LA RECHUTE

Sun, 09 Oct 2005 00:00:00 +0000

Depuis que je me suis lancé dans l'aventure de  » L'autre quotidien « , je mesure combien il faut être inconscient pour marcher hors des sentiers battus. L'incitation de Silvain et de Julien, d'Empreintes graphiques (1), me poussant à entrer dans ce monde totalement inconnu de ma part des blogueurs, m'aura forcé à prendre en compte des paramètres dont je pensais qu'ils avaient été oubliés. Je les retrouve pourtant intacts comme autant de  » réflexes  » inévitables d'une société de la communication, truquée ou maîtrisée par ses composantes les plus habiles. Le blog m'a replongé dans ces 30 années plus ou moins professionnelles consacrées à la presse écrite, à la radio et, plus marginalement, à la télé. Il a ressuscité de vieux démons. Il fait remonter à la surface des agacements toujours similaires. Il pose des constats identiques, comme si les supports évoluent mais la mentalité demeure.

En rangeant mon stylo de  » journaliste  » occasionnel j'avais une lourde appréhension. J'abandonnais le  » troisième pouvoir « , celui que j'avais patiemment conquis, celui que j'avais exploré, celui qui m'avait fait rêver. Du statut d'observateur, je passais à celui d'observé? Un peu comme l'entomologiste qui, après avoir longuement scruté, à travers son microscope, les abeilles se retrouverait brutalement sous l'?il inquisiteur de celles dont il a critiqué les pratiques sociales. Le  » savant  » a toujours du mal à devenir objet d'étude.

Sait-on à quoi pense la fourmi quand elle voit depuis « sous la loupe » un gros ?il penché sur elle ? Cet ?il inquisiteur a de quoi effrayer par sa puissance. Or, il est indispensable. Or, on ne peut plus s'en passer pour exister. Or, la multiplication des blogs démontre que le besoin de s'exposer s'accroît bizarrement. Tous sont omniprésents : ?il humain du journaliste de la presse écrite,  » ?il aveugle  » du micro, ou ?il beaucoup plus angoissant de la fascinante caméra. Celle-ci prolifère, se niche partout, se multiplie, s'incruste, se déploie sans cesse. Elle devient l'outil le plus terrible d'une société du voyeurisme sommaire, la fleur empoisonnée de la sécurité, le trompe l'?il des réalités sociales.

J'avais été respecté, voire craint, pour mes capacités à jouer au petit rapporteur  » morpion « . Je m'étais suffisamment fâché avec mes  » amis  » pour savoir combien il était difficile de ne pas, tôt ou tard, entrer en conflit avec celles et ceux que j'abandonnais en entrant en politique. Mes anciens confrères savent que je sais, et ce n'est pas forcément rassurant pour eux? et, sachant ce que je sais, il m'est difficile de ne pas devenir méfiant à leur égard? Je me suis retrouvé dans la position du chat devenu souris ou du chasseur devenu lapin. Une position pourtant extraordinairement démoralisante, car elle permet de mesurer, en permanence, tout ce que ma conscience a oublié sur les chemins du troisième pouvoir. Elle ne renforce pas ma confiance en tout ce que vous lisez, vous écoutez, vous entendez et me plonge donc dans le doute permanent.

Imaginez, un instant, que vous soyez un excellent prestidigitateur et que vous regardiez, en connaissant toutes les astuces, les tours de passe-passe d'un confrère. Que feriez vous ? Faire semblant de vous extasier en vous sentant coupable de cette lâcheté, ou révéler à tout le monde les subterfuges utilisés et devenir un traître ?

En rangeant mon stylo, je me suis senti soulagé. J'ai constaté que les regards changeaient. Les conversations se débridaient. Les confidences sincères revenaient. Je pouvais davantage croire en des signes d'amitié moins intéressés. Je n'avais plus cette étrange sensation de trahir mon idéal. Libéré en quelque sorte de cet extraordinaire face à face entre les  » politiques  » jamais satisfaits des  » journalistes « , et des  » journalistes  » toujours méprisants pour les  » politiques « . En fait, il faut être honnête, et reconnaître que personne ne fait véritablement son travail lorsqu'il n'en est pas ainsi. Mais c'est de plus en plus rare, car les interférences deviennent monnaie courante. Mariages officiels ou officieux entre hommes politiques influents et journalistes (Kouchner, Strauss-Kahn, Borloo et… dans quelques jours Sarko), travail procuré aux épouses, mutation de journalistes vers les postes de cabinets, incapacité financière des journaux à assurer leur indépendance, création par les institutions politiques de médias qu'elles contrôlent? La confusion grandit, renforçant la méfiance.

En publiant ce blog, j'ai réussi à me brouiller avec les journalistes et à provoquer les inquiétudes de quelques politiques.  » Mais que veut-il ? Que cherche-t-il ?  » demandent à mes amis les premiers et les seconds.

Ils ne peuvent pas comprendre. J'ai simplement retrouvé grâce à ce blog,  » l'Autre quotidien « , la liberté d'expression personnelle que j'ai toujours recherchée. Liberté de ton journalistique, puisque je ne dois de comptes à personne, et surtout pas à un chef sourcilleux de sa carrière. Liberté de penser, car je ne suis redevable de rien, comme citoyen, à un référent partisan?

A la place des penseurs de la presse, à la place des penseurs politiques, je serais très inquiet, car demain les citoyens peuvent prendre la bastille des médias avec leurs seules petites mains tapant sur un clavier, si l'on continue à les prendre pour des cons.  » La liberté d'expression est une emmerdeuse. Elle n'est jamais tendance. La liberté d'expression, en somme, est pari solitaire. Aucun d'entre nous n'est assez présomptueux pour imaginer qu'il est capable de gager ce pari-là à tous les coups. Ainsi arrive-t-il qu'on perde, et qu'on ne soit pas à la hauteur. D'où l'utilité des critiques et des lecteurs? « 

Pourvu que tous les journalistes, et notamment les patrons des journaux en perdition, aient lu, découpé et encadré sur leur bureau cet article de Jean-Claude Guillebaud.

Mais je déblogue?

(1) contact@empreintes.graphiques.fr

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