LE TROU DE LA SECU

Wed, 21 Sep 2005 00:00:00 +0000

Il y a des journées où je devrais courageusement rester au lit et m'y bercer de mes illusions. Je m'éviterais ainsi de me sentir mal, le soir, au moment où je me pose pour faire le point sur un laps de temps extrêmement court. J'ai le sentiment que ce mercredi aurait bien pu être enlevé de mon éphéméride 2005 sans que ma vie en soit bouleversée. Une succession de moments délicats allant du feuilletage du catalogue des difficultés sociales présentes durant toute la matinée, à l'enlisement d'un dossier prioritaire à cause de la carence d'un bureau d'études techniques dépassé par les événements l'après-midi. Rien de particulier. Seulement la sensation d'être, dans le deux cas, dans l'obligation de mieux faire. La routine en quelque sorte !  
En revanche, une rencontre démoralisante avec la plus dure des misères, celle de la maladie, m'attendait pour conclure ce mercredi démoralisant. Et là tout devint relatif. Sous la plage supposée ensoleillée du pouvoir il y a les pavés gris de sa réalité. Je l'ai pris en pleine  » gueule  » comme un rappel à l'ordre salutaire destiné à me montrer que la vie passe avant tout le reste.
 
GUERISSEUR SOCIAL
La rançon d'avoir beaucoup vécu dans un village dont on prend la gestion, c'est que se créent des rapports filiaux avec des administrés. Quand un message m'arrive, il n'a donc parfois rien d'institutionnel tant il correspond à un appel au secours, à une main tendue, à une demande impérieuse. Quand on me glisse, à la fin d'une permanence usante,  » ce soir, il faut que tu passes chez Reine «  je décode illico. Ce n'est pas le Maire qu'elle veut rencontrer, c'est  » le guérisseur  social « , celui à qui on prête un pouvoir que mes amis, Marie-Christine le médecin et Hugues le curé ne sont plus en mesure d'exercer. Je deviens alors, dans ces cas là, un recours irrationnel, une sorte de gourou susceptible d'influer sur le cours d'événements que la personne qui m'appelle ne maîtrise plus. En règle générale je le vérifie en entrant. La maison sent l'abandon. Ici on ne lutte plus, on se laisse envahir par le renoncement. On sait que l'ordre reste le privilège des gens ayant encore du temps à perdre. Et elle, Reine, elle pressent qu'elle n'en a plus beaucoup devant elle?«  Ah ! te voilà mon petit. Merci? merci? J'ai besoin de te parler. Viens t'asseoir par ici « . Dans ce qui fut un salon je m'installe sur une chaise anonyme. Sur la table deux verres. Elle se pose à coté de moi.
Il y a quelques jours, affolée, stressée, Reine avait sollicité de la Mairie une accompagnatrice pour se rendre à la Fondation Bergonié. Un cancer la dévore de l'intérieur et elle n'osait pas affronter seule la consultation devant sceller son sort. Reflet profond d'une société où la solitude face à la maladie devient parfois insupportable, son attitude me secoue.  » Je voulais te remercier, mais je n'ose plus sortir tellement je deviens un monstre « . Cancer des seins qui a entrainé leur disparition pure et simple. Cancer d'un ?il lui ayant valu de devenir borgne. Métastases dans le cerveau? Elle garde un sourire naïf comme si tous ces malheurs la dépassaient totalement. Elle se lâche en me contant par le menu son aventure de personne âgée ballottée de services en services, de radiologues en ophtalmologues, de cancérologues en chirurgiens, de cliniques en hôpitaux
« VOUS NE LE VERREZ JAMAIS »
«  L'autre jour quand j'ai rencontré le Professeur qui m'avait opérée de l'?il, je ne sais pas comment la conversation est venue sur les gâteaux. Je lui ai dit que pour mes 80 ans on m'en offrirait un très gros avec des bougies partout? Et tu sais ce qu'il m'a répondu ? Ma pauvre dame vous ne le verrez jamais votre gâteau, avec ce que vous avez ! Je m'en suis trouvée mal. Il est parti et m'a laissée seule. J'ai pleuré dans le couloir, sans que personne ne s'intéresse à moi. Alors merci d'avoir permis à une aide ménagère de m'accompagner à Bergonié. J'étais à bout. J'avais peur? «  Elle s'arrête durant quelques instants, me sert un Guignolet Kirsch dont mon palais avait oublié le goût depuis belle lurette, et poursuit par le menu le récit de ses avanies hospitalières. L'eau fraîche qu'elle réclame mais que l'on ne veut pas lui donner car elle est sans argent avec elle pour acheter la sacro-sainte bouteille d'eau minérale?Les attentes interminables quand on l'oublie dans un hall ou devant un guichet dont elle ne maîtrise pas le fonctionnement? Le langage incompréhensible  de ces toubibs dont elle a oublié le nom mais qui s'arrangent pour qu'elle ne sache rien de la vérité? Ses quatre jours en clinique privée, sans voir la moindre femme de ménage alors qu'elle, quand, elle y travaillait, on passait faire le lit et nettoyer matin et soir? Elle parle, parle encore, parle toujours comme Robinson Crusoé a pu le faire avec ses briseurs de solitude. Elle est seule face à cette mort qui s’annonce. Aucun accompagnement! 
SANS OSER PARLER D’AVENIR
La médecine n'en sort pas grandie. Son découpage technique et mécanique de l'individu a autant brisé Lucienne que la pieuvre du cancer. Elle est entraînée dans une spirale infernale, installée dans des lieux différents, portée par des visages fugitifs, soutenue par des appareils froids, renforcée par des décisions assénées sans ménagement, aggravée par une rafale irrésistible d'examens en tous genres. Le  » guérisseur social  » n'y peut rien.  Je trinque sans oser parler d'avenir. J'écoute ses confessions angoissées en l'assurant que je continuerai à la soutenir et que moi je serai là, avec elle, le jour où elle coupera les parts de son gâteau d'anniversaire. Les élus ont le droit de mentir quand ils ne s'adressent plus à une électrice ou à un électeur mais uniquement à un homme ou une femme. 
Dehors, je respire dans le douceur du soleil d'automne. Je marche, soulagé. Ma journée n'a pas été inutile car elle m'a offert ces moments de vérité. Je traverse en diagonale la place carrée de la Prévôté en songeant au trou de la Sécurité sociale, à ce gouffre où ne s'engloutissent pas seulement les cotisations mais aussi une certaine philosophie de la médecine. Le cancer n'est pas que dans les corps des malades. Lucienne, ne l'a pas encore compris. Reine en souffre. Reine le sent. Reine angoisse. Reine désespère. Paradoxalement, pas à cause de la gravité de son état, mais plus sûrement à l'idée de repartir lundi matin dans la gueule de la machine médicale?Etrange monde !
Mais je déblogue?

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