Sun, 06 Nov 2005 00:00:00 +0000

 » Joyeux Noël « ? C'est le titre d'un film qui sort quelques jours à peine avant la commémoration du 11 novembre 1918. Je suis certain que quelques esprits chagrins vont y avoir une nouvelle déstabilisation de l'esprit civique et même, pour les plus motivés d'entre eux, un événement scandaleux, compte tenu du contenu du film lui-même. En cette période de rébellion organisée, le comportement de ces soldats, fraternisant au c?ur de la première guerre mondiale, ne sera pas, j'en suis certain, accueilli avec plaisir. Et pourtant?

Durant toute mon enfance je me suis cogné à cet affrontement, présent dans toute la vie de mon village natal. Ce conflit, magnifié par mon livre d'histoire, se traduisait par de toutes autres appréciations de la part de ceux qui l'avaient vécu. Et ils étaient nombreux, fortement imprégnés de ces années passées pour le défense de la Mère Patrie : mes grands-pères, l'instituteur de ma mère, le curé, le Maire, le voisin chez lequel j'allais chercher l'eau? Tous avaient des séquelles morales ou physiques de ce passage dans une guerre inhumaine. Quand je les écoutais, je ne pouvais pas croire aux versions officielles. Ils ne les partageaient d'ailleurs pas un instant, et à l'exception du Maire, ancien aviateur, aucun d'eux ne participait au recueillement traditionnel devant le Monument aux Morts. Ils avaient tellement souffert, que la résurgence du moindre souvenir provoquait une crise de larmes ou un repli douloureux sur soi. Ils ne supportaient pas qu'on leur parle de  » gloire « , de  » sacrifice « , de  » devoir « , « d'héroïsme « , alors qu'eux avaient probablement vu les faits d'une autre manière. Eux, ils n'avaient perçu que le froid, la boue, la douleur, la mort? Leurs esprits en étaient au moins autant meurtris que leurs corps.

L'un de mes grands-pères, fait prisonnier à 18 ans, déporté dans une mine de sel en Silésie, portait la blessure toujours ouverte de ce qu'il considérait comme un déshonneur : ne pas être mort comme son beau-père frappé, alors qu'il était lui aussi prisonnier, d'une balle dans le dos pour avoir tenté de s'enfuir, justement le? 24 décembre 1914. Etrange coïncidence, il était mort le jour exact dont le film  » Joyeux Noël  » décrit les événements. Cette nuit où les Hommes, quelque part sur le front, tentaient de dépasser les ordres pour laisser parler leur c?ur, il était tombé dans la neige de Venderesse, ville de l'Aisne située à quelques kilomètres à peine de la fraternisation qui sera jugée  » indigne « . Il laissait une femme et deux enfants? Porté  » disparu  » et non pas  » mort au combat « , il évita à l'Etat de verser durant près de dix ans la pension de veuve de guerre. Il n’y avait pas de petits bénéfices!

L'instituteur, blessé à une jambe, contemplait sans cesse sa photo de promotion, dont la quasi totalité des visages évoquait une disparition. Tous ces hussards noirs de cette République naissante, n'étaient pas tombés pour le combat du savoir, mais pour celui de la défense de leur Pays. Il les appelait par leur nom comme on le fait encore, devant les plaques du Monument aux Morts?Et il pleurait à chaudes larmes ! La fraternisation, il l'aurait probablement pratiquée. Elle ne lui aurait pas paru indigne, car il avait été formé dans le creuset de la tolérance, de la fraternité, de l'Humanité.

Le curé en avait perdu la raison. Il ressassait une seule scène de  » sa  » guerre dans l'enfer de Douaumont. Elle ne le présentait pas comme un héros, mais comme un jeune, terrorisé par une avalanche d'obus. Il avouait s'être caché pour éviter de servir de chair à canon. Lui, l'infirmier expédié pour sauver ceux qui pouvaient encore l'être, n'avait pas gagné de médaille. Lui, le séminariste, allait ensuite prêcher l'amour de son prochain, tant cette  » boucherie  » humaine l'avait marqué. Il  avait tiré la leçon de sa terreur personnelle. Je ne l'ai jamais entendu vanter autre chose que la solidarité, l'indulgence, la paix. Un soir de Noël, je suis certain qu'il aurait accepté que sa foi se transforme en actes concrets, et qu'elle ne soit pas utilisée comme une  incitation à tuer l'autre.

Le voisin avait laissé son bras droit dans une tranchée. Il avait adapté sa vie à cette mutilation. Il appartenait à la catégorie de ceux que la guerre avait non seulement amputé physiquement, mais plus encore moralement. Invalide, il menait depuis des décennies un combat encore plus exigeant : celui de sa dignité, pour continuer à jouer un rôle dans la vie quotidienne. Il ne sortait que rarement de chez lui. Il haïssait les déclarations patriotiques. Il gardait une méfiance particulière à l'égard des politiques, qu'il rendait responsables des drames qu'il avait vécus. Il aurait pu reprendre à son compte, s'il l'avait connue, la fameuse phrase de Sartre :  » Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent « . Noël, chez lui, était un jour sans enfant, sans joie? Tous ses réveillons se déroulaient dans la grisaille, et celui dont parle le film aurait pu lui apporter la consolation de constater que ce qu'il avait eu en tête n'était pas une utopie, puisque d'autres l'avaient fait. La paix que revendiquait, avant son assassinat, Jaurés, dont il était un inconditionnel, ne relevait pas de la traîtrise, mais du plus élémentaire des bon sens.

 » Joyeux Noël  » devrait être projeté dans tous les lycées français, et pas un seul prof d'Histoire ne devrait ignorer la réalité de son contenu. Bien plus que des cours théoriques, il illustrerait l'absurdité de la violence. Il montrerait combien il est difficile d'être un Homme avant d'être un soldat, combien il est impossible de conjuguer, dans une guerre, sa conscience et ses actes, et combien l'héroïsme n'est pas toujours dans l'obéissance aveugle.

Mais je déblogue?

Blog + : Avec 680 pages lues dans la journée de samedi l'Autre Quotidien a pulvérisé son audience antérieure? Il a été classé hier chez over-blog.com à la 124 ° place des? 122 000 blogs répertoriés ! Merci le tire-bouchon de Sud Ouest !

 

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