La mémoire qui flanche

memoires_d_immigres_l_heritage_maghrebin0Le mot à la mode de cette semaine restera « diversité ». Si l’on comptabilisait le nombre de fois où le commentateurs, les femmes et les hommes politiques médiatiquement en vogue, se sont emparés de ce concept on atteindrait des résultats astronomiques. L’arrivée au pouvoir de Barack Obama a en effet servi de catalyseur à tous les fantasmes en la matière. Le microcosme a couru de plateaux de télé, en micros des radios et aux tables de restaurant avec stylos pour clamer : « Diversité…diversité…diversité… ».

Ils se sont extasiés sur les mérites extraordinaires de la démocratie américaine ayant permis à l’enfant d’un mariage mixte entre un « étranger » et une américaine d’accéder à la fonction politique la plus importante de la planète. Un événement mondial qui a été présenté comme le reflet d’un dynamisme citoyen exceptionnel… et la France est ébahie par cette audace d’un peuple très conservateur.

Incroyable que personne n’ose rappeler que, dans la vie publique locale française, il existe de nombreux exemples de diversité qui ont été oubliés car considérés comme « normaux ». On fait l’impasse sur le fait que la France a été un pays d’immigration, dans lequel les exemples ne manquent pas,  conjuguant « diversité » dans les « responsabilités ». Les enfants des mariages mixtes sont souvent au « pouvoir » sans qu’on leur déroule le tapis rouge !

Petit fils d’immigrés italiens arrivés en 1922 en France sans un sou, sans papiers et sans avenir pour travailler en France (1), fils d’un Italien naturalisé qui se faisait sanctionner car ne parlant pas suffisamment le Français à l’école où il se rendait quand il n’y avait pas de travail dans la ferme je suis désolé de décevoir ces donneurs de leçons à bon compte. Etre traité de « macaronis » venant manger le pain des Français, chercher à obtenir des papiers en règle, traverser la dernière guerre avec la haine aux trousses, revendiquer le droit de faire un mariage mixte, chercher obstinément à ce que ses enfants réussissent le mieux possible à l’école… ne sont des abstractions mais bien des réalités que j’ai vécues.

Etre considéré comme un domestique par des bien-pensants fachos, se faire humilier par de bons Français sûrs de leurs droits, se battre pour s’élever socialement avec des embuscades sur le chemin, rester attaché à ses racines : nous sommes beaucoup à l’avoir subi ou combattu !  Faire semblant d’ignorer qu’en France il n’a jamais été facile depuis 80 ans de participer à la vie citoyenne quand on était lié de près ou de loin au monde de l’immigration c’est faire preuve d’un angélisme républicain d’une autre époque.

Oui il y a eu dans les années 20 et 30 des chasses à l’italien avec des coups, des bavures, des blessés et des morts ! Oui il y a eu des quartiers réservés, des commerces isolés, des humiliations collectives récurrentes. Oui pour les Italiens comme pour les Espagnols ou les Portugais on a inventé des appellations péjoratives  : « ritals », « espadres », « portos » et on les a utilisés de manière continue. Aucun des Républicains espagnols n’a été accueilli bras ouverts en 36. Aucun des maçons portugais des années soixante n’a été reçu avec camaraderie. Alors je m’énerve en entendant ces dissertations sur la diversité triomphante aux Etats-Unis.

86 ANS PLUS TARD

Comment ne pas rappeler que, si je suis conseiller général du canton de Créon où mon grand-père, mon père italien, n’ont pas toujours été accueillis à bras ouverts c’est exactement… 86 ans après que Silvio et Pasqua aient posé leur pied de « sans papiers » sur le sol français.  86 ans sans quotas, sans diversité visible ou invisible, sans soutien institutionnel mais simplement avec la volonté de prouver que le « macaroni » de 1922 avait semé des graines de citoyens.

Personne ne s’étonne outre mesure qu’un fils d’immigré de la seconde génération ait accédé à des fonctions électives à la mesure de ses moyens intellectuels. Moi si !  Au sein de l’équipe municipale deux autres élus sont fils directs d’italiens mariés à des françaises mais personne n’y voit une victoire de la diversité alors que si l’on creusait dans leur passé on y trouverait au moins autant de vexations, de mépris, de haine que pour un arrivant africain actuel dans notre beau pays des Droits de l’Homme.

On a volontairement gommé de la mémoire collective cette immigration intra européenne pour laisser croire que cette période d’exclusion, de racisme social, de refus d’accueil n’a jamais existé et que celles et ceux qui auraient réussi n’ont jamais eu de difficultés. La seule vérité pour renforcer la diversité dans les responsabilités réside dans les moyens que l’on met dans l’école publique pour qu’elle reste la plate forme de départ de l’ascenseur social. Quand je me suis présenté avec mon nom d’immigré persan (2) ayant transité par la Vénétie au temps des marchands venant de cette contrée lointaine pour enrichir l’Italie du Nord personne n’avait envisagé la réservation d’un quota de fils d’immigrés de la première génération et personne n’a fait la moindre différence entre les candidats ! Il fallait le résultat du concours et ca suffisait ! On se souciait guère de savoir de quelle religion étaient mes parents, où ils étaient nés, s’ils étaient fichés ou pas… La « diversité » était surtout sociale car la gratuité réelle des études et de l’internat suffisaient la gommaient réellement.

Je suis lassé de ces débats interminables autour d’un principe qui ne devrait même pas se poser : si l’on est obligé de mettre des quotas, des réservations, des recommandations , des classes spéciales, des amendes ce n’est que parce que nous sommes incapables d’admettre que l’école ne joue plus son rôle dans une société où elle se contente de reproduire des principes de réussites standardisées. C’est justement parce que le parcours d’Obama est exceptionnel que l’on doit s’interroger sur son exemplarité !

Je n’ai pas honte d’affirmer que bien que n’étant ni noir, ni musulman, ni diplômé de Harvard je me considère comme un « produit » de la diversité et que je suis simplement fier, comme bien d’autres, de ne pas le revendiquer !

(1)     Lire « La sauterelle bleue » Editions Aubéron
(2)     DARMIAN est une ville classée au patrimoine mondial dans la province de Khorasan en Iran et c’est un prénom perse.
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5 réponses à La mémoire qui flanche

  1. DANYE dit :

    Surprise de l’informatique.

    Quelle magnifique déclaration d’amour, pour tous les vôtres , grande preuve de respect du mot pour nous tous .

  2. Trento dit :

    N’est ce pas François Mittérand qui disait que les français n’avait pas de mémoire …
    Le monde occidental est inquiet; la perte des repères d’une société hypermatérialiste favorise les tensions que de nombreuses personnes ont intérêt à canaliser vers des substituts. Le « phénomène » Obhama en fait parti.

    Pendant ce temps les « affaires » continuent.

    Merci pour ces paroles qui me vont droit au coeur en tant que petit fils d’immigré italien qui a lui aussi entendu les mots « macaronis » scandés par ses « camarades » de classes qui répétaient ce qu’ils entendaient chez eux…

  3. europ dit :

    Comme je suis heureux de lire un tel sujet qui est si vrai et représente un grand nombre de personnes confrontés à ces vexations; mais comme vous le dites cela cré une véritable chaîne qui lutte contre ces états d’esprits fachisants et crée de véritables citoyens au services de tous en éduquants leur propes enfants en intégrant le droit à la différence et le respect envers l’autre; et si les dirigeants actuels veulent à tout pris s’attaquer au mode d’éducation scolaire c’est pour justement faire que la connaissance, l’intruction , l’éveil et la compréhension, soit réserver à ceux qui aurons les moyens financiers pour que leurs enfants puissent être comme aux états unis le creuset de l’élite et qu’ils maitiennent les autres comme du temps du servage, du négrillat et aujourd’hui de l’insécurité professionnelle et sociale dans un savoir qui les rendra corvéable à merci et permettra d’instorer des méthodes de répressions contre la soi disant haine des petites gens contre leur propre sécurité; encore une fois ce seront eux les marthyrs.
    Qu’elle honte pour ce pouvoir en place….
    encore une fois merci.

  4. Parce que je partage tout ce que papa vient d’écrire, que j’ai ces mots gravés dans mon enfance et que c’est aussi grâce à ces mots que j’ai grandi. Pardon pour ce commentaire du coeur mais l’émotion est là et il y a dans ces mots tellement de souvenirs et le manque immense. Un jour Sud-Ouest a écrit que j’étais fille d’instits et petite fille de petites gens … Comme j’en suis fière ! Merci papa de m’avoir appris cette fierté et ces valeurs.

  5. GREL Suzette dit :

    Merci de rappeler le rôle de l’école dans la richesse de la diversité.
    Je dois à des enseignants sublimes de n’avoir pas souffert de mes origines de « pauvres » à Camille Jullian.
    Je te suis sur toute la ligne.

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