La nuit, les malheurs sont gris

En une seule nuit on peut dresser l’état réel d’une société en crise. Il ne s’agit certainement pas d’une étude universitaire confiée à d’éminents sociologues, mais du déroulement d’un reportage au cœur des comportements émergents. Il n’est pas certain que ce soit similaire à un reportage pour chaîne de télévision avide de sensationnel. Ces descentes nocturnes, dans un monde que personne ne souhaite véritablement voir, ne permettent jamais à ceux qui les effectuent de ressortir indemnes de leurs expéditions. Les « habitués » de cette immersion dans la France des bas-fonds sont souvent blasés, et ils affrontent leur désarroi avec ce zeste de philosophie propre à ceux qui en en ont vu d’autres. J’avoue qu’après maintenant bientôt une trentaine d’années d’implications variées dans ces « plongées », je peux attester qu’elles deviennent de plus en plus angoissantes, glauques, complexes.Le téléphone mobile ou immobile reste le fil d’Ariane qui relie les hommes qui souffrent aux hommes qu’ils croient capables de les soulager. Dans une « petite » ville, sa sonnerie nocturne au domicile d’un Maire ne revêt jamais un caractère engageant : c’est la mauvaise nouvelle garantie ! Chez moi, il sonne en général environ une demi-douzaine de fois par semaine, pour signaler qu’un « incident » ou un « accident » de la vie vient de se produire. Ces annonces émanant du centre de secours brisent au minimum un sommeil plus ou moins juste, ou conduisent à l’interrompre pour repartir dans les rues vides, pour aller à la rencontre d’une difficulté personnelle ou collective. En général, sur place, on trouve la lumière lancinante des gyrophares qui percent la nuit. Le rouge des véhicules de secours, et le bleu des automobiles de la gendarmerie, complètent le paysage silencieux. Hier, peu après minuit, au cœur d’un ensemble immobilier hébergeant une bonne centaine de personnes, recroquevillées dans leurs appartements sécurisés, j’ai retrouvé ce contexte particulier qui nécessite de revêtir la « combinaison » psychologique étanche du Maire. Elle est indispensable pour ne pas être « imprégné » par ce que l’on va découvrir en franchissant le pas d’une porte entrebâillée.
Les sapeurs-pompiers bénévoles font un rapide briefing, avec un mot qui revient désormais de plus en plus souvent dans le week-end : alcoolisation ! C’est une constante effrayante. Au creux de la nuit fraîche et humide, trois « sapeurs-pompiers » volontaires et trois gendarmes attendent que j’arrive : une personne seule, ayant absorbé du rhum et du Ricard a menacé, sur internet, dans un échange sur MSN, de mettre fin à ses jours. On arrive à la seconde cause de ce déploiement de services publics : l’isolement. Dans une société de la communication virtuelle, les femmes et les hommes en déshérence morale ne supportent plus l’isolement physique. Ils lancent donc des « bouteilles » dans des mers d’indifférence, avec l’espoir que quelqu’un les récupèrera sur la plage de leurs nuits blanches. J’entre dans un appartement chichement meublé (partage des biens oblige), un écran plasma grand modèle apparaît comme un miroir sans tain ouvert sur une autre société, celle réputée plus humaine, plus douce, plus terrible aussi que celle que vit la personne déambulant dans un T2 exigu. Un dialogue s’établit. Ma présence officialise des interventions jusque là restées confidentielles. Heureusement, je connais le naufragé de la nuit.
Les gendarmes, installés en renfort (tiens donc!) arrivent d’Ussel après divers périples outre mer. L’échange s’installe. Le SAMU a dépêché un médecin de SOS Médecins (il n’y a plus de service nocturne de garde sur le territoire) qui doit évaluer si le « suicidaire » peut passer à l’acte et donc me conduire à prendre un arrêté d’Hospitalisation d’Office (un HO dans le langage administratif), sur la base du fait qu’une personne susceptible de mettre sa propre vie ou celle des autres en danger doit être préservée. Il faut attendre. Deux bols de café ramènent le naufragé à plus de lucidité.
Les gendarmes locaux arrivent. Ils sortent d’un arbitrage musclé dans une famille où l’alcoolisation de fin de semaine a conduit à des violences que les statistiques enregistreront comme « intra-familiales ». Des heures d’assistance sociale au sens propre. Ce sont des retrouvailles, car inévitablement les routes se croisent de plus en plus souvent. Ils entament à leur tour les pourparlers, pour tenter de convaincre celui qui a avoué avoir déjà fait, antérieurement, deux tentatives de suicide. Une vie s’étale au grand jour comme les entrailles d’un animal posées sur le sol. Des souffrances psychiques, des déchirements à vif, des bribes d’angoisse…. sont déposées au pied des hommes en bleu. Il refuse farouchement. Il nie en bloc. Il affirme sa solidité psychique.
Le temps file. Une heure plus tard le gyrophare de SOS médecins passe sur la route… manquant l’entrée de la résidence. Je cours. Je récupère l’homme providentiel. Nouveau briefing rapide, et il s’installe pour « négocier ». Les « tripes » sont à nouveau exposées. Il est deux heures. La décision tombe : je peux rentrer, car il n’y aura pas de HO mais un maintien au domicile, car la pulsion suicidaire est passée. Jusqu’à quand ? Impossible à prévoir. Vers cinq heures, la sonnerie reviendra. Bagarre et querelles d’après boire dans un autre logement. Les jeunes sont ivres et, bien évidemment, la moindre étincelle fait exploser l’atmosphère. Gendarmes, pompiers, maire (les mêmes ou presque) se retrouvent au milieu de ce qui n’est même pas un ring, car les belligérants tiennent difficilement debout. Il faut plutôt disperser les troupes que tenter de les réconcilier.
Les gendarmes ont l’habitude : ils connaissent bien les jeunes majeurs et le moins jeune qui les a accueillis chez lui. Ce sont des « habitués »… que tous les intervenants n’apprécient pas. Violences verbales et physiques, rodomontades, menaces, conduisent à une bonne heure d’efforts pour débarrasser les lieux des conflits latents, qui ne sont que repoussés à la semaine prochaine. Le Maire n’interviendra pas, puisque personne ne mérite un placement d’office… et les gyrophares s’éteignent pour laisser la nuit mouillée reprendre ses droits.
Les systèmes de liaison dans l’ambulance rouge (on dit VSAB) ou le fourgon bleu crachent sans cesse des messages d’alerte émanant des centres départementaux d’appel.
La partie immergée de l’iceberg social se trouve dans la réalité de l’eau glaciale de la vie. Il y fait noir. On y manque d’air. Elle n’est accessible que pour ceux qui ont la volonté d’aller à sa rencontre. On remonte par paliers, avant de retrouver l’air libre…et prendre un peu d’oxygène.
Le réveil sonne à 6h 45. Déjà. Je ne veux pas voir le jour.

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