La globalisation du droit à manipuler

Lorsque l’on examine attentivement les comportements sociaux de notre époque, on constate que l’ensemble des mutations actuelles peut être regroupé sous le générique de la « globalisation ». Ce système de pensée pèse de plus en plus sur l’appréciation que l’on peut porter sur la fiabilité des informations délivrées au « grand public ». Il repose sur une méthode sans cesse démultipliée : on part d’un cas particulier et on le généralise à un pan entier de la société. Chaque jour, la « machine à globaliser » fonctionne sous l’influence médiatique, broyant plus ou moins durablement des femmes et des hommes stigmatisés, sur la base de manipulations organisées. Les as de ces pratiques condamnables appartiennent aux instances dirigeantes des rédactions des grands médias. Ils construisent leur notoriété sur leur capacité à transformer en scandale collectif ce qui ne saurait être que des événements relevant de la responsabilité individuelle.
Ils discréditent sciemment des professions ou des fonctions, en créant des clichés rassurants pour l’opinion dominante, dont ils exploitent les faiblesses culturelles permettant des analyses citoyennes. Élus ? Trop payés et tricheurs. Socialistes ? Dépensiers et irréalistes. Fonctionnaires ? Fainéants et inutiles ! Musulmans ? Voleurs et intégristes ! Paysans ? Bouseux et malheureux. Cheminots ? Grévistes et incompétents. Banquiers ? Profiteurs et verreux. Salariés ? Revendicateurs et improductifs. Artisans ? Rétros et jamais disponibles… et journalistes ? Compétents et honnêtes ! Ne vous avisez d’ailleurs pas d’écrire ou de dire le contraire, car le pilori médiatique vous attend puisque dans ce cas, il n’est pas question de pratiquer la globalisation. Un exemple ? Personne ne sait que le CSA, pourtant d’une indulgence désastreuse, vient de relever des fautes graves dans les journaux télévisés de TF1, la Mecque de l’information indépendante du pouvoir. Depuis des décennies, cette chaine cultive avec une attention particulière la globalisation. C’est même son fonds de commerce !
Des manquements au « devoir de rigueur dans le traitement de l’information » : voilà de quoi TF1 aurait dû s’excuser à l’antenne. C’est une sanction prononcée par le CSA. 
Le 3 avril 2009, le JT de TF1 consacrait, par exemple, un sujet de son JT au vote d’Hadopi à l’Assemblée nationale. Jusque là, rien d’extraordinaire, sauf que TF1 a tout intérêt à défendre les positions de son ministre de tutelle et à se montrer éminemment efficace en faveur de cette loi. Le retour de l’ascenseur (publicité gouvernementale, présence sur les antennes, fin de la pub sur le service public…) mérite pareil effort. Les images choisies montraient un hémicycle plein à craquer (un mercredi, lors des question orales!), laissant accroire que les députés, passionnés par le sujet (dans la majorité beaucoup étaient restés à la maison !) avaient plébiscité le texte. Certains acteurs du Web avaient dénoncé cette falsification manifeste de l’information, comme l’avait été la faux entretien de PPDA avec Fidel Castro, ou lors de pseudos directs venant de Bagdad. Le médiateur de TF1 a reconnu « une maladresse, certes regrettable, mais en aucune façon une intention maligne de contrefaire la réalité. Cette maladresse est imputable à un défaut d’attention humain, et nous -TF1- veillerons à l’avenir à ne pas reproduire ce genre d’erreur, conscients que nous sommes de la force des images (sic) ». Une déclaration de principe, car durant les mois suivants, les gens dotés d’une carte professionnelle de journaliste ont récidivé, comme ce qu’ils reprochent aux gens des banlieues : la Loi LOPPSI, très contestable, a subi le même sort avec un hémicycle plein à craquer, alors qu’il n’y avait, au moment du vote, qu’une poignée de députés UMP !
Selon Le Point, « dans un JT présenté par Claire Chazal, la présentatrice évoque un rassemblement musulman où les femmes et les hommes étaient censés être séparés. L’image « off » qui illustrait cette brève montrait, au contraire, que les pratiquants n’étaient pas séparés selon leur sexe ». Rien de grave…puisque la décision du CSA ne sera même pas lue à l’antenne au début des journaux de 13 heures et de 20 heures. « Pas question », a décrété Jean Pierre Pernaut qui… représentait sa profession dans la pseudo émission de dialogue du président de la république avec les français. Lui qui globalise les angoisses, les ringardises, les traditions, le superficiel, a fait preuve d’une force de caractère digne d’un collaborateur d’une autre époque. La demande de TF1 : adoucir le texte de remontrances, sinon le mea culpa ne serait même pas évoqué ! Qui a gagné ? Surtout pas le CSA, qui a revu sa copie, et a adressé une lettre moins exigeante sur le plan éthique. L’honneur des journalistes est sauf ! Ils ne peuvent pas commettre, dans cette rédaction exemplaire, d’entorses aussi graves à la déontologie, même s’il sera tout de même question de manquements au « devoir de rigueur dans le traitement de l’information ». Une broutille sans intérêt, sauf que toute autre profession qui aurait commis des manquements aussi graves serait condamnée.
Il est vrai que les échanges de services permettent de ne rien craindre. Lors des incidents ayant vu les syndiqués de Continental envahir la sous-Préfecture de Compiègne et y causer des dégât matériels, de nombreuses équipes de télévision étaient présentes sur les lieux. Quelques heures plus tard, les JT y vont de leur reportage, mais tous « floutent » les visages des protagonistes, sauf TF1. Le reporter de cette chaîne avait pourtant affirmé à 15 h à l’un des participants à cette manifestation, violente pour les biens mais absolument pas pour les personnes, que les images seraient floutées. Parole d’un journaliste, préservant ses sources et les gens qui participent à une action revendicative condamnable. Mais le soir venu, c’était : « désolé, on a eu un problème technique ». Et lors du procès, on retrouvera le reportage parmi les pièces à conviction ayant permis de tenter de faire condamner les personnes présentes. Le CSA n’a rien vu, rien entendu et surtout rien dit…Mais la globalisation « syndicalistes = casseurs et irresponsables »  aura imprégné les esprits. Le mal est fait, et il n’est pas question de remettre en cause un comportement tellement empreint d’éthique.
Bien évidemment, la profession a réagi via le syndicat CFTC, premier syndicat de… TF1 . « Ce type de sanction est une première. Elle ramène l’audiovisuel français 40 ans en arrière », écrit dans un communiqué le bureau national de la CFTC de l’audiovisuel public et privé, qui demande une audience au président du CSA, Michel Boyon. « La lecture de communiqués administratifs, imposée à des journalistes, avec interdiction de les commenter, constitue une grave atteinte à la liberté de la presse et à l’indépendance (sic) des journalistes », poursuit la CFTC. Il s’agit d’une « ingérence administrative inédite et inacceptable dans l’éditorial des journaux télévisés, soumis par ailleurs comme tous les autres médias aux règles du droit de la presse ». La CFTC souligne qu’il s’agit d’erreurs « involontaires » et que « la justice n’a été saisie dans aucune des erreurs relevées »… Je décode : foutez-nous la paix, on peut diffuser n’importe quoi au nom de notre liberté de faire n’importe quoi. C’est rassurant pour l’avenir. Ouf ! on respire : élus locaux, syndiqués, fonctionnaires, musulmans, habitants des banlieues, chômeurs seront protégés par cette déclaration courageuse !

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