"Courage… Fillon" ou le discours de la camomille

Le spectacle peut commencer. Hier, au Palais des Congrès, plus de 2 000 conseillers généraux de toutes tendances, sans que la presse en pipe mot ou en aparté, et cet après-midi, les 6 000 places de l’immense salle de la porte de Versailles, bourrée… plus de trois heures avant la venue du Premier Collaborateur du Président de ce qu’il reste de la République. A la place du « courage fuyons ! », Nicolas Sarkozy avait opté pour un principe plus en rapport avec le contexte : « courage Fillon!»…  ce qui dénote le mépris qu’il peut avoir pour plus de 11 700 maires que le parc des expositions, pourtant gigantesque, ne pouvait même pas accueillir. La séance très statutaire des rapports moraux et financiers prenait des allures de Woodstock de la démocratie locale.

Un mot revenait dans tous les discours, et résumait parfaitement le sentiment général qui traversait les travées : « inquiétude ». En effet, c’est le fondement de la révolte que cette constante : dans les moments les plus difficiles pour un pays qui semble douter même de son identité, on détruit toute lisibilité de l’avenir des structures qui maillent un territoire en déliquescence, inégalitaire et menacé. Incroyable erreur historique que celle qui consiste à fracasser le réseau qui doit contribuer à la relance économique, au sauvetage de la démocratie de proximité, à l’égalité d’accès aux services républicains. Il ne fallait pas plonger dans le doute ce vivier de l’action concrète constitué par des milliers de citoyens engagés au service de celles et ceux qui les ont choisis sur des principes clairs.

Dans le fond, c’est l’inquiétude qui cimentait cette salle exceptionnelle. Elle soudait dans la contestation des strates politiques, générationnelles, géographiques très différentes. Que l’on soit jeune, vieux, vert, bleu, rouge, blanchi sous le harnais ou héritier récent d’une charge, le sentiment était le même : qu’est-ce que je suis venu faire dans cette galère ? Mauvais gestionnaires, fossoyeurs du pays, trop payés, embaucheurs invétérés… et surtout victimes expiatoires du poujadisme et du populisme les plus primaires, ils attendaient… « Courage Fillon ! »

Comme les spectateurs du cirque romain lyonnais guettaient l’entrée dans l’arène de Sainte Blandine livrée aux lions ! André Laignel rappela que « l’identité nationale, c’était le peuple des élus locaux » avec leurs différences, avec leurs divergences, mais aussi avec leur sens du service du pays et des autres. « On veut nous faire acheter un lièvre en sac » lança-t-il, reprenant un dicton berrichon relatif au fait que l’on veut faire avaler une réforme alors qu’on n’en connaît pas encore les contenus ! Il chauffa une salle tendue, comme ces excellents artistes des premières parties  qui aspirent  à être, un jour, en haut de l’affiche. « Quand on dit fin de la compétence générale des départements, mes chers collègues, posez-vous simplement la question : combien de projets auriez-vous pu réaliser sans elle durant ces dernières années ? ».

André Laignel, tribun hors du commun, explosa en rappelant que beaucoup citent la phrase de François Mitterrand qualifiant la taxe professionnelle « d’impôt imbécile ». « C’est vrai, c’était un impôt imbécile, qui méritait d’être revu. Mais doit-on le remplacer par une réforme imbécile et injuste ? ». Le public en redemandait. « Il y a deux ans, dans cette salle, le Président de la République nous avait promis un Grenelle de la fiscalité :  il n’a pas trouvé le chemin de Grenelle, mais en revanche il a réalisé un Waterloo des finances locales ! ».

Il résumait parfaitement ce que je ne cesse de ressasser : « Nous ne sommes pas et nous ne serons jamais un syndicat des élus, mais nous devons être et nous serons le syndicat des citoyens ». Le temps était venu de donner la parole à la défense, car le réquisitoire fut longuement ovationné, comme s’il fallait que quelqu’un formule l’angoisse ambiante. Des mots forts pour des maux douloureux.

Les huées  accueillirent le premier collaborateur du Président de la République. « Courage Fillon » plongeait d’entrée dans le monde de l’insolence, pour expier des propos antérieurs peu amènes à l’égard de ceux qui étaient censé l’accueillir avec bienveillance. En aparté, il tentait de se rassurer en questionnant le Président de l’AMF, Jacques Pélissard… « Courage Fillon » n’était plus en « terre sauve » ou en « sauve terre », mais face à la réalité d’une « identité nationale portée par la démocratie locale ». Alors que son mentor était parti faire prêchi-prêcha dans le désert, il lui fallait prêcher devant une salle plus bouillante que celle de la tente du Roi d’Arabie Saoudite. Jacques Pélissard tenta de calmer les troupes.

Il débuta par ce qui faisait consensus : merci de nous avoir aidé à sauver le pays comme nous venons de le faire… Merci de nous avoir aidé à sauver ces pauvres banques mal en point… merci d’avoir réinjecté l’argent du fonds de compensation de la TVA dans les investissements… merci de nous avoir soutenu durant la crise… merci d’être des gens formidables, entreprenants, généreux, efficaces…merci de vous engager dans le Grenelle, et nous allons créer un fonds d’investissement à côté de l’ADEME pour soutenir vos actions… Merci pour tout et le reste. Comme le disait ma grand-mère : les fleurs que l’on vous jette sont souvent suivies du pot ! « On ne peut pas toucher aux cotisations sociales, ni aux impôts sur les sociétés… et donc, pour améliorer la compétitivité des entreprises, nous ne pouvions que supprimer la taxe professionnelle, et je vous garantis que les ménages n’en subiront pas les conséquences… » affirma-t-il comme pour s’auto-persuader que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

En fait, il finit par avouer « que le cercle infernal » qui consiste à faire compenser par l’Etat les mesures d’exonération qu’il accorde lui-même aux entreprises, serait arrêté. Economie pour l’Etat surendetté et qui n’a plus rien à donner, et transfert vers les communes et  les intercommunalités qui devront se débrouiller pour ajuster leur budget, et voter deux taux d’imposition : la taxe d’habitation et le foncier non-bâti ! Des tonnes et des tonnes de certitudes qui ne dépassent pas l’échéance de 2010… Absolument aucun engagement au-delà, et une usine à gaz extraordinairement complexe, incompréhensible pour tout citoyen lambda, tout artisan, tout commerçant, tout propriétaire d’un pavillon.

Un discours purement économique, technocratique, administratif, mais qui n’estompa nullement l’inquiétude. Mauvais gestionnaires, dispendieux des deniers publics, sur-indemnisés…les maires présents avaient probablement tout compris, comme tous les députés et les sénateurs qui voteront bientôt ce galimatias coercitif. Pas une seule fois il n’ a été question de « démocratie », de « décentralisation », « d’aménagement du territoire ». En fait « Courage Fillon » a réussi sa prestation : noyer les maires dans un discours inspiré par Bercy, donner aux maires ce qu’il va leur retirer via le département et la région, dont il a indirectement scellé la disparition !

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2 réponses à "Courage… Fillon" ou le discours de la camomille

  1. Encore une belle description des réalités actuelles et futures, nous serons certainement, nombreux, au vue de la médiatisation de Créon ces derniers jours à suivre la demande de réclamation pour une consultation obligatoire des Français, à l’échelon national et local, sur l’adoption par le parlement de tout projet de réforme territoriale qui bouleverserait l’équilibre des collectivités.

  2. Annie PIETRI dit :

    C’est de nouveau un compte rendu explicite et complet de l’ambiance qui a régné à la porte de Versailles cet après midi, au Congrès des Maires, que tu nous livres dans cette chronique…. Bien plus explicite et bien plus complet que la retransmission,sur la chaîne parlementaire, que l’on nous avait annoncée tous ces derniers jours comme intégrale, et qui n’a été que très partielle ! Pas de discours d’André Laigniel, zappées les huées qui ont accueilli l’arrivée du Premier Ministre et des membres du gouvernement, oubliés les sifflets et les cris…. La retransmission s’est à peu près limitée au discours de « courage Fillon », qui n’a rien appris à personne, qui s’est contenté d »expliquer » le contenu de la réforme à des élus qui n’avaient rien compris, pas plus d’ailleurs que ceux qui avaient étudié les textes avec eux….Tout cela était triste à pleurer ! Et il m’a semblé que l’on entendait très peu les protestations, la bronca, les sifflets et les cris des opposants, alors que les applaudissements des supporters de l’orateur étaient diffusés avec application….J’en ai conclu que les micros avaient été judicieusement disposés au milieu ou à proximité des inconditionnels UMP (mais ceux qui me connaissent savent que j’ai très mauvais esprit. ..). Quant à la tribune, elle exposait une magnifique brochette de ministres (21 je crois),
    attentifs et approbateurs, dont les plus enthousiastes étaient de toute évidence Eric Besson (quelle tristesse)…et « Lou Ravi » de Nice, toujours aussi béat d’admiration, comme je l’ai connu béat, il y a quelques 30 ans, devant Jacques Médecin…..
    Bref, tu as raison, une belle leçon de langue de bois et de bourrage de crâne et une belle démonstration de « l’art de noyer le poisson » !

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