20 ans après… un mousquetaire témoigne

Larural20ans4cmL’espace culturel de Créon, regroupant au coeur de la ville bastide de Créon le cinéma Max Linder, les salles associatives, les bibliothèques, la salle de danse et surtout la salle de spectacle, a été globalement aménagé sur une décennie, celle des années 80. Il y donc entre 20 et 30 ans que les équipes municipales d’une cité, d’alors un peu plus de 2500 habitants, osaient placer la culture au centre des investissements créonnais. Ces choix, réellement politiques, furent bien évidemment extrêmement discutés, critiqués, dénoncés, comme étant pharaoniques; mais plus de 20 ans après, il ne viendrait  à personne l’idée de mettre en cause leur justesse. Des dizaines de milliers de personnes ont pourtant, depuis, fréquenté le cinéma (13 000 entrées en moyenne depuis 27 ans), la bibliothèque (plus de 700 adhérents, auxquels il faut ajouter les scolaires), les associations (Fils d’Argent, Echiquier Club Créonnais, Aide aux devoirs…), les centaines de spectacles de divers niveaux, depuis l’ouverture au public de l’un des ensembles les plus performants d’une petite cité comme Créon. Le moment était venu de se retourner sur le chemin parcouru et de démontrer que l’audace constituait un élément important de la gestion communale. Il est vrai qu’au moment où se mettait en place la décentralisation, les élus obtenaient une liberté d’imaginer, de créer et de réaliser qui est en passe de disparaître. Gironde citoyenne avait donc tenté de mettre en place un débat sur ce parcours réputé original et audacieux.

Roger Caumont, ancien maire, qui fit passer la situation créonnaise de la seule salle collective communale installée au premier étage de l’Hôtel de ville, à un ensemble de plus de 2 000 m², a pu rappeler, lors d’une rencontre d’ouverture du programme de cet anniversaire, les difficultés de la création de la salle de spectacle. Dès son élection en 1977, il eut le courage de faire confiance à une équipe indépendante (sociologue, animateur socioculturel, urbaniste) pour réaliser un diagnostic, et proposer des solutions. En fait, ce qui est frappant dans leur rapport, c’est la pérennité des analyses. Ainsi, le groupe issu de l’ATEC avait pointé du doigt la nécessité, pour la ville bastide, de se doter d’une « identité forte » de manière à « éviter son inclusion de fait » dans l’agglomération bordelaise. Pour y parvenir, ces observateurs proposaient deux axes de travail : baser cette reconquête d’une identité sur le développement culturel, et  le confier aux citoyens, car la « municipalisation » aurait interdit tout véritable lien social, dans une commune accueillant des populations nouvelles. Un sacré challenge quand on arrive à la tête d’une commune en piteux état sur le plan financier, et n’ayant que 7 associations actives (football, pétanque, cyclisme, tennis, amicale laïque, restauration de l’église, parents d’élèves).

Brassens à l'affiche du premier véritable spectacle créonnais : Roger Caumont en est encore ému !
Brassens à l’affiche du premier véritable spectacle créonnais : Roger Caumont en est encore ému !

« J’ai toujours eu la chance d’être soutenu par des équipes qui ont accepté ces conclusions et qui, en plus, m’ont soutenu quand nous les avons traduites en réalisations » souligna l’ancien Maire. Difficulté d’acquisition des espaces au cœur même de la ville bastide, constructions contestées (comme le veut la tradition) par les services de l’Etat, absence totale de soutiens financiers de la part des collectivités territoriales pouvant être partenaires, en raison de… l’originalité et surtout de la dimension du projet, scepticisme sur le mode de gestion : les obstacles furent nombreux et seule la solidarité active autour du Maire a permis de les faire tomber. L’investissement initial est désormais totalement payé, les structures tournent à plein régime et une bonne cinquantaine de citoyennes et de citoyens en assume actuellement la responsabilité. Ils auront été plus de 500, depuis 20 ans, à animer en toute indépendance le cinéma, les bibliothèques, les associations utilisatrices des salles annexes, la salle de spectacle.

« J’ai une simple anecdote qui constitue, pour moi, la plus précieuse des récompenses. Une Créonnaise handicapée, marginalisée, a osé un jour franchir la porte de la nouvelle bibliothèque, alors qu’elle n’avait probablement plus eu de contact avec un livre depuis des décennies. Elle a emprunté un livre pour enfant… Elle l’a lu, et elle est revenue, heureuse d’être enfin reconnue socialement. Elle a, peu à peu, choisi des livres pour enfants plus complets, et elle n’a plus cessé de lire ». Roger Caumont avait mis en évidence, en contant cette micro aventure humaine, toute la difficulté des politiques culturelles locales : elle ne peut jamais être quantitative, mais  elle doit plutôt être qualitative, ce qui oblige la collectivité à la soutenir financièrement. Les satisfactions sont parfois minces.

« Il est quasiment devenu impossible de trouver ce qui peut conduire les gens à sortir de chez eux pour aller à la rencontre d’un spectacle ou même des autres » expliqua de son coté, Suzy Boudy ancienne (Comité d’animation du centre culturel créonnais)  et actuelle (Larural’) animatrice bénévole des saisons culturelles.

Selon Roger Caumont, qui observe avec sagacité la vie publique dont il s’est volontairement retiré, le danger de la réforme des collectivités territoriales réside dans la disparition programmée des « identités locales ». Le projet culturel créonnais, dont il est le « père »,  reste donc un outil précieux de résistance, pour éviter une dissolution et une évaporation progressives des communes dans un projet de réforme recentralisateur. Il est vrai que la gestion communale a bien du mal à conserver sa dimension humaine au fil de ces dernières années, et qu’on ne rêve plus à un monde meilleur, comme c’était le cas  il y a 20 ou 25 ans, mais simplement à maintenir la qualité de celui que l’on a.

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3 réponses à 20 ans après… un mousquetaire témoigne

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  2. Annie PIETRI dit :

    « Gironde Citoyenne » a eu une excellente initiative en organisant cette réunion, à l’occasion du vingtième anniversaire du Centre Culturel de Créon. Tous ceux qui étaient présents ont passé un moment très agréable à l’évocation des circonstances qui ont entouré la naissance de ce lieu devenu l’un des points d’ancrage de tout ce qui se passe d’important sur le plan culturel dans notre commune.
    C’est avec beaucoup de verve et d’enthousiasme que M. Caumont, Maire de l’époque et initiateur du projet, a rappelé, avec ceux qui dans la salle avaient vécu cette époque, les difficultés rencontrées, les réticences des propriétaires des terrains à acquérir, celles des créonnais qui ne croyaient pas la réussite possible, les problèmes administratifs et financiers, mais aussi l’immense plaisir d’offrir, après tous ces efforts, à leurs concitoyens les premiers spectacles, les premières rencontres, l’accès à la bibliothèque…C’était un vrai régal d’entendre cette évocation.
    Mais ceux qui utilisent ces lieux de la vie commune aujourd’hui, comme si ces équipements allaient de soi, peuvent-ils imaginer ce qu’ils ont coûté d’énergie, de travail, de persévérance, et aussi de nuits d’insomnie à ceux qui y ont consacré 10 années de leur vie d’élus?
    Et peuvent-ils comprendre l’inquiétude que ces pionniers éprouvent à l’idée que tout cela pourrait être effacé, d’un revers de main, par une réforme du statut des collectivités locales qui priverait la commune des moyens de faire vivre ces équipements qu’ils ont créé, et les associations qui les animent?
    Il nous appartient à tous de les remercier de ce qu’ils ont fait pour les générations futures, et de les appuyer dans leur lutte pour que leurs réalisations survivent.

  3. Je me souviens de l’époque où cette salle a été construite et des photos anonymes pas très sympas qui reprochaient à Monsieur Caumont et à son équipe d’avoir fait le Centre Culturel. Le temps passe et les gens oublient … mais les actions restent et c’est ça l’essentiel… Qui penserait aujourd’hui a remettre en cause cet équipement culturel, associatif, ce lieu de vie ? Personne. Comme quoi il faut juger la vie publique au fil des ans, savoir continuer et construire. Bravo Créon !

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