Tue, 08 Nov 2005 00:00:00 +0000

Il n'y a que celles et ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans un tribunal siégeant en  » comparution immédiate «  qui peuvent prétendre que la justice française serait laxiste. Il est de bon ton de prétendre que les délinquants ne recevraient pas les punitions qu'ils méritent, qu'ils ressortiraient toujours libres, qu'ils ne seraient pas poursuivis? A partir de quelques exemples, extraits de la masse judiciaire, la rumeur enfle et devient une vérité générale.

Or, il faut bien en convenir, justement, les sentences prononcées dans la hâte, à la hache et sous le regard inquiet de l'opinion ne sont jamais tendres. Elles sont incomparablement plus lourdes que celles prononcées au calme, avec des avocats préparés et un public moins mobilisé. Rien à voir entre les 6 mois fermes pour un acte de rébellion et, par exemple,? 14 mois avec sursis pour des faux en écriture publique. Dans les deux cas, la base du jugement est pourtant la même : « la nature des faits commis est insupportable au corps social » mais le résultat est différent. Nul ne songerait à contester la nécessité de sanctionner fortement les fauteurs de troubles. Nul ne saurait réclamer une quelconque indulgence pour des incendiaires. Personne ne pourrait soutenir que les peines ne sont pas valablement données. Mais nul ne doit, honnêtement, ignorer que les procès  » expédiés  » en période de crise, ne sont pas toujours les plus justes. Les victimes attendent une réparation et pas uniquement une sanction, or on reste souvent, à la va-vite, sur le premier volet.

La télé ne parle plus des prouesses de la  » racaille « , mais elle égrène, journal après journal, les verdicts, pour démontrer que la promesse du Roquet de Neuilly  » d'une justice plus rapide et plus efficace  » (je serais à la place du garde des sceaux, je ne serais pas très fier de constater que les juges obéissent dans ce pays, désormais, au? Ministre de l'Intérieur !) est tenue. Les mois de sanction pleuvent comme les grenades lacrymogènes ou le pierres. Ils témoignent de l'angoisse d'une société, tétanisée par des comportements qui échappent totalement à son contrôle.

On expédie quotidiennement, avec le sentiment du devoir accompli, dans des prisons surchargées indignes de la Nation des Droits de l'Homme, des délinquants des banlieues pour qu'ils y refassent le plein de haine avant leur retour, aux bas des immeubles, dans quelques semaines. Si rien n'a changé pendant leur séjour derrière les barreaux, ils retrouveront leur  » employeur « , leur  » bande « , leur  » ghetto « , leur  » chômage « , leur  » échec scolaire « ? et les visites ministérielles fracassantes. Et la peste reprendra le dessus !

Ils se rappelleront que, quand des manifestants d'une catégorie sociale représentative (paysans, viticulteurs, chauffeurs routiers, marins pécheurs?), saccagent un bureau ministériel, démolissent du mobilier urbain, font brûler des pneus, versent des hectolitres de purin, ils sont ? aussi vite arrêtés, poursuivis et condamnés. Mais eux ils votent ! La  » racaille « , non !

Les banlieues portent, pour leur malheur, la peste sociale. Elle contamine les foyers les uns après les autres. Elle touche les plus démunis, et affaiblit les plus courageux. Elle se diffuse sournoisement dans les étages des tours. Et j'ai envie, ce soir, de reprendre mon âme de vieil instit' qui a débuté sa carrière par une leçon de morale? Pour le plaisir, uniquement pour le plaisir, je vous donne à méditer une fable de La Fontaine :  » Les animaux malades de la peste « . Allez, dégustez :

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés
:
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie (?)
Le Lion tint conseil, et dit :  » Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,

Peut-être il obtiendra la guérison commune (?)
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons
.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse (?)

– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur (?)

Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria
haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui !
Quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait :
on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir
.

Cherchez bien ! Qui est le Lion ? Devinez qui sont le Renard, le Tigre et l'Ours ? Je suis certain que vous aurez bien une petite idée pour mettre un concept sur l'Ane?et je crois que vous trouverez rapidement matière à justifier la morale de cette fable qui devrait être lue en Conseil des Ministres? Elle permettrait peut-être aux gens, autour de la table, sous les lambris dorés, de comprendre certaines racines de cette  » Jacquerie « ?Le couvre feu était pratiqué au Moyen Age, mais il n’a jamais empéché la peste de se répandre dans les villes!

Le sentiment d'injustice a été, d
e tous temps, l'un des ferments des comportements violents. Il n'excuse rien?Il n'estompe par la réalité. Il permet de comprendre. Simplement comprendre.

Mais je déblogue?

 

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