LA SERIE QUI MANQUE

Fri, 23 Sep 2005 00:00:00 +0000

Les temps changent. C'est indéniable. C'est inéluctable. Il fut ainsi une époque récente où des rouleaux de barbelés protégeaient les moindres installations militaires, surveillées par des guérites où s'ennuyaient des troufions somnolents, gelés ou surchauffés. On y patrouillait de nuit ou de jour sur la périphérie pour assurer leur réputation d'enceintes infranchissables. Le secret défense constituait la préoccupation essentielle de gradés spécialisés dans leur protection. Pas question de montrer un bouton de guêtre, ou d'exprimer le moindre ressentiment sur cette armée, qu'il fallait respecter comme étant protectrice efficace de la Nation. Héritière de Valmy, où les ailes du moulin et les sans culottes avaient tremblé sous le vent des boulets prussiens, elle entretenait le mystère sur ses matériels. Elle cultivait sa différence, refusant de rendre compte de l'utilisation de ses moyens.

Désormais, il semble bien qu'elle n'ait plus grand chose à cacher, puisque tous les journaux vantent l'extraordinaire déploiement de technologies ultra sophistiquées prévu, à Paris, sur l'esplanade des Invalides, durant ce week-end. On est passé de l'ère des portes blindées à celle des portes ouvertes, comme s'il fallait une brutale transparence salvatrice dans cette institution professionnalisée occupant 4% de la population active française. Paradoxe, l'armée du peuple était affublée du surnom de «  grande muette « , celle des militaires de carrière devient la  » grande bavarde « . L'adjudant se transforme donc en hôtesse d'accueil, et le cabot chef en guide prolixe. Le char sera pacifiquement pris d'assaut. Si on lève un canon, ce ne sera qu'à la santé du pays. Quand un gradé expliquera que, de son arme, il tire  » cent balles  » il ne faudra pas s'en offusquer. Le métier de plongeur deviendra valorisant, et marcher au radar une preuve de clairvoyance technique. Ne vous méfiez pas d'un sous-marin, car il ne sert plus à vous espionner pour le compte de vos rivaux. Si les parachutes sont dorés, c'est uniquement pour vous persuader qu'ils ne sont plus réservés aux Ministres ou parlementaires déchus. Le déballage, sur la vaste pelouse servant habituellement aux sportifs parisiens en mal de gazon, ou aux bronzeuses guettant les rayons du soleil d'automne ayant réussi à percer la grisaille polluée de Paris, se veut pédagogique. D'autant que, n'en déplaise à Uderzo, si, sur un stand, on vous incite à signer un contrat en répétant  » engagez-vous, rengagez-vous, vous verrez du pays? « , il faudra le croire. En effet, jamais autant de militaires n’ont hissé les couleurs tricolores hors de France !

Le service national n'avait pas besoin d'attirer les foules.Elles venaient à lui. Au contraire, il faisait fuir la clientèle. Les shows grand public n'avaient pas bonne presse. Ils se résumaient en séances privées baptisées  » conseils de révision  » (comme si on avait besoin d'être  » révisé  » à 20 ans), où des jeunes hommes en slip kangourou passaient sous la toise, avant d'être déclarés  » bon pour le service « . Cette époque ridicule est révolue. Désormais l'armée recrute?des volontaires motivés, compétents, prêts à tout. Elle a tout de même un choix réduit puisqu'elle ne peut puiser que dans 1,1 proposition pour 1 poste disponible. La marge d'appréciation demeure mince.

Il faut donc vanter le produit, présenter une vitrine alléchante, modifier le positionnement de l'employeur. L'armée de  » papa troufion  » a tourné la page, laissant derrière elle son vieux creuset, vide d'une citoyenneté originellement égalitaire. Elle veut des techniciens froids, efficaces, obéissants, ne se posant aucune question sur les objectifs à atteindre. Elle leur offre un  » contrat  » à la place d'un « engagement « . Elle les liquide s'ils ne font pas l'affaire, puisque 30 % des 20 000 recrutés l'abandonnent annuellement à l'insu de leur plein gré, pour se retrouver au  » chomdu « .

Le peuple mandate et rémunère, par procuration,  » ses  » soldats pour agir en son nom et plus encore à sa place, ce qui simplifie les états d'âme. Mais voilà, cette situation confortable nuit à la motivation des masses.

Les jeunes jouent donc aux badauds, vont admirer le défilé du 14 juillet, montent dans les cockpits des avions de chasse exposés sur les foires, sautent des hélicoptères cloués au sol, franchissent les portes ouvertes, mais rarement le pas de l'entrée professionnelle à la caserne, sauf à avoir une vocation affirmée. Il est vrai que leur image de ce métier militaire est portée dans leur subconscient par des jeux vidéo où ils alignent, en quelques minutes, plus de morts virtuels qu'un bataillon de légionnaires n’en fera dans toute sa carrière dans d'authentiques combats. Cette vision d'un rôle facile de défenseur héroïque et sans risque d'un territoire imaginaire colle mal avec la réalité d'une armée confinée à des missions de protection statique, des  » patrouillages  » préventifs, ou des surveillances passives peu glorieux!

Ce week-end, l'armée veut donc donner du rêve. Elle se calque sur la télé-réalité et offre, sur une superbe  » Star'Ac « , des armes potentielles. C'est, en cette période de restrictions budgétaires, une gabegie, car il y aurait eu plus efficace : demander à TF1 d'inventer une série nouvelle. Les commissaires de police et les inspecteurs ont bien les leurs (ce sont les plus gâtés avec l'inusable Navarro, la pétulante Julie Lescaut, l'inflexible Moulin, la futée Elise Rom et tant d'autres?), les juges ont bien le  » fils Cordier « , les gendarmes accroissent bien la féminisation de leur brigades grâce à  » une femme d'honneur  » , les avocats sont  » associés  » pour le meilleur, les brocanteurs comptent bien sur  » Louis « , les proviseurs ou les instits viennent loin derrière, mais peuvent tout de même espérer une relève positive. Même les  » anges gardiens  » ou les  » maires  » ont droit à leur promo?de temps en temps. Pour les militaires rien ! Ils ne peuvent compter que sur des rediffusions du film peu reluisant « Les bidasses en folie « , ou des ?uvres cruelles consacrées aux grandes guerres passées. Ce n'est pas de la promo !

A la place de MAM, je renoncerais donc illico à toutes ces journées portes-ouvertes pour concentrer mes efforts sur la production d'une série télévisée présentant un  » biffin malin », un  » marin  ténébreux » ou, plus facile, un  » aviateur  beau parleur « . Et là, les vocations se bousculeront pour que Droopy puisse fièrement continuer à jouer au gendarme du monde.

Mais je d
éblogue?

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