HAUT DEBIT HISTORIQUE

Wed, 07 Dec 2005 07:17:00 +0000

J'adore lire les comptes rendus des conseils municipaux d'antan. J'y découvre que, si les années passent, il n'y a rien de nouveau dans la gestion communale. Les élus actuels croient tous qu'ils sont les premiers à s'emparer de problèmes qualifiés de décisifs pour l'avenir : l'eau potable, les déchets, l'énergie, la circulation automobile, le téléphone, l'éclairage public, la scolarité, les rapports entre l'église et l'état? A chaque page de ces merveilleux registres, écrits par un instituteur secrétaire de Mairie, avec un peu de curiosité, je revis des dizaines de débats, de contestations publiques ou d'interminables querelles reposant rarement sur l'intérêt général mais sur des rivalités personnelles.

Le souci permanent a pourtant résidé dans la volonté de procurer aux habitants de Créon le meilleur du confort, tout en affirmant que l'on n’augmenterait pas les impôts. La recette n'a pas varié : toujours plus avec toujours moins ! Le progrès dans le monde rural a sans cesse couru après l'évolution urbaine. Ce qui était arrivé en ville ne pouvait pas finir par arriver dans une petite cité se targuant d'être à la pointe de la modernité depuis sa création.

ELECTRICITE, TELEPHONE, EAU.- On se pencha donc, dès le début du siècle, sur? l'éclairage. Et une séance épique du conseil fut ainsi consacrée au nombre de lampes à acétylène à acquérir pour l'éclairage des bâtiments communaux. Les réunions se déroulant le dimanche matin, durant des siècles, passèrent donc, le débat tranché, au vendredi soir, dès que jaillit la lumière. On attendit ensuite, durant une vingtaine d'années, l'installation des premiers fils électriques dans un bourg relativement groupé, ce qui rendit l'opération, par souscription, rentable. On parla ensuite d'électrification des écarts, puis d'électrification rurale. Il fallut des décennies pour que des hameaux accèdent à ce prestigieux progrès.

Le téléphone fit ensuite son entrée autour de la table, où ne siégeaient que des hommes. Un seul poste pour toute la commune, puis quelques-uns, au goutte à goutte, pour des  » privilégiés  » qui gardent d'ailleurs encore dans leur numéro actuel la trace du caractère visionnaire de leur père ou grand-père (01, 02, 03? en fin de parcours). Lentement, mais sûrement, la toile d'araignée des liaisons entre les maisons s'étendit et, lumière et parole furent transportées démocratiquement dans chaque foyer.

Paradoxalement, les édiles approchèrent chronologiquement beaucoup plus tard la distribution de l'eau potable. Captage de sources, construction d'un château d'eau aujourd'hui disparu, canalisations en fonte (désormais obstruées par les dépôts de sulfates de fer) conduisirent au miracle de l'arrivée de l'eau au robinet. Là encore, il y eut des impatiences, des peurs injustifiées et des critiques virulentes sur l'inutilité coûteuse de cet équipement?Mais, arrivée, elle fit la joie de tous ! On oublia vite les querelles pour se consacrer à… l'essentiel.

On se chamailla sur toutes les constructions neuves. On s'émut de l'augmentation de la population. On s'invectiva sur la présence de  » bourriers  » dans les rues. On  » s'étripa  » sur la mort du petit commerce. On vota des motions pour soutenir l'école publique. On s'étonna de la carence de l'Etat. On s'inquiéta de l'insécurité liée aux  » rassemblements populaires  » qu'étaient alors les foires. On se pencha sur les  » indigents de plus en plus nombreux « . On exigea des sanctions exemplaires pour les escrocs qui sévissaient sur le marché. On regretta la diminution des effectifs de la Gendarmerie. On rouspéta contre les  » voitures hippomobiles  » qui montaient impunément sur la Place de la Prévôté ou circulaient à trop vive allure. Tous ces sujets sont revenus depuis 250 ans de manière systématique à l'ordre du jour, ou dans les fameuses et redoutables questions diverses.

AU NOM DE L'EGALITE.- 
Hier soir, en participant à une excellente réunion technique sur les enjeux de l'accès généralisé du territoire girondin au  » haut débit «  je pensais, en fermant les yeux, aux discussions qu'il y avait eu lorsque l'on avait dû évoquer l'arrivée de l'électricité, du téléphone, de l'eau potable? Quel idiot a pu dire que l'histoire ne se renouvelait jamais?

Débat sur la technique à utiliser, scepticisme sur la prise en charge des coûts, hésitation sur l'utilité collective?mais conscience collective de l'utilité. Si la forme a changé, le fond n'a pas évolué d'un pouce puisque les  » opérateurs  » privés, comme il y a 80 ou 60 ans, demandent encore et toujours aux collectivités locales de les aider à équiper les zones non-rentables.

Même réaction compréhensible des citoyens : il faudrait le  » haut débit  » partout au nom de l'égalité et dans les plus brefs délais. L'élu qui n'obtenait pas l'électricité, l'eau ou le téléphone était vite jugé inefficace, celui qui n'obtiendra pas l'arrivée des autoroutes de la communication dans la moindre maison isolée sera bon à jeter aux orties de l'histoire locale.

Seul problème : les élus  ont multiplié le mitage de l'espace rural pour répondre au culte de l'isolement  » loin de tout « , en  » pleine campagne « . Maintenant, chaque jour mettra en évidence l'absurdité de cette démarche, qui va coûter des sommes exorbitantes à la collectivité, pour répondre aux besoins : dépense énergétique pour le transport, pour la collecte des déchets, pour la venue des services? mise en réseau justement des dessertes fiables en eau potable, en gaz, en électricité, en téléphone, en assainissement? et en haut débit. Il y a quelques décennies, la notion de  » villages « , de  » hameaux « , de  » bourgs  » a grandement facilité la tâche des bâtisseurs du progrès collectif. Désormais, elle n'a plus cours, car elle ne colle plus au libéralisme ambiant. Tout ce qui a des allures collectives a mauvaise presse. Tout ce qui renforce l'individualisme (mon terrain, ma maison, ma clôture, ma pelouse, ma piscine, mon chien?) est devenu gage de réussite.

L'importance du  » haut débit  » ne saurait faire oublier qu'il nous faudra, d'une manière ou d'une autre, payer la note d&apos
;une société ayant méprisé depuis deux décennies toute notion d'intérêt général,
pour se consacrer à l'épanouissement individuel. Internet, incontestable outil d'avenir, n'effacera pas par miracle les erreurs du passé.

Mais je déblogue?

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