Le coeur et la déraison…

Silvio DarmianLe premier mai dernier, nous avions décidé, avec mon frère, de déplacer toute notre famille à Milan pour une rencontre avec la branche italienne des Darmian. Un voyage exceptionnel avec enfants, petits-enfants et pour ma mère ses arrières petits enfants. Il n’était pas encore question d’identité nationale…même si Eric Besson existait déjà.  J’avais pourtant dans ma poche une copie d’un acte daté du 4 décembre 1933 (il ya 76 ans) : celui de la naturalisation de Silvio et Pasqua Darmian, qui donnait la nationalité française à mon père, en pleine période où ce débile d’Estrosi prétend que les nazis auraient dû entamer des débats sur l’identité nationale !

Une feuille de papier de rien du tout, qui reste pourtant précieusement dans la famille puisque c’est elle qui décida de la suite de nombreuses vies. Une carte d’identité nationale, qui ne remplacera jamais les racines, même si elle a décidé du sort de nombreuses vies. D’abord, de celles qui avaient échappé à la misère, à Mussolini et à son régime. Ensuite, de celles qui se sont tout simplement construit un avenir par un travail forcené, sans tenir compte de ce passé. Enfin, celles qui ont émergé, grâce à l’école d’une République qui donnait de l’espoir à ses enfants venus d’ailleurs.

Je dédie ce texte, publié le 4 mai dernier, à Marietta Karamenli, députée socialiste de la Sarthe dont Médiapart (1) a relaté l’intervention, évidemment passée sous silence par les autres médias, dans le débat sur l’identité nationale. «Je voudrais vous faire part de mon expérience, celle de devenir française», a raconté Marietta Karamanli, «étrangère pendant la moitié de [sa] vie», dans un hémicycle quasi vide. D’abord, la députée a expliqué sa décision d’émigrer: «Je suis née dans un pays où l’État, jusque dans les années soixante-dix, avait la tentation de délivrer un certificat de loyauté», exigeait «un serment de bonne conduite». Ce genre de politique, «ça fait froid dans le dos»… Avec émotion, elle a ensuite détaillé son arrivée en France à 20 ans, mue par le désir, par l’amour d’un «pays qui a le goût des autres», qui «croit à l’école», «à une morale laïque», «une morale qui se suffit à elle-même, sans besoin d’un prêtre ni d’un chef qui décide». Dans les travées, on entendait les mouches voler. Surtout, elle a décrit sa certitude, «d’emblée», dès ses premiers pas dans l’Hexagone, qu’elle «pourrait y vivre pour toujours». Ce «sentiment d’appartenance», «nul Etat ne peut le prescrire, ni l’interdire», a résumé Marietta Karamanli. Eric Besson l’a-t-il bien écoutée ?

Au micro,  l’élue de la Sarthe a cité Jacques Ancel, géographe persécuté par les nazis, mort en 1943: «Un État se marque sur une carte, mais une nation est une communauté morale plus malaisée à circonscrire (…). Ce serait puérilité que de tracer des sentiments dans le rigide cadre des territoires». Eric Besson a-t-il, un jour, lu Jacques Ancel ? Pour Marietta Karamanli, le «sentiment» d’être française (fait «de sensations» et d’«une conscience») appartient à la seule sphère intime: «Il est périlleux que ce soit l’État qui cherche à dire ce que ça signifie, à cadrer un sentiment. En la matière, il ne peut dire le vrai». «Parler de l’identité nationale comme de quelque chose d’objectif et d’immuable, qu’il faudrait « valoriser », c’est impossible».

Voici ce que j’écrivais, au retour du pays d’où venaient mes grands parents, qui ont toujours cru que la France était leur pays, sans que pour autant ils aient été contraints de rompre les racines avec celui qui les avait vu naître et grandir.

« Passer la journée du 1er Mai loin de chez moi ne m’était encore jamais arrivé. C’est un sentiment bizarre car à Lazate, grosse bourgade italienne de la lointaine banlieue milanaise, ce jour n’a absolument pas la même signification que celle que nous donnons à un jour de plus en plus férié, mais de moins en moins symbolique. Pas de vendeuses ou de vendeurs de brins de muguet dans les rues, pas de manifestations particulières, pas de commerces de proximité ouverts : le calme plat, ou plus exactement l’indifférence générale. Un silence impressionnant et que seule venait troubler, dans la salle paroissiale mobilisée pour la circonstance, l’ animation des retrouvailles d’une centaine de descendants de « Barbarossa » Darmian, pauvre travailleur d’une terre véronaise qui lui permettait tout juste de nourrir sa famille nombreuse. Et encore…pas souvent !
Cousines, cousins, neveux, nièces, parents, grands parents, arrières grands-parents, présents article milanen chair et en os, alors que leur nom figurait sur un arbre généalogique qui avait l’allure d’un baobab étalant des branches prolifiques, sur feuille paysage de plus de 2 mètres de large. Ils se découvraient ou se retrouvaient, après avoir vécu chacun leur vie, alors qu’ils habitent à seulement quelques kilomètres les uns des autres…Etrange société que la nôtre qui voit des familles se recroqueviller frileusement, silencieusement sur leur gazon, leur télévision et chose infiniment plus sacrée en Italie, leurs maisons de marbre vêtues. Ces cellules éparpillées se réveillaient brutalement, grâce à un étrange virus jusque là oublié, celui du partage ! Tous n’ont sûrement jamais pensé, tout à la joie de leurs échanges, que le partage puisse être un modèle pour l’Europe. Et pourtant !
Se retrouver sans arrière-pensée, tendre la main ou la joue vers l’autre, l’accueillir pour le seul plaisir de l’accueillir, construire avec lui autre chose que des soucis ou des rivalités : autant de choix qui sont devenus des actes exceptionnels ! Impossible de ne pas penser, à quelques semaines des élections européennes, à cette vision totalement abstraite que peuvent avoir les électrices et les électeurs d’une Europe technocratique, froide, soucieuse du profit, excluant les autres, chassant l’immigré et basée sur la concurrence. D’autant plus qu’en un instant, on constatait qu’autour d’une table, les femmes et les hommes qui la constituent véritablement, demeurent prêts à se parler, à se rassembler, à vivre, à échanger, à oublier leurs différences pour ne vivre que dans le plaisir parfait de l’échange !
Italiens, Français, Anglais, descendants directs de « Barbarossa Darmian » né et mort en un siècle où l’Europe était encore celle des souverains, fusionnaient cette diversité entre les âges (4 générations), les statuts, les choix philosophiques, les idéaux politiques, pour en faire une richesse affective inestimable. Réunis par la seule volonté de se retrouver autrement que sur des critères stéréotypés que porte l’imaginaire collectif européen, ils jouaient un hymne à la joie autour des plats, des bouteilles, des paysages ou des discussions. Un irrépressible besoin de se parler, de se persuader que nous n’avions que des points communs.
J’ai eu beaucoup de mal ensuite à croire aux slogans des partis politiques italiens (plus outranciers que certains des nôtres), déjà placardés sur les taxis, dans le métro ou sur les panneaux publicitaires. L’Europe des peuples ne reposera en effet jamais sur des textes, des traités ou des programmes mais sur la volonté des uns et des autres de se souvenir que nous ne sommes forcément que les fruits de destins croisés oubliés. Je me suis fait tout petit, face à cet accueil d’une chaleur exceptionnelle. J’avais peur que l’on m’affuble d’un rôle institutionnel trop fort. Je souhaitais seulement être un observateur de ces échanges où, malgré les obstacles de la langue, chacun faisait un effort pour être attentif à l’autre, pour lui confier son désarroi face à la crise, pour tenter de saisir ses joies profondes… Ce partage difficile a débouché sur une émotion non feinte : plus d’Italiens, plus de Français, plus d’Anglais, mais simplement des enfants, heureux de jouer, à l’instinct, sans avoir besoin de se parler.
Cette sorte de fusion permanente des tempéraments, des exubérances, des sentiments, m’a effrayé car elle est en décalage complet avec ce que l’on porte de l’Europe. Elle est dans les cœurs, jamais sur le papier. Elle ne naîtra que dans le partage. Elle ne survivra que par l’échange direct entre les femmes et les hommes. Elle mourra quand l’arbre généalogique ne sera plus arrosé par la fraternité et l’amour des autres… Mon bain familial d’Europe, si bienfaisant, ne m’aura cependant pas réconcilié avec une échéance électorale, déconnectée de toute humanité ! »

Et ce fut le cas ! Alors, quelle absurdité de parler d’identité nationale, et quelle bouffonnerie que de voir cette initiative, déconnectée de tout,  sauf des élections régionales ! Besson est véritablement le bouffon tragique du Roi!

(1) Merci à mon amie Annie Pietri de m’avoir transmis l’article de Médiapart parlant de cette intervention bien évidemment totalement oubliée par les médias… car construite et authentique.

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2 réponses à Le coeur et la déraison…

  1. Annie Pietri dit :

    En lisant ce matin cet article de Mathilde Mathieu dans Médiapart, j’ai instantanément pensé que tu n’y serais pas insensible. J’avais moi-même été très émue de constater qu’une députée socialiste, d’origine étrangère, puisse, en cinq minutes de temps de parole, dire des vérités aussi essentielles sur sa conscience et sa certitude d’être française. Au surplus, elle disait cela avec ses tripes, comme aucun autre orateur n’avait été capable de le faire ! Et je n’ai pas été la seule à éprouver la même émotion. La journaliste nous révèle aussi que, « à sa descente de tribune, les travées de gauche comme de droite ont applaudi….Et puis, un collègue UMP lui a fait passer un petit mot: ‘Merci, vous avez répondu à toutes mes questions…’. A la fin de la séance, quand le ministre a repris la parole pour répondre à une vingtaine d’élus qui s’étaient exprimés, il avait préparé de quoi répliquer à chacun des orateurs de l’opposition. Mais pour Marietta Karamanli, qui venait d’exposer ses tripes devant la nation, il n’a pas eu un mot ».Avait-il écouté? Avait-il préféré ne pas entendre? Quoi qu’il en soit, Monsieur Besson a une fois encore donné la mesure de sa lâcheté et de son inconsistance…. Et je ne peux qu’être fière que mon parti, le Parti Socialiste, ne soit plus le sien, et qu’il dispose à l’Assemblée Nationale de députés tels que Madame Karamanli.

  2. Evi Tobéio dit :

    Bonsoir,
    Je ne vous connais(sais) pas mais mes alertes Google m’ont aiguillé vers votre article, votre bout d’histoire et la référence à l’intervention de Marietta Karamanli. Ça fait du bien un dimanche soir de partager du sens et du sensible sur ce piteux débat lancé par Mr Besson. Merci donc. Je partage mille fois l’idée que « Le «sentiment» d’être française (fait «de sensations» et d’«une conscience») appartient à la seule sphère intime ». Celle qu’un gouvernement digne de ce nom devrait donc au minimum respecter. Au passage, je suis journaliste et je constate malheureusement comme vous que cette intervention est passée totalement inaperçue dans la presse généraliste, plus prompte à se ruer, en boucle, sur une pitoyable réaction raciste « de base » d’un élu local à Verdun. Encore merci.

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