TEMPETE SILENCIEUSE

Fri, 11 Nov 2005 00:00:00 +0000

Qu'y a-t-il de plus terrible que de voir son père sombrer peu à peu vers la dépendance totale ? Je croyais que dans la vie, on pouvait affronter cette dure réalité avec un certain fatalisme. Malheureusement, le contexte philosophique actuel porte à nier la mort, et à espérer qu'elle ne touchera jamais celles et ceux que vous aimez. Les médecins ne sont plus chargés de soigner des maux plus ou moins graves, mais deviennent comptables de notre longévité, considérée comme un dû. Ils ont même une obligation de résultat. Ce qui fait de la vraie vieillesse une étape de plus en plus douloureuse du passage sur terre car, souvent, elle témoigne d'une déchéance mal supportée et de l’impuissance médicale.

En entrant, le plus souvent possible, dans la maison de retraite, afin d'aller apporter quelques mots de distraction à mon père, installé depuis quelques mois dans ce lieu d'où on ne ressort définitivement que mort, j'éprouve toujours un inévitable mal-être. Nombreux, parmi ceux qui y terminent leur parcours, appartiennent à mon enfance. Ils me plongent, à la fois, dans les souvenirs de jours insouciants, et dans la peine de les voir, pour certains, immobiles, prostrés, absents. Les regards perdus dans un ailleurs dont on ne devine pas les contours, ils n'attendent  rien d'un jour qui tarde à passer. Le moindre signe de leur part, le moindre regard, la moindre esquisse de sourire, la moindre main tendue, possèdent une valeur inestimable, car ils tissent un lien furtif entre leur passé et mon présent.

LA HAINE D’UN SORT INJUSTE

Pétrifié par une maladie  » orpheline  » dégénérative, mon père ne peut quasiment plus communiquer que par de petits repères discrets et inconnus pour les non proches. Sa souffrance n'est pas physique, mais elle est bel et bien là, quelque part dans sa tête, terriblement silencieuse. Nous n'avons pas besoin d'échanger des mots pour nous comprendre. Dans la lumière encore vive de ses yeux, je lis sa haine d'un sort qui le cloue dans un fauteuil. Lui qui ne supportait pas une seconde d'inutilité, le voici fossilisé par un mal inconnu. Le supplice de l'inactivité absolue pèse sur la durée de chaque minute. Elle couvre d'un linceul immaculé ses journées. Elle l'a enseveli vivant dans le monde des statues. Sa lucidité intacte lui permet cependant de jeter un regard de plus en plus impitoyable sur ce monde, qu'il perçoit désormais exclusivement à travers les images de la télé. Il se forge, alors qu'il n'a jamais antérieurement regardé cette étrange lucarne, son jugement sur les journaux télévisés. Il est d'autant plus sévère sur ce qu'il voit que sa vie n'a jamais été marquée par la facilité.

Fils d'immigrés italiens, mon père est passé par toutes les phases de cette fameuse intégration qui ruisselle dans les discours et les débats. D'abord, ce fut dans le monde impitoyable de l'industrie sidérurgique lorraine. Là-bas, dans la pièce unique du  » ghetto  » transalpin de Talange, au-dessus du café, où l'on évoquait les espoirs et les nostalgies, il a appris ce qu'était la pression des autres sur celles et ceux qui voulaient réussir ailleurs que chez eux. Il sait ce que  » relégation  » veut dire, et dans ses yeux, je lis la réprobation furieuse qu'il voudrait formuler quand on semble présenter ce phénomène comme une nouveauté du XXI° siècle. La France oublie facilement qu'elle n'a jamais été tendre pour les immigrés de toutes origines. Le racisme anti-italien a été virulent, mortel, farouche. Les  » macaronis  » s'en souviennent? et les chasses à l'homme pratiquées, avant guerre, dans les Bouches du Rhône, ne constituent pas les pages les plus glorieuses de notre histoire, que l’on ne cite jamais !

LA MEUTE DES BRAVES GENS EST LA PLUS REDOUTABLE

Les contrôles d'identité, l'angoisse de ne pas avoir des  » papiers  » en règle, les difficultés de trouver sa place dans une école  » méprisante « , le logement taudis de domestique (le mot n'existe même plus, tant il fait maintenant honte) agricole, au sol en terre battue, à Cursan, remontent dans sa mémoire quand il voit Sarkozy  » aboyer.  » Racaille « ,  » voyou « ,  » bandit « ,  » chenapan « , et bientôt  » assassin » ressasse ce fils d'immigré hongrois, ayant eu la richesse pour favoriser son installation. Ces mots, uniquement lâchés pour faire bien, pour gagner des voix, pour flatter les oreilles de celles et ceux, d'autant plus sévères, qu'ils ne les ont jamais entendus prononcés à leur égard, le révulsent, le meurtrissent.

Mon père sait que la meute des braves gens demeure la plus redoutable, car elle ne cherche pas à juger, mais qu'elle condamne aveuglément. Elle pourchasse physiquement et moralement. Elle généralise hâtivement. Elle se construit des certitudes sur des éléments ténus, qu'elle présente comme des preuves. Mon père l'a vécu, l'a éprouvé, sans savoir se révolter.

Il ne dit toujours rien. Il ne peut plus manifester sa colère que par les éclairs d'un orage intérieur traversant ses  yeux. Il ne comprend pas pourquoi, comme lui, ces jeunes en perdition ne sont pas animés par la farouche volonté de démontrer ce qu'ils sont, car c'est la seule solution qui leur permettrait de se sortir des sables mouvants de l'inactivité. Le reste n’est  que poudre pour les yeux des caméras.

BRISER LES CHAINES DE LA MALADIE

Il voudrait leur crier que, lui non plus, n'a jamais réussi dans une  » communale « , déjà préoccupée par le mythe de la seule prouesse scolaire. Il voudrait briser les chaînes de sa maladie, qui le condamnent au bagne éternel, pour leur expliquer qu'il a travaillé la terre dès 5 ans, qu'il a été charpentier à 20 ans, qu'il a curé des
fossés, taillé des haies, goudronné des routes, réparé tout ce qui pouvait être réparé, qu'il a absolument tout fait pour justifier la confiance placée en lui, l’immigré, par des Français bien pensants, qu'il a cultivé sa vigne, son jardin, qu'il n'a jamais refusé une seule minute de boulot au service des autres? Il meurt d'envie de leur expliquer qu'il faut parfois mettre un mouchoir sur sa fierté, sur son ego, sur ses prétentions, pour aller chercher la reconnaissance par l'exemple. Il ne souffre plus pour lui, mais pour eux. 

Il n'admet pas cependant leur comportement, car il ne s'est jamais révolté. Il a sans cesse prouvé? Il a certes subi, mais pour mieux se hisser, malgré tous les obstacles, à force de volonté, de travail, de loyauté vers une intégration conquise, mais surtout pas octroyée. Les larmes envahissent son regard quand il contemple, de sa  » cellule  » de prisonnier de la maladie, ce monde où l'on brûle des voitures. Lui, qui a mis quarante ans avant de pouvoir acquérir une 4 chevaux d'occasion, ne peut pas admettre que, pour témoigner de sa révolte, on incendie celle de braves gens qui peiné pour acquérir leur indépendance. Il vit le désarroi des victimes? mais ressent la douleur de ceux qui peinent à trouver une place dans une société de l'indifférence. Il est partagé, tiraillé, écartelé. Il a du mal à garder un espoir en un monde qu'il sait inexorablement moins positif que celui qu'il a traversé depuis 80 ans !

Mais je déblogue?

 


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