NOSTALGIE GLOBALE

Sun, 11 Dec 2005 09:27:00 +0000

Qui a pu croire que la nostalgie n'est plus ce qu'elle était ? En effet, il suffit parfois d'un brin d'herbe à souvenir pour que n'importe qui se retrouve à courir dans le pré de son enfance. Ainsi, hier après-midi, j'a pu me replonger dans une bonne partie du demi-siècle de ma vie consciente. Entassés dans deux salles de classe d'un ancien établissement, un bric-à-brac  » éducatif  » attendait des visiteurs désireux de retrouver l'ambiance extraordinairement émouvante de la  » communale « . Il n'y avait pas de reconstitution historique, et c'est justement ce qui donnait son intérêt à cette vente restreinte, car elle autorisait les plus belles retrouvailles, celles qui sont inopinées. En fouillant dans des étalages de bouquins, de matériel pédagogique, de jeux, de mobilier, j'ai senti monter en moi tout ce qui aura fait le fondement de ma vie : l'école ! Elle m'a collé à la peau. Elle n'a jamais cessé de m'imprégner. Qu'elle ait été  » publique mixte  » ou  » normale « , elle aura servi de creuset à cette étrange alchimie de l'instruction et de l'éducation qui a construit mon comportement ultérieur. Chaque trouvaille a alimenté, hier, ce sentiment de reconnaissance, manquant désormais tellement aux consommateurs d'école.

OBJECTIFS MODESTES MAIS SINCERES.-
J'ai caressé la table plate et rude de bureaux en bois veiné, montés par la main d'un artisan amoureux du bel ouvrage. Leur exceptionnelle simplicité reflétait les objectifs modestes mais sincères de celles et ceux qui y prenaient place.

J'ai plongé une plume Sergent Major dans un encrier empli d'encre violette. J'ai déployé, d'une main devenue extraordinairement plus maladroite qu'autrefois, des pleins et des déliés sur des cahiers sobres appelant à la rigueur. J'ai imaginé qu'ils auraient généré, de la part d'une plume identique mais  » armée de rouge « , ces corrections impitoyables qui me  » dopaient « .

J'ai aimé relire ces appellations oubliées, sur la carte d'une douce France de Charles Trenet faite de plaines vertes et de massifs montagneux plus ou moins ocres. J'ai brièvement entendu les questions de composition de géographie, sur le Seuil du Lauragais, le Bassin aquitain ou le Bassin parisien, le Pic d'Aneto, la Seine inférieure ou les Basses Pyrénées?

J'ai repéré ces fameux petits tampons encreurs servant à effectuer la transition entre la classe enfantine et les rudiments de l'apprentissage de la lecture. Je me suis revu tirant la langue en m’appliquant, pour colorer au crayon des anémones élégantes, des vaches paisibles ou des lions altiers.

Pas un seul élément qui ne m'ait ramené un demi-siècle en arrière. J'ai éprouvé le bonheur de partager, à nouveau, ces instants d'apprentissage. Partout,, il y avait la patte de  » maîtresses  » ou de  » maîtres  » respectables et respectés. Leurs choix antérieurs transpiraient à travers un objet ou un ouvrage.

Les plus classiques avaient acquis ces superbes boites de poids en cuivre allant du gramme au kilogramme ou ceux en fonte qu'utilisaient les épicières. Les plus modernes vénéraient Freinet, et le gros stock des fameuses brochures de la Bibliothèque de travail (B.T. en langage convenu) attestait de l'importance qu'il avait eu pour beaucoup d'entre eux.

C'est là que je suis allé chercher mes  » madeleines « ? Miraculeux car quelques-unes avaient échappé à l'érosion du temps. Les toutes premières avaient le même âge que moi, et je les ai retrouvées avec un serrement au c?ur. Ces opuscules pauvrement imprimés, peu attractifs, ont néanmoins constitué les trésors de mon enfance assoiffée de lecture. Il n'y a que celles et ceux qui n'ont pas eu de livres chez eux qui peuvent comprendre ce que représentaient ces B.T., traitant toutes, pourtant, d'un sujet grave, prêtées par un maître compréhensif. J'y ai puisé des heures d'un immense plaisir, constitué par la découverte de lieux, de métiers, de techniques, de personnages, qui dépassaient l'ombre du clocher sadiracais.

J'ai ressenti tout l'amour profond, sincère, que je portais à l'école d'une République à laquelle je dois tout. Ce n'est ni de la nostalgie de circonstance, ni de la vénération surannée, mais tout bonnement de la reconnaissance d'une réalité personnelle incontestable.

RIDEAU DE FUMEE.-
J'étais probablement plus sensibilisé qu'à l'habitude à cette responsabilité du système éducatif dans l'avenir des enfants. D'abord parce que, dans la semaine, le énième Ministre d'une Education n'ayant plus rien de nationale avait montré, comme ses prédécesseurs, ses limites sur les enjeux réels du secteur dont il a la charge. Sa sortie sur la  » méthode globale de lecture «  relevait du plus pur sarkozisme : se montrer ferme sur un sujet sans importance, pour tirer un rideau de fumée sur les tristes réalités de la France.

Faire croire que la  » méthode globale  » serait la mère de tous les vices du système éducatif, c'est en effet du même ordre que faire croire que l'immigration est le seule responsable des émeutes des banlieues. Démagogique, absurde, inutile, car chacun sait bien qu'en pédagogie, comme dans tous les métiers, la conviction et le savoir-faire de l'enseignant constitue le véritable facteur de réussite. Mais probablement que la suppression des Ecoles normales n'a pas eu d'influence sur ce contexte ?

Ensuite, parce que hier matin, dans la boite aux lettres de la Mairie, j'ai trouvé une lettre d'un groupe de parents d'élèves  » anonyme « ?posant de très  » graves  » problèmes relatifs, non pas au fondement de l'acte éducatif, fonction essentielle de l'école, mais sur les? services périscolaires. Sous le couvert de l'anonymat (acte flagrant de civisme pour leurs progéniture), ces parents, assez faciles d'ailleurs à identifier, évoquent des questions essentielles pour l'avenir des élèves qu'ils prétendent élever dignement.

« Peut-on obliger un
enfant à faire la bise, en partant le soir, au personnel de service ? Doit-on laisser courir les enfants en bras de chemise dans la cour ? Quelle quantité de rab peut-on recevoir au restaurant scolaire ? Est-ce que les parents et le personnel doivent se dire bonsoir ? »? Et tout est à l'avenant. En voilà certains que la méthode d’apprentissage de la lecture ne doit pas tracasser ! Catastrophique. Affligeant. Désespérant. Mais révélateur de l’évolution d’un métier d'instituteur désormais noyé au milieu d'une école service ; d'une école supermarché, où trop de parents espèrent faire leurs emplettes pour remplir le congélateur vide de leur propre comportement ; d'une école banalisée où, par  » copinage  » exagéré ou institutionnalisé, il n'y a plus de véritable distance entre parents et enseignants ; d'une école réparatrice chargée, avant de construire une réussite personnelle, de boucher les trous béants creusés dans la vie des élèves, hors des murs scolaires, par la défaillance sociale, la carence familiale, la pauvreté culturelle du milieu quotidien.

En définitive je crois bien que la nostalgie n'a rien de bon!

Soyons modernes : vive la pédagogie de la longueur des frites à la cantine, ou du cache nez en cour de récréation, comme facteurs de l'avenir des enfants ! Le reste n'a guère d'importance !

Mais je déblogue?

 

 

 

 

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