LE TEMPS OPPRESSE

Tue, 22 Nov 2005 03:37:00 +0000

Le Train à Grande Vitesse a réussi une incontestable percée dans le paysage français. Percée en terme de saignée dans les paysages des voies indispensables à son passage, et percée en terme de fréquentation. Il ne faut pas être grand analyste pour constater que, sans les TGV, ce qu'il subsisterait de la Société Nationale des Chemins de Fer serait bien mal en point. Si elle n'avait que quelques TER ou trains Corail, pour assurer sa survie, il ne resterait plus véritablement de transport de voyageurs par le rail.

Chaque fois que les obligations me conduisent à  » monter  » vers Paris, je suis étonné du taux de fréquentation des lignes desservant en trois heures la capitale au départ de Bordeaux. Depuis la fin des années 60 où, comme  » égaré  » des campagnes, je prenais le train pour assister aux réunions, pour moi extraordinaires, de la commission des jeunes de feu le Syndicat national des Instituteurs, animée par l'inénarrable Michel Bouchareissas, le temps n'a plus la même valeur. Je passais dix heures dans le train pour trois heures de réunion. Mon objectif reste le même, mais maintenant,  je n'ai plus ce temps à perdre!

REDUCTION DE TOUS LES TEMPS.- Dans le fond, c'est probablement la modification essentielle des habitudes sociales que cette infernale course à la réduction de tous les temps. Elle pèse sur chacune de nos décisions comme si nous étions condamnés à ne plus créer, travailler, penser, vivre que dans la rapidité, dans l'urgence permanente. Plus rien ne peut exister sans son rapport au temps. Plus rien n'est appréciable sans gain de temps. Plus rien ne subsiste, s'il ne démontre pas sa capacité à économiser le trésor du temps. La société ne reconnaît que ce qui lui permet de libérer un  » espace « , aussi minime soit-il, sans qu'elle se pose la question réelle : quel usage en fera-t-elle ? Il faut aller vite pour ajouter des activités à celles que l'on n’a pas pu effectuer dans de bonnes conditions. Les dégâts causés par cet ukase du  » temps jugé perdu  » s'amoncellent, comme autant de menaces sur l'avenir même d'une planète, pourtant immuablement condamnée par sa rotation dans l'univers à une durée intangible.

Le TGV, sensé rapprocher les femmes et les hommes en abolissant la notion de distance, n'a ainsi pas modifié fondamentalement les relations entre la Province et la capitale. Au contraire, par le caractère centripète de sa conception, le réseau actuel a conforté outrancièrement le rôle de Paris. Partant du principe que l'on pouvait désormais plus rapidement se rendre au c?ur de Paris, plus personne n'hésite à fixer conseils d'administration, réunions institutionnelles, rendez-vous, formations, emplois, dans la région Ile de France. On le sait bien, la décentralisation, voulue par les lois, n'a jamais été admise par les esprits.

Tous les débats reviennent immuablement au temps des liaisons comparées avec une ville captatrice de tous les pouvoirs décisionnels. Le culte de Chronos reste le meilleur allié de toutes les tentations centralisatrices. Et, plus l'on cède sur ce point, et plus le déséquilibre territorial s'amplifie. Pourquoi aller vers les autres quand on a l'excuse de les faire venir à vous de prompte manière? Est-ce normal que parfois l'on convoque ou l'on invite des centaines de personnes dans la capitale alors que celle ou celui qui s'exprimera aurait fort bien pu être la seule à se déplacer pour aller vers les intéressés ? C'est une question de principe :  il y a les gens importants qui n'ont pas de temps à perdre, et les autres, pour qui le déplacement devient une contrainte.

LA FIERTE DES FAMILLES.- Les parents cultivent dès le plus jeune âge cette approche dramatique de l'importance temporelle. Dès la maternelle, ils réclament des apprentissages scolaires précoces. Le petit doit apprendre avant les autres, et s'il arrive à avoir une année d'avance, le bonheur est parfait. Le pire réside dans le redoublement, considéré comme une atteinte à l'honneur familial. Même obsession dans le domaine du sport ou de la culture. Il n'y a plus aucune limite à l'âge d'entrée dans les clubs ou les ateliers. La fierté des familles se niche dans la présence sur une pelouse, un tatamis ou une scène, d’une fille ou d’un fils le plus jeune possible. Il faut aller vite, quitte à rapidement dégoûter totalement l'apprenti de la discipline dans laquelle on l'a engagé de force. L'enfant prodige appartient au mythe social, comme s'il fallait absolument prendre de l'avance pour éponger des échecs éventuels. Le culte du temps frappe de tous les cotés.

Aller le plus vite possible au travail, à l'école, en vacances? Vivre intensément la fête avec un alcoolisme foudroyant? Accélérer le rythme au boulot au nom d'une productivité indispensable? Pas une seconde ne doit être perdue ! Gagner du temps n'a jamais été autant lié au gain d'argent. La vie se mesure non plus en années, en mois, en semaines mais en minutes et en secondes. Nul n'a le temps réel de prendre son temps !

Regardez tous les débats, ils portent sur la diminution du temps de travail (les 35 heures), du temps de déplacements (lignes TGV pour 20 minutes ou une heure de moins, vitesse des avions, des automobiles?), du temps de présence à l'hôpital (retour le plus rapide possible au domicile?) et même du temps dévolu à l'éducation (apprentissage ramené à 14 ans?).

On chronomètre. On établit des ratios. On démontre que, plus la durée diminue, plus les coûts directs baissent. On synthétise, afin de donner ce que l'on croit être l'essentiel. On n'a plus le temps d'expliquer. On institue en principe social la rapidité. Or la boulimie d'activités ou de consommation fait que l'on a, paradoxalement, encore moins de temps qu'auparavant. On zappe. On survole. On oublie aussi vite que l'on a appris. On passe de l'essentiel au superficiel sans aucun complexe. On lâche un seul mot pour expliquer un événement ou une petite phrase en guise de commentaire.

Mon T.G.V. file vers Paris. Il emporte, avec moi, des femmes et des hommes, de tous les âges, de toutes conditions, pressés de  » voler  » vers un avenir qui devrait, lui, être éternel. Pauvre François Mitterrand, qui aimait donner du temps au temps !

Mais je déblogue?

 

 

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