La valse du temps viennois

Le principal inconvénient de l’Histoire, c’est qu’elle ne peut pas être totalement effacée du tableau de la vie des hommes. L’encre, parfois couleur de sang ou diluée dans les larmes, s’offre imagesCA9RU9R0la particularité d’être indélébile, même si parfois la poussière de l’oubli dissimule ses traces sur le parchemin du temps. A Vienne, on a trouvé un moyen exceptionnel de redonner une dimension flamboyante aux siècles antérieurs, comme si l’Autriche regrettait silencieusement l’empire austro-hongrois, celui qui se taillait des fiefs dans une Europe des Princes, celui qui éclaboussait par ses ors, et fascinait par ses audaces culturelles. On fait valser en permanence les souvenirs glorieux, comme si le Danube avait dilué dans ses eaux grises les ors d’antan, ou les cendres grises de la famille des Habsbourg, et qu’il fallait absolument les ramener sur les rives du présent.

Les regrets percent dans les voix des guides qui conduisent des hordes japonaises ou des cohortes romaines dans les salles impériales de Schönbrunn. Les nobles branches des arbres généalogiques ploient sous les couronnes ou les armes, mais elles ont fini par craquer sous le vent mauvais des tempêtes européennes successives. Partout, on ne vous présente que les rêves musicaux des François, qui n’ ont existé que par le numéro accroché à un prénom commun, et on occulte leurs appétits de puissance. Schönbrunn, avec la tonalité jaune soleil de ses murs, qui s’étirent comme des bras puissants allant aux limites du matériellement possible, voulait rivaliser avec ce Versailles qui écrasa l’Europe de sa démesure ostentatoire. Les Princes qui s’étalent sur tous les murs, déjà surchargés par les goûts exotiques de leurs propriétaires, dans des postures altières factices, ont toujours mené l’Europe sur les voies de la concurrence, et jamais les peuples n’ont su s’en débarrasser. Vienne regrette son Empire. Vienne boude le reste du monde. Vienne n’admet plus d’être seulement la ville des parcs, des jardins et des forêts. Vienne n’avoue pas ses blessures d’amour propre, elle qui a hébergé les plus grands musiciens occidentaux, auxquels elle a offert l’opulence et la notoriété. Les Strauss, Mozart, Beethoven, Haydn ont servi à faire tagvienneur0oublier que l’Empire austro-hongrois sentait la poudre à canon et l’eau bénite. Vienne exhibe d’ailleurs sa cathédrale, ses 220 églises et ses multiples palais princiers ou impériaux, comme autant de joyaux des résistances offertes aux envahisseurs venant de l’orient. Elle ouvre aussi tous les soirs son opéra, et cultive l’esprit des cours, où les atours, les robes, les bijoux et l’élégante agilité servaient de viatiques à la réussite sociale. La valse à mille temps de Brel n’est pas de mise, celle des Amants de Saint Jean non plus et encore moins celles des bals à Jo. Vienne préfère l’illusion romancée de Sissi à la mélopée angoissante de la foule de Piaf. Le bling-bling a pignon sur rue, et sert de référence à une société qui garde, enfouie dans son inconscient collectif, les splendeurs de l’Empire. Derrière les façades se cache la nostalgie de la splendeur. On doit y cultiver silencieusement les  images de ces périodes de l’histoire où le monde valsait autour de Vienne. Pas de profusion exubérante comme à Prague, ou festive jusqu’à l’extrême comme à Budapest. Il ne reste que des bribes non avouées de ces siècles, effacés par les revers des fortunes de guerre. Joailliers revendant les parures mises au clou par des héritiers dans le besoin, grandes marques omniprésentes au cœur de cette capitale qui noie son chagrin dans des parcs où n’évoluent plus que des poneys, et où tourne la grande roue de l’infortune : les princes consommateurs peuvent encore éblouir.

Seuls les multiples concerts ont survécu aux batailles les plus épiques, preuves irréfutables que la culture reste la plus belle recette contre les effets pervers des pouvoirs passés et présents. La musique éclaire les soirées ou les nuits fraîches de ce début de l’hiver, comme si le siècle des Lumières était celui qui n’inspire même plus le respect, tellement nous sommes obsédés par les apparences. Vienne adore les apparences comme le stuc de ses salles impériales, et elle sait bien que, dans le fond, c’est la rançon actuelle du succès. On exorcise la crise en exhibant ses trésors, ses palais et ses opéras car le temps jadis, quand il a été glorieux, vous protège toujours des désillusions du présent. Vienne vit dans la gloire des Habsbourg car elle n’a jamais eu le courage de prendre son « Hofburg ». Au contraire, elle l’entretient comme un trésor, celui qui permet toujours de faire des rêves de valses impériales.

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3 réponses à La valse du temps viennois

  1. Beau carnet de voyage.
    Mais pourquoi? Le principal inconvénient de l’histoire, c’est qu’elle ne peut pas être totalement effacée du tableau de la vie des hommes.
    Les tableaux et l’histoire sont des choses familières pour vous.
    Mais en décrivant l’endroit du décor, vous nous donnez pas beaucoup de visibilité sur
    l’envers du décor?

  2. J.J. dit :

    Je ne suis jamais allé à Vienne, mais Jean Marie m’en évoque exactement l’image que je m’étais forgé : cette espèce de « Musée Grévin » de la Vienne glorieuse et impériale du xix ème siècle, d’avant 1914.

    C’est un peu la même impression que j’ai eue en visitant Luchon : une « Belle au Bois Dormant, une ville qui s’est arrêtée de vivre le 4 septembre 1870, à la chute du Second Empire.

  3. Gilles dit :

    Une belle histoire de guide, mais Vienne est aussi une ville active, peuplée de jeunes, de bars bruyants, de samedis soirs endiablés.
    Tout n’est peut être qu’une question de génération ou de préoccupation.
    A vous lire je ne reconnais pas la ville que j’ai connu, pleine de vie, les pieds ancrés dans le présent et tournée vers l’avenir.

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