PAR LE MENU

Tue, 01 Nov 2005 00:00:00 +0000

Il va falloir choisir. Et, croyez-moi, jamais choix n'aura été plus difficile. La période approche où vous devrez, après de longues discussions, prendre parti. Certes, vous aurez à trancher, entre ce qui se fait de mieux dans le genre, entre ce qui a le plus de consistance et ce qui n'a que la valeur des apparences, entre ce qui est épicé, fort, musclé et ce qui est doucereux, atone. Toute la palette des couleurs sera présente et nul ne pourra rester indifférent aux multiples promotions destinées à le faire pencher d'un coté ou de l'autre. Chaque élément vante ses avantages, affiche ses défenseurs, ses méthodes de préparation, ses labels rouges ou dorés. Impossible de se murer dans l'indifférence face à un tel déploiement de forces, sauf à laisser les autres décider à votre place. Une attitude que vous regretterez amèrement, le moment venu, quand il s'agira de passer à l'action. Vous vous retrouverez dans l'obligation de repousser, justement, un résultat qui ne sera pas le vôtre, de manifester votre mécontentement, de regrouper autour de vous les insatisfaits, mais il sera trop tard. Le remords ne suffira pas à effacer les désillusions. Vous avez un rôle capital dans le grand soir qui se prépare !

Je suis certain que les femmes vont vous jouer le coup de la parité, car elles détiennent une part prépondérante dans l'issue de la consultation. Elles ont toujours su mieux apprécier les situations compliquées, que les hommes. Elles mettront en évidence, j'en suis certain, la nécessité d'aller vers leur option, basée sur le désir de faire, avant tout, bouillir la marmite. Elles n'ont jamais autant été l'avenir de l'homme.

En fait, dans les prochaines semaines, vous allez être consultés sur un extraordinaire et inédit casse-tête : le menu du réveillon ! Et, croyez-moi, dans la période actuelle, vous n'êtes pas sorti de? l'auberge. La situation est extrêmement délicate. Tous les textes qui pleuvent, les contributions qui tombent, les arrêtés qui s'écrivent, ne cessent, en effet, de restreindre les options possibles. La crainte s'installe, jusqu'à conduire certains à douter déjà de la possibilité de regroupements accordés aux humains le soir de la Saint Sylvestre. Que nous réserve en effet l'influenza en terme de liberté d'action ? Ne doit-on pas craindre un couvre-feu aviaire ? Pourra-t-on, sans y laisser des plumes, réserver un menu de roi ?

Tenez, accepterez-vous sans risque d'y voir figurer la dinde dodue ou le chapon privé de ses attributs ? Votre confiance dans le poulet de proximité a considérablement chuté, et même si le Roquet de Neuilly lui donne désormais droit de cité, il n'est plus recommandable. L'oie, même blanche, ne fait plus saliver. La pintade, surtout dépourvue de titres de noblesse avérés, génère la méfiance. Le canard, même enchaîné, n'offre plus assez de garanties sur son innocuité vis à vis des influences extérieures. Comme les ?ufs figurent sur la liste des  » produits interdits  » et que le foie gras paraît suspect?il vous faudra veiller à ce que le menu soit dépouillé de tous noms d'oiseaux. C'est la plus élémentaire des précautions?vous dira-ton!

Inutile d'envisager le porc, dont on se souvient opportunément qu'en 1918 il colporta vers l'Homme la fameuse grippe dont on nous dit maintenant, qu'elle n'était pas plus espagnole que vous et moi. D'office le cochon, payant ou non-payant, doit disparaître des propositions honnêtes. Comme vous étiez à peine remis de vos angoisses sur la  » vache folle  » des steaks hachés basiques sont venus relancer la suspicion. Leclerc va avoir à se blinder, car l'épisode récent de l'intoxication des enfants du Sud-Ouest constitue une bombe à retardement. Le soir du réveillon, le b?uf ne sera donc que dans les cabarets. Les ris de veau sont interdits de sauce pour le plus grand bonheur des champignons de Paris. Là encore, la méfiance sera de mise : lisez par le menu toutes les propositions aux noms plus ou moins sibyllins.

La lotte n'étant meilleure qu'à l'américaine, par principe, en raison de l'intervention des USA en Irak, vous ne saurez accepter de cautionner un tel plat. Il vous reste à espérer que les autres poissons disponibles n'aient pas été dopés aux OGM, ou aux farines sur-vitaminés ou                                                                                                                                                                                                                                                                                        péchés dans des eaux mazoutées. Le saumon n'a pas bonne presse car, paraît-il, son passage, plus ou moins naturel, dans la pièce des fumeurs porte le cancer en germe. Si vous êtes certains de tenir le coup, rapprochez vous du bar car c'est un lieu où l'on noie toujours avec plaisir son angoisse. Les huîtres n'ayant pu se fermer à la Dinophysis, microscopique algue, elles n'inspirent plus confiance. Mais, là encore ,ne gardez que les menus plaisirs, ceux que l'on déniche dans les mets ordinaires.

Ne demandez pas trop aux fromages de montrer pâte blanche car elle dissimulerait un quelconque subterfuge chimique dont vous ne vous remettriez pas. Le salut réside peut-être dans le port du camembert avec lequel vous n'avez pas intérêt à être coulant. Comme il n'y a plus de  » Pyrénées « , que la tome de Savoie ne se trouve plus qu'en centrales, que les chèvres sont toutes sur le pelouse du Parc des Princes, que les brebis sont suspectées d'être galeuses, il vous faudra faire l'impasse sur le plateau de fromage. Et conseil d'ami, évitez les salades car, compte tenu des déclarations gouvernementales actuelles, vous finiriez par en avoir une indigestion.

Alors, il vous reste le dessert. Prendre une bûche relèverait du masochisme. Fût-elle norvégienne, l&
apos;omelette faite sans casser d'?ufs paraît trop suspecte pour être inoffensive. Une île flottante, en cette année de tsunami, n'est guère recommandée. Ne rêvez pas : un pain perdu ne vous en vaudra pas dix de retrouvés. Une pyramide montée de toutes pièces ne doit pas vous tenter, tant elle recèle parfois dans ses choux ce que l'on prend pour la crème, alors que seule la pâtissière en connaît la modeste origine. Les fruits sont plus que jamais défendus, car leur superbes formes extérieures ne sont que les résultats d'un dopage avéré.

Le menu du réveillon va être un véritable casse-têten mettant à mal toutes nos certitudes. La révolution est en marche. Moins de deux mois vous séparent encore des v?ux de Droopy. Ils constitueront le hors d'?uvre de la soirée de tous les dangers : celle où, pour la première fois, vous risquerez de ne plus vivre pour manger. Pas plus que de manger pour vivre !

Mais je déblogue?

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