L'ERREUR EST INHUMAINE

Thu, 20 Jul 2006 00:17:00 +0000

L'injustice judiciaire existe donc. Depuis hier soir, et le verdict de la cour d'appel de Paris dans l'affaire d'Outreau, le pays indifférent en a eu la preuve flagrante. Lui qui réclame de plus en plus de sévérité, de plus en plus de sanctions, de plus en plus d'exemplarité dans les jugements, ne s'émeut guère de l'un des dysfonctionnements les plus spectaculaires de son système répressif. Il a applaudi secrètement, il y a quelques semaines, quand, en rafales, les tribunaux expédiaient vers les prisons les émeutiers des banlieues. Il réclame vengeance quand l'actualité jette son dévolu sur un crime odieux. Il juge les juges. Il met son poids dans l'un des plateaux de cette fameuse balance, destinée à évaluer l'importance des faits. Le voici, pourtant, désarmé, déstabilisé, dérangé en constatant le gâchis que peut causer un typhon médiatico-judiciaire passant sur les fétus de paille que peuvent être des femmes et des hommes traversant, par hasard, une ou plusieurs vies compliquées. Toutes les tornades ne sont pas blanches, loin s'en faut?elles noircissent les horizons les plus limpides et peuvent faire basculer les espaces les plus paisibles dans la terreur.

 

ABOMINABLE SOUFFRANCE

Hier soir, l'heure était aux excuses. L'heure était à la compassion. L'heure était au mea culpa. L'heure était même aux  » indemnisations « , signe que la situation préoccupe les élites, pour qu'ils se décident à conjuguer  » argent  » et  » morale  » dans des délais aussi brefs. Pourtant, chaque citoyen doté d'un minimum de bon sens ne peut pas douter un instant de la dérision de toutes ces prises de position à l'égard de l'horrible souffrance endurée par? 13 des 17 accusés. Rien, véritablement rien, n'effacera les cicatrices morales d'un tel parcours social. Eux, le savent. Nous, nous ne pouvons que le pressentir. Eux, l'ont vécu. Nous, nous n'en avons été que les spectateurs plus ou moins attristés. Eux, ne l'oublieront certainement pas. Nous, nous l'ensevelirons vite sous l'avalanche de nos préoccupations personnelles.

 » L'affaire d'Outreau  » fera l'objet d'une enquête, qui débouchera sur un rapport remis solennellement au Garde des Sceaux. Ce document entraînera une proposition de loi, dont les décrets d'application tarderont à venir, et débouchera sur une modification encore plus compliquée du processus judiciaire. Le temps que tout cela se fasse, les femmes et les hommes d'Outreau, auront vieilli dans le bain de leurs souvenirs. Certains d'entre eux auront écrit un livre témoignage sur leur douloureuse aventure. D'autres auront fréquenté les plateaux des émissions à sensation. Quelques autres ne survivront que dans la honte et l'isolement?Tous auront à reconstruire ce qu'un tsunami aura emporté, beaucoup moins brutalement que celui du Sri Lanka. La mort citoyenne a ceci de particulier : elle peut se porter encore longtemps de son vivant.

Les télés, les radios, les magazines, les journaux, qui ont diffusé des dizaines d'heures d'images, de commentaires, de photos, d'articles, ne s'excuseront sûrement pas. Certains reporters, certains investigateurs qui se sont calés dans le sillage de la moissonneuse-batteuse judiciaire oublieront vite l'imprudence de leurs affirmations péremptoires. Le droit à l'erreur existe, mais il n'a pas la même valeur pour tout le monde. Jamais les comptes-rendus du procès en appel n’effaceront les outrages antérieurs. Ils ne seront qu'une goutte d'eau dans un océan d'injustice anticipée. Toujours rendu au nom du Peuple, le verdict du prétoire a quelquefois bien du retard sur celui de la rue.

 NEE DANS LE VENTRE DE LA MISERE

  » L'affaire d'Outreau  » restitue la réalité crue et cruelle d'une société. Elle est née dans le ventre de la misère. Pas seulement matérielle mais aussi et surtout intellectuelle, culturelle, éducative. Elle a grandi sur l'indifférence, sur la passivité, sur l'incompétence. Elle s'est développée sur la rumeur. Elle a enflé grâce à la complicité de tout un mécano complexe, reposant toujours sur le triptyque : police, média, justice?

Une indiscrétion par ci. Un nom suggéré par là. Une carrière à construire. Une carrière à briser. Une notoriété à acquérir. Une notoriété à détruire. Les enfants, dont on oublie quand même un peu trop qu'ils ont été des victimes, sont entrés dans ce jeu de rôles grandeur nature. Ils ont construit la vérité que les adultes influents voulaient leur voir construire. Eux, étaient habitués à obéir. Ils l'ont fait, tout en se révoltant à leur manière.

Ils n'ont pas brûlé des voitures pour exprimer leur souffrance. Ils n'ont pas lancé des cailloux. Ils n'ont pas tiré des grenailles. Ils ont «  incendié  » moralement des femmes et des hommes dont certains jouaient un rôle social symbolique. Ils ont balancé des mots percutants, plus terribles que n'importe quel projectile. Ils ont expédié des accusations comme d'autres appuient sur des gâchettes.

Peu ont parlé, hier soir, de ces gosses, de ces adolescents perdus pour encore plus longtemps que celles et ceux qui sont revenus à la vie. Aucun communiqué ne leur a présenté des excuses pour ne pas avoir perçu, avant le désastre judiciaire, leur détresse physique ou psychique. Eparpillés dans des familles d'accueil, ils se chercheront, à tâtons, un avenir dans un monde forcément obscur. Il sera tellement facile de stigmatiser leur fragilité et leurs mensonges qu'on oubliera totalement la vie qui a été la leur. Or il faudra admettre qu'ils appartiennent, eux aussi, à la catégorie des  » écrasés  » par la machine à broyer judiciaire. L'oublier constituerait une nouvelle faute.

 » On dit que l'erreur est humaine mais pas toute mes enfants, pas toute? «  a écrit André Levy, homme de voyages et de culture, proche d'Indira Ghandi, Mère Thérésa, Elie Wiesel ou Mgr Lustiger?

Mais je déblogue?

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