ELLE PLEURE

Sun, 30 Oct 2005 00:00:00 +0000

Elle pleure. Elle cache son visage émacié dans des mains torturées et sanglote. Je suis là, idiot, silencieux, incapable de prendre en compte son désarroi, derrière mon bureau de  » brocanteur  » encombré de dossiers. Tous sont inutiles. Pour elle, ils parlent d'un avenir top lointain pour qu'ils la préoccupent. Ils me servent de ligne Maginot entre son malheur et mon statut de Maire. Ses larmes n'ont cure de ce barrage et me perturbent. A midi, après une douzaine d’audiences éprouvantes, c'est la seconde de cette matinée de la permanence  » libre  » qui s'effondre dans mon bureau. Je marmonne quelques mots de réconfort qui ne calment pas sa détresse. Brutalement elle exprime son angoisse. «  Je ne veux pas qu'ils me prennent ma petite. Par pitié, trouvez moi un logement. Depuis quatre mois je galère, et si je ne trouve pas un logement, ils vont me prendre ma petite? Aidez moi. «  Je me tais car je ne suis plus capable de prendre en charge cet aveu. Femme de cristal, aussi fragile physiquement qu'un fétu de paille ballotté par la tempête d'une vie, elle m'a d'abord conté avec volubilité un parcours, comme pour se libérer du poids d'une culpabilité palpable. Elle croule sous des tonnes d'angoisse. Elle ploie sous une responsabilité qui la dépasse.

Abandonnée comme un Kleenex par un mari oublieux des engagements, elle s'est retrouvée à la rue. Partie avec sa plus jeune fille, elle a dû laisser ses deux autres enfants à la garde de leur père car, chez ses parents, il était impossible de les héberger. Quelques semaines chez eux, et nouvelle rupture qui la conduit à se réfugier chez un ami? logé dans un T3. Chaque errance l'éloigne davantage des assistantes sociales ayant son dossier parmi beaucoup d'autres. Le transfert est compliqué, et aussi aléatoire que l’envoi d’un colis au Tibet.  Pas de revenus. Evidemment pas de boulot. Elle n'a aucun espoir de dénicher un logement pour reconstituer autour d'elle une famille monoparentale en éclats?Elle court. Elle crie. Elle menace, mais rien n'y fait. Elle voit arriver le week-end avec anxiété, car il lui faut aller par le bus (elle n'a pas de voiture) chercher ses deux autres enfants chez leur père pour les accueillir dans un appartement exigu où il n'y même pas de lit permanent pour les coucher. Aucune institution, aucun élu, aucune travailleuse sociale n'a le pouvoir de réaliser un miracle. Ils sont totalement démunis en matière de logement?Alors, elle vient me voir, comme celles et ceux qui, après avoir consulté les médecins et les spécialistes, s'en remettent à un rebouteux pour les soulager du mal qui les ronge. Elle me prend pour un  » guérisseur  » social ! Seulement voilà, je ne suis ni le génie de la lampe, ni l'enchanteur Merlin. Elle est la quatrième, ce matin, venue me demander de résoudre un cas exceptionnellement délicatj et je n'ai pas eu d'autre solution que de leur dire de patienter. Ces femmes abandonnées, qui ne vivent que dans un quotidien désespérant, ne comprennent pas que je n'aie pas le pouvoir de régler rapidement leur situation. La patience, elles ne savent plus ce que c'est !

Comment leur expliquer que, le matin même, j'ai reçu un courriel d'une habitante, arrivée il y a un an, et protestant véhémentement contre l'urbanisation jugée outrancière du Créonnais. Elle ne veut plus voir une habitation neuve gâcher  » son  » paysage. Elle a acquis une grosse ferme de gardien de château, qu'elle restaure. Son tout nouveau cadre de vie,  » acheté  » à prix d'or, lui confère le droit de revendiquer que les élus refusent aux autres le droit à l'accession à la propriété (pour les plus chanceux), au logement privé (pour les plus mesurés) ou à l'habitat à loyer modéré (pour les plus démunis). Tant pis pour eux, ils n'ont plus qu'à aller chercher un toit ailleurs? Il faut tout stopper. Selon elle, l'élu local lambda vend son âme aux promoteurs. L'élu local du Créonnais effectue la course au pouvoir avec des cohortes d'habitants venus de nulle part, comme des sauterelles affamées d'espaces verts. L'élu local, qu'elle ne connaît pas, méprise totalement la protection de l'environnement. Elle n'a jamais croisé, comme moi, sept à huit fois par semaine, une jeune femme ou un jeune couple à la dérive faute de trouver une solution acceptable pour se loger. Elle traverse sa vie sans partager leur inquiétude. Quelle chance!

Elle pleure à nouveau. «  Ils vont venir me prendre ma fille car je n'ai pas de domicile fixe. Je ne veux pas qu'on me l'enlève?Aidez-moi ! «  Pourquoi ne puis-je pas mettre en contact ces deux femmes aux destins différents pour qu'elles confrontent leurs points de vue. En ouvrant, sans aucun filtre préalable, une permanence au public, je me cogne aux murs de la réalité. Je voudrais tellement qu'une caméra filme ces moments de vérité? J'enverrais la cassette à celles et ceux qui discourent sur l'urbanisation, celles et ceux qui ne voient apparemment pas la gravité de la situation, celles et ceux qui pérorent sur les plateaux télé.

Elle pleure moins. Je lui donne une annonce pour un T3 libre à Langoiran. «  Faites moi un mot car la propriétaire ne voudra pas de moi. Je n'ai que le FSL (Fonds social du Logement) et le Locapass. Il verra que je n'ai pas d'autres revenus que l'allocation de personne isolée?  » Le piège permanent. Pas de larges revenus : pas de logement. Pas de logement : pas de travail donc pas de revenus et donc jamais de logement.

Pour celles et ceux, au chaud devant leur cheminée restaurée, regardant La Cinq après avoir tondu leur pelouse et ramassé les feuilles mortes de l'indifférence, le problème n'existe pas. Seul le paysage compte ! Circulez il n’y a rien à percevoir.

Mais je déblogue?

Blog + : C’est un événement : L’AUTRE QUOTIDIEN est sur le podium national des 1112 blogs de la rubrique politique d’oevr-blog.com puisque hier il est arrivé en trosième position…derrière ceux liés à Sarkhozy et De Villepin… Merci!

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