Je souffre pour "mon" Chili

La terre a encore tremblé au Chili, le jour du retour de la Droite au pouvoir… Signe d’un étrange destin. Je suis allé à deux reprises dans ce pays. Je suis son actualité douloureuse, et j’ai le coeur serré en pensant à mon ami Hector Valenzuela, maire de la charmante ville de Santa Cruz, dans la fameuse vallée de Colchagua qui a été l’épicentre des premières répliques. Des centaines de maisons détruites, des morts, la faim, la soif… et nous voici loin, trop loin pour leur tendre la main. J’en souffre. J’aimerais tellement le serrer dans mes bras, car sa jovialité a besoin de revivre. C’est lui ce Chili des libertés, de la passion, de l’exil ou de la conviction.
J’aime ce pays qui est entré dans ma vie et qui n’en sortira jamais, tellement il m’a conquis et charmé. La souffrance est ancrée dans ses gênes, et elle va de pair avec le courage. Les regards les plus tristes basculent en quelques secondes dans la joie d’accueillir l’autre.
Rien n’est plus beau pour moi que la maison de Pablo Neruda « Isla negra », face à ce Pacifique qui a oublié son nom pour dévaster la longue langue de terre chilienne. J’ai son bleu profond à l’âme. Voici ce que j’ai écrit sur un lieu magique où je serais resté des heures… à regarder le monde des rêves. C’est pour mes amis de là-bas, au pays :

LES FILLES DE LA MER

Pablo Neruda avait un amour platonique. Lui qui a partagé sa vie passionnément avec trois femmes, a toujours tenté vainement de séduire la plus belle des partenaires, celle qui venait inlassablement briser ses humeurs sur les rochers noirs du rivage où il avait niché sa maison. Cette prétendante, dont le voile bleu turquoise orné d’une dentelle blanche mouvante, l’attirait. Une véritable obsession. Aucun de ses mouvements ne devait lui échapper. Il voulait en sentir les sautes d’humeur, fracassantes comme les caresses de son souffle. Il souhaitait respirer ses parfums subtils ou prégnants. Il appréciait tous les cadeaux spontanés qu’elle lui apportait, les plus simples comme les plus sophistiqués. Le poète ne savait écrire que les yeux dans les yeux avec celle dont il ne s’approchait pourtant jamais. Une passion à distance. Réfugié derrière les hublots de son navire personnel, il lui déclarait sa flamme vite éteinte par une peur panique de faire corps avec elle. Pas un instant, un objet, une action, qui ne soient pas inspirés par cet attachement viscéral à la mer.
A Isla Negra, en surplomb du Pacifique comme à Valparaiso, au sommet d’un colline, Neruda cherchait à la séduire, à vivre intensément avec elle, sans jamais conclure, car il avait une peur panique de la rencontre. Il vivait dans des nids d’amour destinés à lui permettre de partager, de contempler, de jouir à chaque instant de cette compagne capricieuse mais tellement attachante.
Ses maisons ne furent donc que des refuges méticuleusement pensés pour cet amour immodéré. Des merveilles de goût, de patience, d’imagination, de tendresse et de finesse. Pour Neruda, il n’y avait manifestement aucun objet qui n’ait pas eu une âme. Et, ceux qui avaient eu le privilège de partager l’intimité de l’océan, constituaient pour lui d’inestimables trésors.
Ainsi les figures de proue, aux formes généreuses et à la peau lissée par les embruns, devaient assister à tous les moments clés de son quotidien. Observant les repas, trônant parmi dans le salon aux amis, épiant les faits et gestes dans les couloirs, ces splendides figures, arrachées à des navires mythiques, constituaient les « filles-mer » idéales. Elles portaient en gestation ses rêves, les nourrissaient de leurs seins dénudés et généreux, les accompagnaient de leur regard éternellement bienveillant. Pas un espace, pas un lieu qui ne tournent autour de sa passion. Au cours de tous ses séjours, loin de sa terre natale, le Prix Nobel, a accumulé des témoignages de savoir-faire d’autant plus exceptionnels qu’ils sont authentiques.
Pablo Neruda aimait la vérité donnée par la simplicité. Elle transparaît dans cette demeure d’Isla Negra où rien ne reflète une autre richesse que celle de l’esprit. Il n’y renoncera jamais. Elle accompagnera toutes les périodes agitées de sa vie. Engagé, militant, exigeant, il a quitté sa demeure entourée de Pacifique pour disparaître quelques jours après l’arrivée des briseurs de doigts des guitaristes, au pouvoir dans son pays. Il a abandonné son dialogue ininterrompu avec un océan d’humanité. Les tintements de la cloche saluant le passage des navires remontant ou venant de Valparaiso, sa coque de noix « No subir » n’ayant jamais servi à autre chose qu’à des apéros pour « copains de bord » et qu’à des voyages immobiles, ses dizaines de flacons vides pour des ivresses de mots sont figés dans le présent. Les symboles demeurent et résistent à toutes les dictatures injustes.
Cette maison du bonheur, ce havre de paix, ce lieu vivant ne parlant surtout pas du passé d’un homme mais de la pérennité de sa culture, apportent au monde la force des poètes, celle dont on a besoin pour connaître des lendemains qui chantent.
Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux…
Neruda a raison : il n’y a que celles et ceux qui n’ont aucune passion qui peuvent craindre la mort lente de l’ennui.

Si ça vous dit cette belle chanson de Jean ferrat : http://www.youtube.com/watch?v=T1f4uRF8jco&feature=related

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2 réponses à Je souffre pour "mon" Chili

  1. Morland dit :

    Très bel article, j’en suis touché.

  2. Annie PIETRI dit :

    Oui, c’est un texte magnifique, plein de sensibilité, qui ne peut que toucher profondément le lecteur, et lui faire partager les émotions ressenties au cours de ce séjour au Chili, tout comme l’admiration vouée à Pablo Neruda.

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