Les échecs se cachent pour grandir

echecsPrès de 120 joueurs de tous les âges ont passé leurs journées et leurs soirées de la fin juillet, enfermés dans la grande salle de l’espace culturel de Créon, afin d’assouvir une passion parfois familiale ou héréditaire pour le jeu d’échecs. C’est devenu, pour la quatorzième année consécutive, le grand rendez-vous de l’été créonnais mais, comme il est d’une discrétion exemplaire, personne n’en mesure exactement l’importance. Il est vrai qu’en France la pratique du jeu d’échecs ne connaît pas le même développement que dans les pays d’Europe de l’Est. Cette discipline, reconnue comme sportive, est en effet une composante scolaire obligatoire chez eux, alors que chez nous sa pratique ne repose que sur la motivation des bénévoles. Bien que partie du milieu scolaire (le collège de Créon, il y aura un quart de siècle l’an prochain) l’initiation à ce qu’il faudrait considérer comme une discipline extrêmement formatrice pour des enfants ou des adolescents zappeurs, reste trop peu répandue en Créonnais. Les débutants de hier sont pourtant devenus les acteurs de l’open international d’aujourd’hui et ils ont encore réussi cette année à rassembler un « plateau » extraordinaire pour une ville de la taille de Créon! Une douzaine de « maîtres » ou des « grands maîtres » figuraient parmi les engagés. Mais qui connait véritablement la valeur de ces joueurs venus d’Ukraine, de Bulgarie, de Moldavie, de Roumanie, de Grande Bretagne, de Belgique ou de l’Inde ? La télé ne parlant jamais d’eux, bien qu’ils aient des classements européens ou mondiaux dignes de ceux des tennismen, des milliers de fois plus payés, nous ignorons la valeur exacte des affrontements qui les opposent au cours de rencontres d’un très haut niveau. Vladimir Malaniuk, Vladimir Doncea, Catalin Navrotescu… occupaient, hier soir, les trois premières marches du podium créonnais… dans l’indifférence générale!

Lors d’un voyage auP1010108 (2) Chili, j’ai trouvé, sur la Place de la cathédrale de Santiago, sous un kiosque à musique et au pied, au milieu des curieux, des dizaines de « pousseurs de bois » qui « popularisaient » ce jeu! Formidable impression que ce silence au coeur des bruits de la ville. Il est assez significatif de constater qu’en France, Canal + diffuse des tournois de… poker, où l’appât du gain facile fascine des milliers de personnes… Notre société est en effet beaucoup plus proche de cette vision du jeu débouchant sur des profits, même théoriques, que de celle d’efforts tactiques permettant de mettre un roi en échec pour le seul plaisir du jeu! Le culte du fric atteint les couches moyennes qui adorent jouer des millions en jetons qu’ils n’auront jamais.

Cet Open international offrait des perspectives de dépassement exceptionnelles en une période où tout le monde pense à la facilité et au farniente… puisque n’importe quel joueur du plus faible niveau pouvait défier un ténor par les hasards du tirage au sort de la première ronde. Ensuite, le rêve  finissait et il fallait convenir que le retour sur son propre niveau devenait inévitable… et les leçons de modestie se succèdaient! Cette remise en cause permanente dénotait une farouche volonté et une passion particulière, d’autant que pour une centaine des participants, la seule récompense pouvait être un tee-shirt ou une excellente bouteille de vin blanc d’Entre Deux Mers ! Mais l’essentiel pour beaucoup était de pouvoir se comporter en « révolutionnaire » en allant à l’assaut d’une Bastille intellectuelle réputée imprenable. Le plaisir de se prendre pour David contre Goliath reste toujours vivant.

Créon, seule ville d’Aquitaine à proposer un tel rendez-vous, qui nécessite une organisation assez lourde, aimerait que chaque année, les centaines de batailles proposées rencontrent un écho plus large car les organisateurs inamovibles mériteraient une plus grande reconnaissance. Mais nous savons bien, les uns et les autres, qu’en France, la période actuelle n’est pas à la prise en compte des… échecs ! Le mot même choque, puisque  la réussite se mesure, à notre époque, et de plus en plus, sur les critères du profit et de l’impact médiatique. Inexorable rançon de la société de consommation.

Pourtant, il y aurait beaucoup d’enseignements à tirer de cette semaine silencieuse, studieuse même, mais extrêmement conviviale, passée sur le carré central de l’échiquier urbanistique de la bastide créonnaise. Regardez sur http://www.telecanalcreon.fr vous y trouverez les images d’un silence beinfaisant.

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2 réponses à Les échecs se cachent pour grandir

  1. Yves dit :

    Merci Monsieur le Maire pour ce très bel article (que j’ai repris en partie sur mon blog) qui montre votre connaissance profonde du monde échiquéen.

    Yves Breton

  2. Yves dit :

    L’article est désormais en ligne. Il était préparé mais n’a été publié qu’aujourd’hui.

    Merci encore

    Yves Breton

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