L'HOMO JOURNALISTICUS

Fri, 21 Oct 2005 00:00:00 +0000

J'ai toujours essayé d'imaginer ce que les anthropologues (mais les appellera-t-on encore ainsi ? dans des millions d'années), s'ils en ont la possibilité, garderont de notre époque. Ils devront, à partir d'infimes bribes d'une société de l'éphémère, reconstituer ce qui prétend être une civilisation. Celle de l'information.

 Jamais sur la planète on n’a  en effet expédié, sur tous les supports imaginables, un tel flot d'informations en tous genres. Et paradoxalement, jamais les hommes n’ont été aussi peu informés, car il leur faut, face à ce déluge, avoir les clés permettant de se repérer, de savoir décoder pour enfin savoir apprécier. Soigneusement, les « dominants » évitent de fournir les repères utiles et dans notre propre système scolaire, on continue à penser que la culture se joue sur la connaissance des ?uvres du répertoire classique, alors qu'on n’éduque que rarement un enfant ou un adolescent à détecter les arnaques du monde audiovisuel. Quant et où apprend-on les arcanes de la fabrication d'un journal télévisé ? Quand et où forme-t-on à apprécier la différence entre images d'archives, images d'état, images de reportages, interviews de complaisance ou véritable enquête ? Quand et où fournit-on au futur citoyen les outils nécessaires pour se débattre dans la jungle de la sur-information ? Quand et où lui explique-t-on le rôle des professions de la communication ? Le citoyen est réputé avoir la connaissance infuse, devenue fondamentale, des subtilités d'un système extrêmement sophistiqué et pervers, influant quotidiennement sur son comportement. Il absorbe, il admire, il se réfère, à des journaux télévisés ou non, qui comportent moins de textes écrits que deux pages de leur quotidien, qui utilisent majoritairement les mêmes sources, qui vendent les mêmes sujets, au nom du sacro-saint audimat.

Les anthropologues dans des millions d'années, à partir des découverets des archéologues, écriront des « livres » virtuels sur « l'homo journalisticus » qu'ils déclineront en plusieurs sous-catégories identifiables à des restes plus ou moins interprétables. Cette espèce , malheureusement menacée dans le secteur de l'écrit, prolifère en revanche sur les autres supports. Il faudra étudier ses m?urs de près pour en comprendre les mutations, tant elles auront été rapides, bouleversantes, transgéniques.

En observant une chaussure, trouvée à proximité d'un foyer d'édition de n'importe quel journal, les scientifiques, j'en suis certain, mettront en évidence une forte diminution de l'usure des semelles. En effet ,« l'homo journalisticus proximus » décline lentement mais sûrement. Il n'arpente plus les réunions, les colloques, les campagnes, les stades, les lieux dramatiques ou heureux? Il se contente désormais de passer quelques instants, de téléphoner, de travailler sur document ou de regarder la télé, d'acheter des images venues de nulle part sans s’assurer de leur sincérité, de faire son boulot sans aller sur place pour en mesurer l'impact réel? Il ne vit qu'avec les yeux et les oreilles des autres. Il parle souvent de choses entrevues, saisies par d'autres, qu'il accommode selon le menu du jour, selon les besoins de la maison mère. S'il faut du scandale, il trouve du scandale. S'il faut du sang, il trouve du sang. S'il faut du naturel, il fabrique du naturel. S'il faut de la couleuir locale, il transcrit de la couleur locale.

Le « Canard Enchainé » de cette semaine révèle un exemple parfait de la fin prochaine de « l'homo journalisticus proximus ». Le quotidien « le Parisien », pour la bonne cause, a réussi l'exploit, jamais égalé à ma connaissance, de faire écrire par le même reporter, des articles différents sur la rencontre de football « Marseille-Paris Saint Germain ». L'une triomphante pour son édition des Bouches du Rhône, l'autre, style « mur des lamentations » pour celle, plus lucrative, de Paris.

Le même mec, réputé fiable et honnête, a vu des faits différents (permettant à son rédacteur en chef de faire des titres totalement opposés) avec les mêmes yeux pleins de larmes, de triomphe après la victoire de l'OM, d'indignation après l'affaire des gaz lacrymogènes répandus dans le vestiaire parisien?Redoutable pour la sincérité. Désastreux pour la survie de  « l'homo journalisticus proximus » qui creuse sa tombe. Il ne survivra pas face à « l'homo journalisticus commantarus ».

Celui là, les anthropologues, le retrouveront fossilisé, assis face à la carcasse rouillée d'une caméra, les coudes appuyés sur une table. Il aura un regard fixe, des restes de vêtements de qualité ou de jeans « populaires » et sera toujours en compagnie d'autres squelettes au même profil. Ils finiront par découvrir que cet « homo journalisticus commantarus » avait un avis sur tout. Il pérorait sur des plateaux télé, il commentait même ce qu'il ne connaissait pas, il avait un avis sur le moindre recoin de l'actualité. En général, il dépérit très vite le jour où on le prive de sa notoriété, et que sa bobine n'apparaît plus sur le petit écran. Cette espèce parasitaire se nourrit sur le dos des politiques, des sportifs, des vedettes, des gens qui comptent. Il lui fallait vendre le journal dans lequel il ne s'exprimait plus que très rarement, en exposant son savoir, son talent, obligatoirement supérieurs à ceux de celle ou celui qu'il avait en face de lui. Cet « homo journalisticus commantarus » se plaçait dans le haut de l'arbre de la race. Il avait un statut largement supérieur à celui de ses autres collègues. Lui, il aura survécu à toutes les révolutions de palais. On trouvera sa trace dans des studios de télé, dans ceux des radios, dans des fauteuils de rédaction. Il sera passé par ici. Il sera repassé par là?selon les chefs de tribus.

Probablement que les anthropologues dénicheront d'autres spécimens dont celui de « l'homo journalisticus guignolus », sur lequel on retrouvera une oreillette fichée dans le trou du conduit auditif.

Je suis certain qu'ils finiront bien par déterrer les restes d'un « homo journalisticus ordinarius », en qui on pouvait avoir confiance, dont on admirait la qualité de l'écriture, la méthode d'enquête, la courageuse indépendance tant à l'égard de sa hiérarchie que des chefs en tous genres. Il aura les semelles usées, un stylo Bic et un carnet dans une main, et qui sait si près de lui on ne retrouvera pas un verre, avec une marque bizarre qui laissera les anthropologues pantois : Ricard?

Mais je déblogue?

open
ACTUALITE

Ce contenu a été publié dans ACTUALITE, pARLER SOCIETE. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.