Ce n'est plus très loin, l'Amérique…

En fait, depuis son élection à la Présidence de la République, Nicolas Sarkozy ne rêve que de la mise en place d’un système politique à l’Américaine. C’est en définitive la ligne directrice qui sous-tend toutes les réformes passées, présentes et à venir. Dans les premiers mois de son quinquennat, il a par exemple basé toute sa stratégie sur la défense et l’illustration du profit sous toutes ses facettes, confondant « fortune électorale » et récompenses aux fortunés. Souper au Fouquet’s, yacht à bronzer, bouclier fiscal, vacances aux States, barbecue chez les Bush, divorce type Réno : la liste des événements révèle déjà cette volonté prononcée d’américanisation par l’exemple de sa Présidence. « Il n’y a aucune honte à être riche. D’ailleurs, je le prouve! » était devenu le support de toutes les actions. Sauf que la crise est arrivée, et il a fallu en rabattre!

En fait, une présidentialisation ostentatoire du régime, avec gouvernement bis stationné au Palais présidentiel, ainsi que le qualificatif de « collaborateur » attribué à ce pauvre François Fillon devant une dizaine de journalistes, ont accentué ce virage qu’avait pris depuis le début la V° République,  mais dont personne n’avait encore exploité à fond les côtés « monarchiques ». En définitive, l’omniprésidence finira par déboucher sur un pouvoir omnipuissant, qui va s’approcher du modèle qui trotte dans la tête des penseurs élyséens.

Un Président qui ne met plus les mains dans le cambouis, mais qui  joue à Superman en volant au secours de la veuve et de l’orphelin, et qui donne l’impression de ne traiter que les grands sujets relevant de son niveau, c’est le rêve de Nicolas Sarkozy. Pour y parvenir, il lui faut aussi un « système fédéral » qui ne dit pas son nom. Pour le mettre en place, les stratèges savent qu’il faut passer par une reconquête, en 2014, des régions… grâce à une réforme institutionnelle, faute de  pouvoir la réaliser dans les urnes. D’où l’idée de créer le « conseiller territorial », qui permettra, par son mode d’élection, de reprendre le terrain perdu. On envisagera après 2010, et selon les résultats, les « fusions » éventuelles qui permettront de trouver sur le territoire une quinzaine de « présidents », issus d’un suffrage qui favorise le bipartisme… à l’américaine. Il n’est pas inutile de préciser à ce stade que le scrutin à un tour va, en effet, nier tout impact de l’étiquette politique aux prétendants, pour déboucher sur une « starisation » des candidats. Professionnels par la force des choses, ils auront pour les Présidents une stature de « gouverneur », avec à leur côté un « missi dominici » du pouvoir central, le Préfet de Région.

L’UMP donnera au dernier moment, selon le verdict régional, des compétences plus ou moins étendues à ces entités nouvelles, dont les ressources ne viendront que de taxes et de subsides alloués par le pouvoir central. Ces régions pourraient avoir la taille et le rôle des Etats américains, gérant tous les services essentiels : éducation (on rêve toujours, au Ministère, d’une régionalisation à l’allemande) , infrastructures, développement économique, déplacements ferroviaires ou routiers,  hôpitaux et services de santé, voire peut-être justice et prisons. Ce n’est pas une vision saugrenue, mais bel et bien les projets d’après 2012. La représentation nationale (Députés et Sénateurs) sera réduite à un rôle subalterne d’application des décisions européennes, et de leur transcription dans le paysage hexagonal. Aucun contrôle direct sur aucune des facettes déléguées aux Etats-régions, et des bribes de vie nationale à gérer. Le Président donnera les ordres qu’ils transformeront en textes applicables par les « Etats-régions » L’asphyxie progressive des départements, par strangulation financière, vise, tout simplement, à n’en faire à terme (comme pour les communes des métropoles) que des vassaux « sociaux » de ces « Etats-régions » sous contrôle.

Inexorablement, ils deviendront des « agences » de distribution d’allocations variées, des sortes de CAF « pour tous les âges », qui seront gérées par un « conseil d‘administration » composé de conseillers territoriaux, obnubilés par leur mandat régional. Rappelons qu’une fois élus, ces nouveaux conseillers territoriaux n’auront qu’une obsession : entretenir leur image pour être à nouveau en tête au scrutin suivant ! La République, non unie et divisée, sera infiniment plus aisée à contrôler. Les boites de com’ ont devant elles un avenir au moins aussi beau que celui des instituts de sondages.

La mutation est en marche, sous le regard indifférent des citoyennes et des citoyens, happés par des sujets concrets quotidiens qui les plongent dans une angoisse croissante : chômage, difficultés financières, éducation des enfants, trajets quotidiens domicile-travail, soucis de santé… Bien évidemment, un tel dessein passe par la disparition des rapports de proximité entre élus et électrices ou électeurs. Pour briser ce lien, qui peut parfois créer des îlots de résistance, il suffit de forcer les maires à augmenter les impôts locaux, dont ils seront, dès 2010, les seuls « responsables ». Ils deviendront vite « coupables » des hausses inexorables qui s’annoncent. La manœuvre ne se discute pas, car elle est dès maintenant engagée. Il sera inutile de prôner les regroupements ou les fusions des communes, ou des intercommunalités, car elles relèveront de la nécessité absolue. Strictement responsables des délégations confiées par l’Etat (état-civil, sécurité, accueil des enfants…) les élus locaux d’après 2014 ne seront plus que des auxiliaires de l’Etat, mal dédommagés, confrontés aux aléas quotidiens de la vie des gens. Tous les autres secteurs (sport, culture, loisirs, éducation, santé…) relèveront du principe simple de la marchandisation et donc de la libre concurrence, selon les principes de la loi Sapin voulant que tout « service » soit équilibré, sans subvention publique de fonctionnement.

Oh ! Je sais : cet Etat « américanisé » sera présenté comme le modèle absolu de la modernité, sauf que l’on en connaît le prix et les conséquences…payés par les Américains eux-mêmes. D’où est partie la crise financière ? Qui a reconstitué un ersatz de sécurité sociale ? Où n’est-on jamais parvenu à enrayer la violence ? Quel est le niveau de la fiscalité en Californie, Etat-région ruiné ? Oui, mais eux, ils ont élu Obama…

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2 réponses à Ce n'est plus très loin, l'Amérique…

  1. Jean dit :

    J’ai moi aussi toujours été épaté par la fascination quasi infantile de Sarkozy pour les Etats Unis.
    Qu’il connaît par ailleurs très mal.
    Quand à faire des régions de la taille des états américains, ça ne sera pas facile.
    L’Alaska, 1,7 million de km2, fait trois frois la France, et le Texas, 700 000 km2, une fois et demi. Mais le Rhode Island, avec 4000 km2, est deux fois et demi plus petit que la Gironde.

  2. PIETRI Annie dit :

    Nombreux sont ceux qui, à la lecture de cette chronique, t’accuseront une fois encore de faire preuve d’un pessimisme excessif quant à l’avenir des collectivités locales, menacées par les desseins machiavéliques de Napoléon le (très) petit. Personnellement -et je préfèrerais me tromper – il me semble qu’elle est, une fois encore, la manifestation de ton implacable lucidité.
    Pour s’en convaincre, il suffit de relire tes anciennes chroniques, où, très souvent, tes analyses des situations ou des discours politiques t’ont conduit à prévoir, bien avant beaucoup d’autres, ce qui nous attendait.
    Pour ceux qui en douteraient, je leur
    conseille, pour s’en convaincre, de relire, sur « L’Autre Quotidien », tes anciennes chroniques….celles de 2007, avant l’élection présidentielle, par exemple ! Et bien d’autres encore…

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