technique et l’efficacité pour espérer atteindre le but : améliorer ses performances d’une année sur l’autre. Le premier choix dans cette discipline reste le « moment » et le lieu où on la pratique. Il existe deux écoles : celle du soir tard et celle du matin de bonne heure ! Et durant la période estivale il est aussi mal aisé de se fixer sur un créneau horaire plutôt que l’autre. Les objectifs sont cependant bien différents dans un cas ou dans l’autre : il y a bel et bien « arrosage du matin » et « arrosage du soir » ! Celui de la terre et celui du gosier ! 

Nous nous pencherons sur le premier qui consiste alors que le soleil n’a pas encore fait ses ravages sur le jardin, à donner à boire aux plantes ou aux fleurs de votre propriété ou, cas plus grave, à celles que l’on vous a confiées. Le second a un but humanitaire affirmée puisqu’il se propose de rincer la dalle à quelques amis en une circonstance particulière. Si le procédé est le même (user du liquide) on n’arrive pas nécessairement au même résultat ! 

L’arrosage matinal permet à terme aux bénéficiaires de la prestation de se requinquer, de se développer, de s’épanouir. L’arroseur a souvent des consignes horaires très précises car il pourrait s’il traîne un peu, faire plus de mal que de bien. L’eau de vie de l’aube renforcée par un ajout dopant se conjugue en effet mal avec la chaleur excessive ! Elle condamne en cas de retard ou d’oubli les « arrosés » qui supportent mal le soleil et qui tournent facilement de la feuille.  

Afin d’éviter pareille mésaventure des jardiniers prévoyants installent l’arrosage automatique programmé.  Ce système sophistiqué évite en temps ordinaires de se lever dès potron-minet pour distribuer sans efforts leur pitance à des végétaux en souffrance estivale, et en cas d’absence il garantit les ressources nécessaires par exemple pour une pelouse susceptible de bronzer plus vite que ses propriétaires. La rosée ne lui suffit pas même si elle comme bien d’autres, adorent ces perles vivifiantes et fraîches. 

Pour les autres arroseurs manuels c’est souvent une phrase magique donnée à un membre de la famille ou à une voisine compatissante au moment du départ qui règle tout : « Tiens voici la clé, tu arroseras régulièrement mes fleurs, tu te ramasseras les haricots verts et tu donneras à manger au chat ! ». Ce sont les consignes les plus répandues en juillet et août. Elles ne sont respectées que si celle ou celui qui les reçoit, a conscience de l’enjeu affectif que peut représenter un massif de fleurs, une jardinière de géraniums ou un potager pour celle ou celui qui l’abandonne. D’ailleurs souvent le donneur d’ordres téléphone régulièrement, pour certes parler de la pluie et du beau temps mais surtout pour s’enquérir des souffrances du jardin et de la déprime d’un félin abandonné !

Il existe en effet des abandons douloureux de patrimoine végétal ou d’animaux dont la compagnie n’est plus amusante car les vacances sont prioritaires sur toute considération affective ! Tous les spécialistes vous le diront seul l’arrosage matinal est recommandé et doit être pratiqué et il ne faut pas transiger avec ce principe sous peine de voir péricliter ce que l’on a soigneusement élevé ! Un désastre au retour du Pangloss défenseur inconditionnel de la théorie voulant que pour vivre heureux il faille avant tout cultiver (un) jardin. Cette culture du lever matinal pour abreuver fleurs et légumes parait menacé par les consignes drastiques liées à la canicule. Elle influe d’ailleurs sur la rosée et le rosé ! 

N’empêche que le point commun entre les arrosages matinaux et ceux nocturnes reste la recherche du bonheur ! Il existe dans cette perspective des adeptes moins candides qui ne veulent pas croire qu’en été l’aube soit le seul moment propice à la rencontre avec l’eau de vie ! En fait en cette période de la journée les adeptes de l’arrosage nocturne se mettent au vert car ils sont mal en point après avoir tenté toute la nuit d’éviter un dessèchement de gosier. 

Ils ont souvent attaqué l’apéro à la nuit tombée en compagnie des plus jolies « plantes » qu’ils ont pu rencontrer pour poursuivre en bandes organisées dans des espaces climatisés où ils laissent toutes leurs liquidités au comptoir. Il existe aussi des « sources » agréables appelées parfois pince-fesses, buffet campagnard, garden-party ou apéro dînatoire qui se pratique sur une terrasse ou justement dans un parc parfaitement entretenu et arrosé pour la circonstance !

Plus de robinets à la barrique comme au temps des gerbaudes familiales mais de nouveaux dispositifs du genre « box » ou « cubi » autorisant une dangereuse forme individuelle de dosage privilégiant la liberté et l’égalité d’accès et favorisant la fraternité des arroseurs et des arrosés.  On s’arrange aussi en ces chaudes soirées à masquer des liquides prohibés par un proche sourcilleux. Le jus d’orange ou le Coca constituent des alibis de premier ordre pour se parer d’une image de convive parfait.

Qu’ils célèbrent en été un événement heureux ou qu’ils aient besoin de noyer leur chagrin les arroseurs du soir pratiquent de plus en plus la mise en bière et de moins en moins le « rire jaune ». La tendance est en effet aux canettes dopées quand le Ricard n’a plus l’heur de plaire. Et si les plus âgés préfèrent la vie en rosé ils sont souvent dépassés par le sexe féminin qui adore se taper quelques petits blancs !  Le résultat reste cependant souvent le même.

Quand l’arroseur matinal s’éveille celui du soir va souvent se coucher.  Il fuit les lieux de ses exploits le plus vite possible car il sait que le soleil va singulièrement le ratatiner s’il ne se cache pas sous la couette durant quelques heures. Les belles « plantes » du soir sont elles aussi vite fanées surtout si elles ont bénéficié d’un soin particulier de jardiniers séducteurs.

Dans le Sud-Ouest de la France à Bayonne, Dax, Mont-de-Marsan et dans de nombreuses autres villes on organise même des camps d’entraînement nocturnes avec arrosages intensifs. Et ce ne sont pas des salons du jardinage mais ce que l’on appelle des ferias ! Aux abreuvoirs des bodegas on n’y distribue pas que de l’eau pour le plus grand plaisir de celles et ceux qui viennent uniquement pour picoler ou tester leurs limites.

On les retrouve à l’aube incapables de faire le trottoir jusqu’à un lit et contre les murs s’ils pissent comme ils pleurent, c’est uniquement pour éliminer.   Impossible alors de compter sur eux pour s’occuper des parterres ou des espaces verts qu’ils ont souvent piétinés toute la nuit !  Ils tournent et ils virent ivres mais plus forcément de bonheur. 

Ils rangeront leurs souvenirs dans la malle ad-hoc et quand l’heure viendra de la fin des vacances estivales et qu’il leur faudra repartir cultiver leur jardin, ils constateront amèrement qu’ils possèdent l’entraînement nécessaire pour supporter l’intense boulot du leveur de coude institutionnel ou occasionnel. Rendez-vous sera alors pris pour l’été prochain.

Il arrive parfois que parmi eux des gens bien sous tous rapports aient négligé tous les matins leurs plates-bandes ou leurs jardinières pour se préoccuper seulement de leur propre besoin en liquide nutritif du soir. Ces déserteurs des matins à rosée pour le moment plus distractif des soirées à rosé, illustrent les facettes des vacances durant lesquelles le partage reste essentiel. 

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